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L’Europe au miroir des Roms (Cinquième partie)

La stigmatisation des Roms : une politique européenne

par Cette France-là
3 octobre 2013

À l’heure où Manuel Valls poursuit la politique de « démantèlement des camps de roms » de ses prédecesseurs Hortefeux et Guéant, il nous a paru utile de publier le chapitre édifiant qu’a consacré le collectif Cette France-là à la discrimination et à la violence étatique que subissent, en France de manière particulièrement spectaculaire et brutale, mais plus largement dans toute la « Communauté européenne », des populations qu’en bonne logique, on accuse en même temps de tous les maux.

Partie précédente : « Les “villages d’insertion” : un exemple d’antiphrase »

Si l’administration française s’efforce avant tout de rendre les Roms invisibles et de s’en servir pour augmenter les chiffres de reconduite à la frontière, l’honnêteté impose de reconnaître que son action mérite presque le qualificatif d’humaniste au regard de celle que mène son homologue italienne en cette matière. Car si le climat d’hostilité qui entoure les Roms d’Italie n’est pas nouveau, son instrumentalisation politique a récemment pris un tour et une intensité sans précédent.En automne 2007, le meurtre d’une Italienne dont l’assassin présumé est un Roumain vivant dans un campement de Roms déchaîne les passions haineuses. Le gouvernement Prodi, au motif qu’il craint des représailles et une vindicte populaire, décide d’exorciser les risques de xénophobie en menant une politique répressive. Pour Giuliano Amato, alors ministre de l’Intérieur, il fallait « empêcher que ce tigre terrible qu’est la haine xénophobe, la bête raciste, sorte de sa cage » [1].

Le campement où vivait l’accusé est détruit par des bulldozers deux jours à peine après que la police a intimé à ses occupants l’ordre de vider les lieux. C’est une véritable punition collective qui s’abat directement sur le groupe d’où vient l’accusé. Dans le même temps est publié en urgence un décret-loi autorisant les expulsions d’étrangers communautaires pour motif de « menace à l’ordre public ». Quant à savoir si cette politique aura été efficace à repousser la xénophobie, le doute est permis : en témoignent le tabassage et l’attaque armée de quatre Roms ou encore le cocktail molotov jeté contre une épicerie roumaine.

La « fermeté » gouvernementale n’aura pas non plus empêché l’extrême droite de récupérer le fait divers. Le 3 novembre, des néonazis paradent devant un campement sur les berges du Tibre en scandant « Dehors les Roumains » et, le 7 novembre, la Ligue du Nord manifeste pour « Une Italie libérée des Roms, des Tsiganes et des Roumains criminels ». Gianfranco Fini, de l’Alliance nationale, déclare que « les Roms ne sont pas intégrables », tandis que Silvio Berlusconi accuse le gouvernement Prodi de ne pas pouvoir assurer la sécurité des Italiens. Quel bilan tirer d’une telle stratégie ? Pour Marcelle Padovani, journaliste à Rome,

« Un ton a été donné, et un climat légitimé : l’exécutif a prouvé qu’il prenait en charge le besoin de sécurité des citoyens » [2].

Toutefois, si l’objectif poursuivi par le gouvernement Prodi était de concurrencer l’opposition de droite sur son terrain, les mois qui ont suivi ne se sont guère révélés probants : à la suite de la démission de Romano Prodi, le 24 janvier 2008, les élections se traduisent par un triomphe de la droite. Dès son retour au pouvoir, Silvio Berlusconi prend des dispositions encore plus répressives à l’encontre des immigrés en général et des Roumains, notamment roms, en particulier. Les expulsions de communautaires au nom de l’ordre public se multiplient et sont largement médiatisées. En revenant aux affaires, la droite semble s’être définitivement décomplexée. Un représentant de la Ligue du Nord, membre de la coalition gouvernementale, n’hésite pas à déclarer que :

« Les rats sont plus faciles à chasser que les Roms parce qu’ils sont plus petits » [3].

De même, pour le nouveau garde des Sceaux, Roberto Castelli,

« Il y a ici une horde de barbares qui se promènent depuis trop longtemps et en toute impunité sur le territoire national ».

En mai 2008, le campement du pont Milvio, où les néonazis avaient paradé quelques mois auparavant, est détruit avec l’assentiment du nouveau maire de Rome et ancien jeune loup de l’extrême droite, Gianni Alemanno. Puis, une nouvelle explosion de violence se produit à la suite de la médiatisation sensationnaliste d’une jeune femme expliquant qu’une adolescente rom aurait tenté de kidnapper son bébé. Dans les jours qui suivent, le campement où vivait la jeune fille est incendié par une foule en colère. Les images font le tour de l’Europe et, plus terrible encore que ces images, le journaliste Marco Imarisio rapporte la haine déversée, hors caméra [4]. Certes, cette attaque s’est faite à l’initiative, ou au moins avec le soutien, de la mafia locale, mais elle n’a été que la première d’une longue série de violences à l’encontre des Roms et des Roumains.

Dire que le gouvernement accompagne cette poussée xénophobe est un euphémisme : son activisme consiste essentiellement à promettre toujours plus d’expulsions et de destructions de campements. S’y ajoute l’annonce d’un durcissement de la législation sur le séjour, qui intervient lors d’une session du cabinet de Berlusconi à Naples, dès la fin du mois de mai 2008. « La lutte contre les criminels étrangers » est érigée en priorité politique.

Deux mois plus tard, afin de faciliter l’exécution d’un tel programme, Roberto Maroni, le ministre de l’Intérieur, présente un projet audacieux : il s’agit de soumettre tous les Roms à un fichage obligatoire, de manière à identifier ceux qui seraient en situation irrégulière. En dépit des protestations aussi bien italiennes qu’internationales, le projet sera mis à exécution.

Une motion votée par le Parlement européen et demandant l’arrêt des fichages, qualifiés d’« actes de discrimination directe », aura toutefois pour effet de tempérer les ardeurs du ministre. En effet, alors que les premiers fichages, réalisés à Naples, contenaient des questions relatives à l’ethnie et à la religion des fichés, et que les empreintes d’enfants de moins de quatorze ans étaient également collectées, ces deux pratiques ont été par la suite abandonnées. En outre, à Rome, troisième ville où s’est déroulée l’opération, la police a laissé la place à des bénévoles de la Croix-Rouge – même si ceux-ci étaient toujours encadrés par des policiers en civil. Reste qu’en dehors de ces adoucissements Roberto Maroni est parvenu à ses fins.

Le succès dont peut se targuer ce digne représentant de la Ligue du Nord jette une lumière crue sur l’aptitude de l’Union européenne à protéger tous ses citoyens. Sans doute le Parlement européen a-t-il voté des textes théoriquement très protecteurs en matière de lutte contre les discriminations, notamment grâce aux efforts de deux eurodéputés appartenant à la communauté rom. Toutefois, ces textes n’ont guère de portée, dans la mesure où les États conservent jalousement le traitement des Roms dans l’orbe de leurs compétences.

Au sein de l’Union européenne, les formations politiques qui soutiennent le gouvernement italien ne sont pas les seules à gager leur popularité sur l’hostilité à l’encontre des Roms. Ainsi :

- le parti hongrois Jobbik a réussi à rassembler plusieurs milliers de personnes début 2009 pour manifester contre une prétendue augmentation des actes délictueux commis par des Roms (le terreau est apparemment fertile puisque, selon une étude citée par le journal allemand Frankfurter Rundschau [5], 50% des Hongrois estimeraient que les Roms « ont génétiquement des tendances criminelles » ;

- en République tchèque, le Národní Strana, petit parti d’extrême droite, s’est également fait remarquer lors des élections européennes de 2009 en diffusant un spot télévisé qui proposait « une solution finale pour la question tzigane » [6].

Ce spot ne précisait pas la nature des actions envisagées, se limitant à une série d’accroches xénophobes :

- « Non à l’intégration des inadaptables » ;

- « Tes impôts, leur avenir ».

Par la suite, le parti expliqua qu’il ne s’agissait pas pour lui d’appeler à leur extermination, mais plutôt à leur déportation vers l’Inde.

Dans le même temps, un rapport de la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance, institution du Conseil de l’Europe, a établi que :

- « les victimes de la plupart des actes de violence racistes, dont un meurtre en 2007, seraient essentiellement roms » ;

- « des cas de violences policières à l’égard des minorités, en particulier roms, continuent d’être signalés » [7].

En 2007, Thomas Hammarberg, commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe et Miloon Kothari, rapporteur des Nations unies sur le logement convenable, dressaient déjà un sombre tableau :

« Ces dernières années, le sentiment d’hostilité à l’égard des Roms et l’anti-tsiganisme se sont considérablement accrus en Europe. Il est regrettable que les actions de nombreux pouvoirs publics, notamment au niveau local, aient consisté à approuver cette intensification de la haine anti-rom. En conséquence, le taux et le nombre d’expulsions forcées de Roms ont considérablement augmenté, et la ségrégation ainsi que la ghettoïsation dans le domaine du logement se sont renforcées et enracinées. Les expulsions forcées s’accompagnent souvent de menaces ou d’actes de violence à l’encontre des Roms » [8].

P.-S.

Ce texte est paru initialement, sous le titre « Circulation entravée, installation découragée. La construction européenne au miroir des Roms », dans le très recommandable recueil Cette France-là, réalisé par le collectif du même nom, que nous remercions de nous avoir autorisé cette republication.

Notes

[1] « Bucarest : L’Italia fermi gli xenofobi », La Repubblica, édition du 4 novembre 2007, http://ricerca.repubblica.it/repubb....

[2] Marcelle Padovani, « Italie : la chasse aux Roumains », Le Nouvel Observateur, http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/pa....

[3] Propos tenus lors d’une visite de marché et repris dans un reportage radiophonique de la radio Padania Libera du 9 avril 2008, http://ufficiostampaleganord.wordpr....

[4] Le journaliste rapporte notamment le cas de cet homme qui se lamentait pour la télévision « Madonna mia, les pauvres », mais qui, une fois hors champ, s’écrie : « Laissez les brûler ! » « In motorino con le molotov “È la nostra pulizia etnica” », Corriere della Sera, édition du 15 mai 2008, http://www.corriere.it/cronache/08_....

[5] Peter Steinke, « Mordserie an Roma », Frankfurter Rundschau, édition du 8 août 2009, http://www.fr-online.de/in_und_ausl....

[6] « L’extrême droite tchèque propose une “solution finale” pour les Roms », nouvelobs.com, 22 mai 2009, http://tempsreel.nouvelobs.com/spec....

[7] « Rapport de l’Ecri sur la République tchèque », adopté le 2 avril 2009, publié le 15 septembre 2009, http://www.coe.int/t/dghl/monitorin....

[8] Déclaration conjointe de Thomas Hammarberg, commissaire aux droits de l’homme au Conseil de l’Europe, et Miloon Kothari, rapporteur des Nations unies sur le logement convenable, 25 octobre 2007.