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Instant Karma !

Révolution gnostique

par Pacôme Thiellement
3 septembre 2017

Le nouveau livre de Pacôme Thiellement, La victoire des sans roi, est consacré aux gnostiques. Désignés ainsi par leurs ennemis de l’Eglise chrétienne, ils se nomment eux-mêmes les gens de nulle part, les étrangers, ou encore les sans roi. Ce qu’ils récusent, en même temps que l’autorité des rois humains, c’est l’idée d’un Dieu unique omniscient, infiniment bon et infiniment puissant, régnant sur notre monde. Ils y opposent une conception dualiste dans laquelle le Démiurge, mauvais, s’oppose à une bonne divinité qui ne prend pas la forme d’un Seigneur ou d’un Père mais d’un « frère en secret », caractérisé davantage par sa discrétion et sa fragilité que par une quelconque puissance. Loin de tout souci d’inscription dans un territoire et dans un Etat-nation, les sans roi s’inspirent de la figure de Jesus et de l’Evangile de Jean (dit « Jean le Zébédaïde », « le disciple bien-aimé ») plutôt que du projet clérical et vengeur de Paul, de Pierre ou de l’autre Jean (« Jean le Presbytre », auteur de l’Apocalypse). A rebours de la tradition chrétienne qui s’est imposée dans ce monde au fil des siècles, Pacôme Thiellement nous invite dans son livre à suivre le fil clandestin qui court de l’Evangile de Jean (le Zébédaïde) à l’Evangile de John (Lennon), en passant par Simon le Magicien, Valentin, Philippe, Thomas, les Cathares, les cabbalistes, les Manichéens, les soufis, Sohrawardi, Rumi, Ibn Arabi, des philosophes comme Spinoza ou Simone Weil, des poètes comme Nerval, William Blake, Baudelaire, Philippe K Dick ou encore Buffy la tueuse de vampires, et dessine une tradition alternative. Une tradition qui dès l’origine se singularise par une tonalité libertaire et égalitaire, et des tendances féministes, pro-sexe, anti-spécistes, pour produire une religiosité sans Eglise, sans hiérarchie, sans Jugement dernier, rejetant toutes les puissances mondaines au profit d’un « Royaume » qui, n’étant – selon la formule de Jesus - « pas de ce monde », doit être retrouvé, par anamnèse, à l’intérieur de soi. Dans ce Royaume nous devenons toutes et tous des princes, étant entendu que « le prince est l’homme qui a pris conscience que ce dont il se sentait embarrassé dans ce monde, ses faiblesses, sa vulnérabilité, sont les éléments mêmes qui le rendent aimable aux yeux de la véritable divinité. » Du beau livre de Pacôme Thiellement, voici deux extraits.

I. Simon pose le problème de la légitimité morale de ce Dieu unique, Seigneur et Créateur : l’inégalité entre ses créatures. « L’inégalité entre les hommes ne te paraît-elle pas très injuste ? demande Simon. L’un, en effet, est pauvre, l’autre est riche ; celui-ci est malade, celui-là jouit d’une bonne santé. »

« Les hommes pieux ne pourraient pas ici-bas atteindre leur perfection, répond Pierre, s’il n’y avait pas les indigents à qui ils porteront secours. Pareillement il y aussi des malades dont ils prendront soin. Et les autres inégalités ont la même raison d’être. »

On ne rêve pas : Pierre est dans la logique des superhéros telle que la deuxième moitié du vingtième siècle l’instituera. Il faut qu’il y ait du malheur sur Terre, sinon les héros ne servent à rien. Ce qui revient à poser une hiérarchie de l’importance des êtres, certains n’étant que les figurants infortunés des grandes aventures des autres. « Alors, commente Simon, les petits n’ont pas de chance ! Pour que les justes atteignent leur perfection, ils sont eux-mêmes réduits à un état misérable. » Comme un politicien en difficulté, Pierre répond alors que ce sera le sujet d’une prochaine explication (qui n’aura pas lieu, quel dommage, dans les Homélies clémentines ni dans un livre suivant !)

Au fond, Simon perd son temps, parce que Pierre a déjà un argument en réserve pour l’ensemble de ses difficultés : le sexe, bien sûr ! Quand Simon insiste et lui demande « Pourquoi ces morts prématurées, ces maladies périodiques ? », Pierre sort le joker du sexe comme on sort son revolver :

« Parce que les hommes, tout à leur plaisir, accomplissent l’acte sexuel sans précautions, et ainsi les semences, répandues à contretemps, donnent naturelle- ment naissance à ces innombrables maux. »

S’il y a du mal sur la Terre, si des hommes sont malades ou malheu- reux, c’est donc à cause de leur goût pour le sexe ? On se frotte les yeux…

Tout le long de leur espèce de talk-show, les questions de Simon sont infiniment plus consistantes que les réponses de Pierre, ce qui est assez troublant pour un roman dont l’objectif est d’éloigner ses lecteurs de l’influence pernicieuse du premier... Simon s’en rend compte :

« Que Pierre, en fait, ne croie même pas aux enseignements de son Maître, c’est ce qui est évident. Car il prêche le contraire. »

À la fin des Homélies clémentines, en Fantômas du début de l’ère chrétienne, avant de fuir vers la Judée pour de nouvelles aventures, Simon transforme le visage de Faustus, le père des jumeaux Faustinus et Faustinianus, de sorte que ce dernier porte ses traits et se fasse intercepter à sa place par la bande de Pierre.

Passons sur la pléthore d’anecdotes saugrenues qui nourrissent son personnage quasi parodique de super-vilain et concentrons-nous sur le véritable nœud de la controverse avec Simon : à savoir l’hypothèse des deux dieux et le problème du mal. Pourquoi les chrétiens détestent-ils tellement l’hypothèse des deux dieux ? La réponse à cette question pourrait se trouver dans un autre écrit de Clément de Rome, son Épître aux Corinthiens (à ne pas confondre avec celles de Paul). Dans celle-ci, Clément de Rome nous explique que Dieu doit être considéré comme seul maître de l’homme. Mais il n’agit pas directement : son autorité s’exerce toujours à travers les membres de l’Église. « Nous devons faire tout ce que Dieu nous a ordonné d’accomplir, écrit Clément de Rome. Or il nous a prescrit de nous acquitter des offrandes et des cultes, et pas n’importe comment. Ce n’est point partout qu’on offre le sacrifice perpétuel et ce n’est point n’importe où, mais face au sanctuaire, sur l’autel, non sans que l’offrande ait d’abord été soigneusement examinée par le grand prêtre. Ceux qui contreviennent à son ordre sont punis de mort. »

L’existence du mal s’explique également par sa nécessité dans le « projet » de l’Église. Sans la présence du mal, il n’y aurait aucune nécessité à recourir à cette dernière. Elle deviendrait immédiatement superflue.

L’Église n’a pas seulement besoin du mal ; elle a également besoin des hérétiques. De par sa nature conquérante, elle ne peut se satisfaire d’un monde où les religions coexisteraient pacifiquement, où les hommes croiraient ce qui leur semble bon – et le débat de Pierre et Simon annonce les guerres contre les hérétiques qui occuperont les mille ans qui suivront. Sans surprise, le roman de Clément reprend l’argument, déjà détourné par Luc, de l’annonce des faux prophètes par Jésus et se donne comme un récit édifiant apte à susciter la vocation de prochains chrétiens :

« Il y aura des faux apôtres, des prophètes menteurs, des hérésies, des tentatives ambitieuses, qui, je le conjecture, prenant pour point de départ les blasphèmes de Simon contre Dieu, continueront l’œuvre de Simon en soutenant, contre Dieu, les mêmes doctrines que lui. »

Ce ne sera pas aussi simple qu’ils l’imaginent. Il faut être deux pour se battre ; or les successeurs de Simon ne voudront pas davantage se battre que lui. Il faut être deux pour se penser en concurrence ; or les successeurs de Simon ne se sentiront en concurrence avec personne. Ce que les chrétiens leur reprocheront, d’ailleurs, ce n’est pas tant leur refus de dépendre de leur autorité que leur refus d’en exercer une autre. Dans beaucoup de réunions des dissidents du christianisme primitif, le prêtre est tiré au sort. Dans d’autres, ils permutent systématiquement d’officiant à auditeur, de prêtre à ouaille. Les chrétiens leur reprocheront également leur refus du prosélytisme : ils ne demandent jamais aux auditeurs de s’affilier à leur Église mais ne les jugent que sur leurs actes. Et c’est cette liberté, non seulement prise mais également donnée, qui énerve le plus Tertullien :

« Quelle légèreté, quel esprit du monde, comme tout cela est seulement humain, sans aucun sérieux, sans nulle autorité, sans discipline, correspondant bien à ce qu’ils croient ! Pour commencer, on ne sait qui est catéchumène et qui est croyant ; tous peuvent participer également, écouter également, prier également… »

C’est un reproche qui nous semble d’autant plus surprenant que les hérétiques laissent alors au christianisme les coudées franches dans le domaine politique pour se contenter d’un affranchissement spirituel individuel. Mais, dans cette grande libéralité, ils privent les Pères de quelque chose qui leur tient énormément à cœur : l’existence d’un adversaire à combattre, un « Antéchrist », une « Bête » qui les fasse croire à un grand destin personnel – comme dans L’Apocalypse de Jean le Presbytre. Sans ennemi, pas de guerre envisageable. Le peu d’enthousiasme que mettent les hérétiques à jouer le rôle écrit pour eux dans le petit théâtre de shadow boxing des premiers chrétiens peut alors être perçu comme le véritable facteur aggravant.

Ce que les premiers chrétiens reprochent aux successeurs de Simon ensuite, c’est de ne pas prendre au sérieux la différence des sexes, ou, en termes modernes, de ne pas être suffisamment misogynes. Tertullien n’en revient pas :

« Ces femmes hérétiques – quelle n’est pas leur audace ! Elles n’ont aucune retenue ; elles ne craignent pas d’enseigner, de prendre part à des discussions, de se livrer à des exorcismes, d’entreprendre des guérisons, voire de baptiser. »

En ce sens, ils sont dans la continuité de Pierre et de Paul et de leur méfiance envers les femmes qui entouraient Jésus :

« Le mâle est tout entier vérité et la femelle est tout entière erreur, disait même Pierre dans les Homélies clémentines, et celui qui est né du mâle et de la femelle tantôt ment et tantôt dit la vérité. »

On ne connaît aucune occurrence de cette méfiance dans la vie de Jésus lui-même, et l’épisode évoqué précédemment où il fait l’éloge de Marie qui préfère discuter avec lui plutôt que de passer en cuisine avec sa sœur Marthe montre bien que la misogynie n’était pas au cœur de son enseignement.

II. Il faut penser à une interview capitale donnée par John Lennon à Jonathan Cott pour Rolling Stone en 1968. Lennon et Cott y évoquent Strawberry Fields Forever, I Am the Walrus, Lucy in the Sky with Diamonds et Tomorrow Never Knows, des chansons des Beatles à partir desquels les fans ont déjà commencé à spéculer pour y découvrir des significations secrètes. « Les exégètes de la pop ont tendance à vouloir lire dans tes textes des choses qui n’y sont pas forcément » lui dit Jonathan Cott.

« Elles y sont, répond fermement Lennon. J’ai tapé à tous les niveaux. Tu écris des paroles et tu ne te rends compte de leur signification qu’après coup. Surtout pour les meilleures chansons. Cela prouve simplement que tu as dû y réfléchir avant de l’écrire, que tu as dû phosphorer dessus. Mais c’est seulement une fois que tu l’as exprimé que tu prends conscience de l’avoir dit. Idem quand tu enregistres ou même quand tu joues. Tu sors d’un truc et tu sais que tu étais dedans ; et c’était rien, un truc tout bête, et c’est pourtant ce qu’on passe notre temps à chercher. »

En disant cela, John rejoint un autre Jean, Shiyaboddin Yahya Sohrawardi, le martyr iranien du XIIe siècle (Yahya, c’est Jean en arabe, et Lennon, qui ne le savait peut-être pas, a enregistré deux fois la chanson Ya Ya en 1974 et 1975, pour Walls and Bridges et Rock and Roll). En disant cela, donc, John rejoint cet autre Yahya quand celui-ci écrit :

« À toi incombe la tâche de lire le Coran comme s’il n’avait été révélé que pour ton propre cas. »

Un an et demi plus tard, le 6 février 1970, Lennon publiera une chanson qui est une poignée de main à chaque auditeur en même temps que l’affirmation d’une anamnèse « instantanée » passant par la chanson pop : Instant Karma. Écrite, enregistrée et produite en une journée, avec ses allures de slogan, Instant Karma (« Action rituelle instantanée ») rappelle le roman Ubik de Philip K. Dick, publié un an plus tôt, dans lequel une divinité s’exprime à travers des publicités et des produits industriels. Instant Karma, c’est la « résurrection de leur vivant » de tous les auditeurs de John Lennon.

« Instant Karma va te rattraper, te frapper sur la tête

Tu devrais remettre tes idées en place,

Tu ne vas pas tarder à mourir

Non mais pour qui tu te prends ?

Tu te moques de l’amour ?

Qu’est-ce que tu essaies de faire ?

C’est entre tes mains, tout ça.

Instant Karma va te rattraper,

Te regarder droit dans les yeux

Tu devrais remettre tes idées en place,

Et rejoindre l’espèce humaine

Quand est-ce que tu vas commencer à voir

Plutôt que de ricaner ?

Pour qui tu te prends ? Pour une superstar ?

C’est vrai. Tu l’es.

Et nous nous illuminons tous les uns les autres

Comme la lune, les étoiles, le soleil

Nous nous illuminons tous les uns les autres

Instant Karma va te rattraper, te foutre par terre

Tu devrais reconnaître comme ton frère

Chaque personne que tu rencontres

Pourquoi sommes-nous sur la Terre ?

Pas pour vivre dans la souffrance et la peur.

Non mais pourquoi est-ce que tu es là ?

Mais tu es Partout. Viens prendre ta part.

Et nous nous illuminons tous les uns les autres

Comme la lune, les étoiles, le soleil

Nous nous illuminons tous les uns les autres »

Toutes les chansons de John Lennon ou des Beatles parlent d’une société de solitaires, de cœurs brisés, d’hommes de nulle part. Et toutes leurs chansons sont de bons vecteurs d’anamnèse rappelant l’auditeur à son identité divine. Mais la chanson Instant Karma ne parle pas seulement de l’anamnèse ; elle parle des chansons de Lennon ou des Beatles en tant qu’elles en sont le vecteur. C’est une chanson sur les chansons elles-mêmes. Elle raconte ce que c’est que d’être « dedans » comme dit Lennon dans l’interview. Équivalent de L’Exégèse de l’Âme dans la Bibliothèque de Nag Hammadi, Instant Karma est « la Chanson des Chansons » et évoque l’illumination passant par le rappel de la brièveté de la vie (un memento mori d’une ligne), l’évocation de la capacité à « regarder » les choses autrement, et, au moins, deux énoncés très clairs : « Nous ne sommes pas sur Terre pour vivre dans la souffrance et dans la peur » (en quoi le message est évidemment plus Sans Roi que chrétien) et « Tu te prends pour une superstar ? Bien sûr, tu l’es » où Lennon opère un « partage » de la notoriété qui est de même nature que le « partage » de pouvoir entre l’Élue et les « potentielles » à la fin de la septième saison de Buffy contre les vampires.

Mais le plus important, c’est l’idée que la mission de la chanson est de produire l’anamnèse. Et nous savons que, pour au moins un cas – Philip K. Dick prenant conscience de l’hernie linguale de son fils en écoutant « Strawberry Fields Forever » en 1974 –, elle aura efficacement rempli sa mission. John Lennon ne supporte pas qu’une chanson puisse être une fin en elle-même : elle doit impérativement être l’hymne de la transformation de l’auditeur, et si, pendant longtemps celle-ci est passée par la transformation de la société (Give Peace a Chance, Imagine, Power to the People), au final ce qui compte principalement restera l’acquisition du repos.

C’est ce que semble dire le « testament » spirituel de John Lennon, Watching The Wheels publié sur Double Fantasy en 1980 :

« Les gens disent que je suis fou de faire ce que je fais

Ils me donnent beaucoup d’avertissements

Pour me sauver d’une défaite assurée

Les gens disent que je suis paresseux et que je rêve ma vie

Ils me donnent beaucoup de conseils pour me réveiller

Les gens me posent beaucoup de questions

Ils sont excessivement confus.

Moi, je reste assis à regarder les roues tourner

J’adore les regarder tourner

Je ne suis plus sur le manège lui-même

J’ai dû le laisser partir. »

P.-S.

Ce texte est extrait de La victoire des sans roi. Révolution gnostique de Pacôme Thiellement (pages 39 à 44 et 166 à 170), qui vient de paraître aux Presses Universitaires de France. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de l’auteur.