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Horreur ! Malheur ! Un homme trans a accouché

Retour sur une panique morale

par Jane Fae
25 juin 2012

En février dernier, les journaux Britanniques ont fait grand bruit de la naissance d’un enfant né d’un homme. Comme l’écrit l’auteure de cet article, Jane Fae, cette nouvelle aurait du être banale. Il est vrai que des enfants naissent tous les jours dans toutes sortes de configurations qu’on ne questionne pas et qu’on n’a pas à questionner. Mais voilà, bien qu’il n’y ait rien d’extraordinaire à mettre un enfant au monde, et même si les trans existent, l’idée qu’un homme soit mère donne encore lieu à un intérêt malsain et à une déferlante de réactions qui laissent perplexe ou enragent, comme celles qui ont pu s’exprimer dans le cas de Scott et Thomas Moore aux Etats-Unis en 2008, Matt Rice and Patrick Califia en 1999, ou Yuval Tupor en Isräel au début de l’année. Certains tabloïds ont même menacé de chercher l’identité de ce père pour la révéler - pour la jeter en pâture à une opinion trop souvent horrifiée. Pourtant, si une personne a le droit de changer de sexe, elle devrait aussi avoir le droit de faire de son corps ce qu’elle veut et donc avoir un enfant si elle veut. Or, en France les juges refusent toujours de prononcer le changement d’état civil si un médecin ne certifie pas que le changement de sexe est physiologiquement irréversible, pratique qui est en contradiction avec une résolution adoptée par le Conseil de l’Europe.

En entendant qu’un homme trans avait accouché, ma première réaction fut un soupir et une certaine lassitude généralisée. Oui et alors ? Mais voilà, j’avais oublié, idiote que je suis, la fascination qui frise l’obsession, qu’une grande partie du monde non-trans entretient pour ce qu’il y a de plus anodin concernant la communauté trans. Alors, comment cette nouvelle ne pouvait-elle pas susciter l’intérêt ?

Mais est-ce vraiment d’intérêt public ? Je parle du débat. Est-ce vraiment « l’horreur, le malheur ! » comme nous l’annonce la presse à scandale ? C’est qu’il ne faudrait surtout pas laisser des choses aussi triviales que les faits vous gâcher ce qui peut être une bonne histoire. Car, bien sûr, les hommes trans sont et ont été des mères depuis toujours, par des stratagèmes aussi perfides qu’en ayant des enfants avant leur transition ou en préservant des ovules qu’ils peuvent utiliser après pour une FIV (fécondation in vitro). D’ailleurs, vous pouvez demander aux gens de la communauté trans et vous apprendrez que le cas évoqué plus haut n’est clairement pas le premier cas d’un homme qui accouche après une transition au Royaume Uni.

Bien sûr, j’entends déjà : mais c’est quand même trop bizarre, non ? Car un homme trans veut être un « vrai mec », non ? La réponse à cette question est clairement l’une des premiers chapitres du « trans pour les nuls » même s’il paraît indigeste à certainEs. La transition n’est pas « un changement de sexe » ou « un renversement de sexe » - des termes que la communauté considère carrément insultants. L’idée démodée et sexiste selon laquelle, pour transitionner, les individus sont tenus d’adhérer aux normes de genre stéréotypées de l’autre sexe (comme de s’habiller « fémininement » pour les femmes trans, avoir du désir pour les mecs et, le cas échéant, divorcer) est globalement dépassée. Les hommes et les femmes trans ne nous renvoient pas, comme la caricature courante les décrit pourtant, à un passé patriarcal, perpétuant le système binaire des genres.

Ce n’est donc qu’en vertu de cette conception très limitée du genre que l’histoire d’un homme trans qui accouche suscite une vague de réactions. Dans la vraie vie, les hommes trans comme tous les hommes, peuvent être forts, tendres, gay, hétéro, bien habillés ou mal fagotés. Laisser entendre le contraire, à savoir qu’il n’y aurait qu’un modèle acceptable de masculinité auquel les « vrais mecs » devraient se conformer, est tout simplement insultant pour tous les hommes. En plus, mais ne le dites pas tout fort surtout, il existe même des hommes nés hommes qui, si la science le leur permettait, seraient heureux de porter leurs enfants pendant neuf mois.

Mais n’oubliez pas la panique morale, quand même. Lorsque la nouvelle a fait la une, tout un tas de démagogues, des docteurs et des professeurs dont les analyses semblaient surtout guidées par une dimension théologique – se sont mis à blablater en annonçant la fin de notre civilisation. L’organisation chrétienne anti-avortement Comment on Reproductive Ethics l’a qualifiée de « distorsion biologique ». « Pensez aux enfants ! » s’est exclamée la danseuse et ancienne parlementaire chrétienne de droite, Ann Widdecombe. Pendant ce temps, un autre « expert » chrétien, Trévor Stammers, a participé au débat en déclarant : « Vous ne risquez pas d’avoir un enfant qui aura une enfance heureuse, prometteuse et épanouie. » Il ne semble pas connaître les nombreuses enquêtes qui montrent que le genre des parents n’a rien à voir là dedans.

Ses commentaires suscitent aussi quelques interrogations sur la conception de la parentalité qu’ont les chrétiens qui se soucient des questions d’éthique. Parce qu’autant que je sache, très peu de parents installent confortablement leurs enfants pour les gaver des détails les plus crus de leur naissance, sauf si ceux-ci ne le demandent expressément ou si ils sont en âge de les entendre. A moins, bien sûr, qu’il ne s’agisse dans cette déclaration de dire autrement « les trans ne devraient pas avoir d’enfants. Point final. » Ce qui le met à peu près dans le même bateau que les consultants vieux-jeu du gouvernement suédois, condamné récemment pour sa politique néo-eugéniste en la matière [1].

Il n’y a pas de quoi fouetter un chat dans cette histoire. Il n’y a rien de nouveau, rien de fondamentalement différent de quand un enfant est élevé par un homme gay. Mais c’est juste une occasion en or pour les défenseurs des valeurs de la famille traditionnelle d’étaler leur marchandise. Il est peut-être temps pour eux d’accepter que la diversité sexuelle est là et bien là, qu’ils doivent grandir et s’en remettre.

P.-S.

Cet article a été publié dans The Guardian le 13 février 2012, nous le publions avec l’autorisation de l’auteure. Traduction de Nellie Dupont

Notes