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Killing (in) the name of

Sur le coût symbolique de l’allégation « pas en mon nom ».

par Foued Nezzar
14 janvier 2015

Des assassins jouiraient d’un adhésion unanime auprès de celles et ceux qu’ils dépossèdent, qu’ils souillent, qu’ils contribuent à humilier. Cette évidence à l’épreuve des faits constitue l’épine dorsale d’une série d’écueils avec lesquels nombre de musulman-e-s (réel-le-s ou supposé-e-s) doivent composer.

Dans mes souvenirs, cet été était normal. J’avais huit ans et j’étais heureux de voir les cousins et cousines, les gamins de mon âge avec qui je jouais des heures interminables, les tantes bienveillantes et les siestes impossibles [1].

La petite histoire et la grande

Rien ne pouvait atteindre des vacances trop rares pour être gâchées. La Grande Histoire s’était pourtant glissée à demi-mot dans ma petite histoire [2] à la faveur d’une visite touristique dont la dimension macabre ne me sauterait aux yeux que plus tard. Ainsi, l’arrivée à l’aéroport d’Annaba, puis la traversée de la ville, permirent à mon cousin, de quelques années mon aîné, de parfaire ses gammes d’humour noir – sport national s’il en est. L’objet de tous les intérêts était le « Palais de la Culture et des Arts », lieu où le nouveau président Mohamed Boudiaf venait d’être assassiné quelques jours plus tôt [3].

La suite, une fois les vacances terminées, beaucoup la connaissent, peu veulent s’en souvenir. Une amnésie est même inscrite dans le marbre [4]. Il faut dire qu’une issue à ce drame ne pouvait être que plébiscitée. Qui ne voudrait pas tourner la page de près d’une décennie d’attentats et d’exécutions de civil-e-s assassiné-e-s par des groupes islamistes armés (GIA), sous les hourras silencieux d’une armée au mieux spectatrice ? Les appellations sont multiples (« guerre civile », « décennie noire », voire « génocide ») mais l’horreur est la même : chaque jour ou presque, des dizaines de morts. Parfois des centaines [5]. Et les assassins se revendiquant de la religion des victimes.

Ce que les médias disent de moi

De ce côté de la méditerranée, dans le confort coupable des milliers de kilomètres nous séparant des massacres, une autre histoire allait se jouer. L’enfant et l’adolescent que j’étais allait grandir avec comme bande originale la musique des flash-infos et des JT s’ouvrant invariablement sur « une nouvelle tuerie ». Tel serait l’apprentissage du suivi de l’actualité qui, parait-il, serait un préalable à la « formation du citoyen » : attendre de savoir de quelle région il s’agissait pour être tristement rassuré que ce soit ailleurs et, éventuellement pour l’anecdote, connaitre le « nombre des victimes ». Car ainsi va la routine journalistique qui se lasse très rapidement de la régularité des tueries et transfigure le drame en score. Sauf qu’en l’espèce, la lubie comptable ne s’embarrasse ni des « chiffres de la police », ni de « ceux des manifestants ». Les victimes n’ont pas voix au chapitre.

Or, dans l’arène médiatique des années 90, les vivants non plus n’ont pas droit de cité et sentent vite leurs vérités leur échapper. Leurs deuils sont occultés et les noms du Pays et de ses Habitants seront confisqués pour devenir synonymes de barbarie [6] – tantôt substantif en tant que terre damnée, tantôt épithète accolé à toutes les tares et les redoublant. En somme, et par une étrange métonymie dont les rouages m’échappent encore, tu incarnes les atrocités qui ravagent le Pays. Très concrètement, cela se traduit chez un élève par les moqueries de profs qui, pourtant, peuvent difficilement se cacher derrière un supposé manque d’instruction...

Me and the devil

Comment ce tour de passe-passe a-t-il pu se produire ? Telle est, en condensé rétrospectif, l’interrogation majeure de l’enfant/adolescent que j’étais. Un chaînon logique m’échappe toujours lorsque j’y pense : on essaie de m’inoculer la honte d’être ce que je suis... parce que « les miens » subissent des crimes terribles. On tente de me vêtir de force d’une robe d’avocat des meurtriers qui s’en prennent « aux miens ». Finalement, je deviens mon ennemi, celui qui parle en mon nom et qui veut me tuer en ce nom. Mon usurpateur l’emporte car je suis suspecté d’être lui. Et l’énergie que je déploie à dénoncer cette imposture occulte la peine qu’il me cause.

Que les choses soient claires : depuis ce 7 Janvier 2015, les injonctions à la « désolidarisation » faites aux musulman-e-s (réel-le-s ou supposé-e-s) de France participent à cette mystification et portent aux nues l’œuvre de l’usurpateur. Les procureurs de toutes sortes qui mettent en demeure les musulman-e-s (réel-le-s ou supposé-e-s) sont les idiots utiles de la terreur et contribuent à parachever l’œuvre de l’usurpateur.

Peu importe que ces suspicions s’imposent avec tout le poids de l’évidence, personne n’a à montrer des gages d’humanité aux complices de la terreur (journalistes, politiques, intellectuels). Personne n’a à se dédouaner d’une présumée sympathie envers des meurtriers.

Nous avons passé une décennie à réfuter les mots d’ordre orduriers de l’après 11 Septembre 2001, à combattre l’idéologie du choc des civilisations. La décennie qui avait précédé était celle où, à titre personnel, j’avais frayé entre deux eaux : celle des procès en barbarie et celle du tourment infligé par l’usurpateur. Ces deux décennies éprouvantes à cet égard auront pourtant été riches d’un enseignement : les « désolidarisations » volontaristes ne lèvent jamais totalement les soupçons. Au contraire, elles constituent une sorte de reddition invitant invariablement à la condescendance.

Le « not in my name » n’est pas un talisman. C’est une cigüe diluée et trinquée à la santé de l’usurpateur.

Notes

[1] El geyla, pour les amoureux des transcriptions improbables.

[2] J’ai l’immense privilège d’avoir un alter-ego fictif mis en mots par Abdelkader Djemaï. Seulement, lui n’avait pas besoin de prendre l’avion pour aller à la plage : Abdelkader Djemaï, Camping, Le Seuil, 2005.

[5] Lire le triptyque algérois d’Y.B : Comme il a dit lui, Lattès, 1998 ; L’explication, Lattès 1999 et Zéro mort, Lattès, 2001.

[6] Une exception parmi les victimes : les journalistes. Etrangement, ces dernier-e-s semblent, au moment de leur mort, perdre leur nationalité au profit d’une identité professionnelle qui serait internationale et universelle.