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La Femme du Candidat

WikiPol et les femmes politiques

par Judy Minx
8 mars 2012



Je découvre la nouvelle initiative du site d’information Slate : WikiPol. C’est un site participatif qui a pour but de référencer toutes les personnalités politiques françaises, et des informations sur ces dernières. Chaque personnalité a une fiche, et on peut classer chaque fiche dans des catégories. Je suis un peu obsessive du rangement, des listes et des statistiques, du coup quand je vois que les catégories ne sont pas très bien pensées, je me dis que je vais essayer de rationaliser un peu tout ça...

Il y a un certain nombre d’incohérences. En particulier : je remarque que la catégorie Sénatrice ne compte qu’une seule fiche. Comme je suis féministe ça me défrise de ranger une sénatrice dans la catégorie Sénateur, mais en même temps la ségrégation me turlupine, car une féministe c’est jamais contente.

Alors je trouve une idée de génie, après m’être creusé le cerveau pendant, allez, au moins 15 secondes. Si je ne veux pas faire deux catégories séparées Sénateur et Sénatrice, et que la catégorie unique Sénateur ne convient pas car elle n’inclut pas les meufs, eh bien, j’ai qu’à créer une catégorie inclusive Sénateur-trice !

Je m’aperçois que toutes les élues, députées, conseillères et présidentes de conseil régional sont classées dans les catégories élu, député, conseiller, président de conseil régional.

Mon obsession du rangement et mon militantisme hystérique, pardon, féministe, s’en trouvent tous deux stimulés, et je m’attelle à la tâche de remplacer l’ensemble des catégories phallocentrées par des classifications qui visibilisent la présence de femmes et d’hommes : élu-e, député-e, conseiller-e, président-e de conseil régional, etc.

Au bout d’une heure de ce travail abrutissant, je me rends compte que l’Admin du site annule systématiquement mes modifications. Sympa le Wiki.
Du coup je lui envoie un message qui dit, en substance :

« Une meuf qui siège à l’Assemblée Nationale ça s’appelle une députée, pas un député. »

Et là, on me répond :

« Bonjour,

merci pour vos contributions. En ce qui concerne les catégories, nous sommes obligés d’utiliser une catégorie unique et avons donc décidé d’utiliser la forme masculine des postes tels que député, sénateur, élu... En revanche, nous utilisons bien entendu la forme féminine dans les textes des fiches. Merci de votre compréhension et pour votre soutien à Wikipol.

L’équipe de Wikipol »

Là, je bave de rage.

Bizarrement, ça n’avait pas l’air de les gêner plus que ça qu’il y ait sur leur site 3 catégories différentes pour PS, Parti Socialiste et Parti socialiste, ou encore 3 catégories différentes pour Sciences-Po, Sciences Po. et Sciences Po.

De toute façon, je ne comprends pas le rapport avec la question de la catégorie unique, puisque je ne proposais pas de faire deux catégories : élu et élue, mais justement une catégorie unique (élu-e – et idem pour député-e, sénateur-trice, etc.).

C’est d’ailleurs parce que le précédent rangement créait deux catégories pour Sénatrice et Sénateur que j’ai commencé tout ce travail. Leur argument de la catégorie unique est donc bidon. Reste à savoir : ils sont teubé ou ils le font exprès ?

L’Admin et moi proposons tous deux (ou toutes deux ?) une catégorie unique. La seule différence c’est que la sienne invisibilise la présence de femmes en politique, alors que la mienne a l’avantage d’inclure à la fois les élus et les élues. Son choix du masculin pour tous et toutes est absurde et réactionnaire.

La seule chose qui pourrait expliquer ce refus obstiné de la part de WikiPol d’utiliser des termes comme élu-e, député-e, sénateur-trice etc, c’est la conviction que la politique est une affaire d’hommes. A vue de nez, ça parait plausible comme explication.

D’ailleurs, ça expliquerait aussi pourquoi sur plus de 170 personnalités politiques, leur site ne cite que 25 femmes. Effectivement il existe des inégalités structurelles dans la vie politique française, dont WikiPol n’est pas responsable, qui font qu’il y a beaucoup moins de femmes que d’hommes parmi les politicien-ne-s. Mais quand même... lors de ma première visite sur le site (11 mars), leur liste ne comprenait ni Valérie Pécresse, ni Fadela Amara, ni Laurence Parisot, ni Clémentine Autain, ni Karima Delli, ni Nadine Morano, ni Valérie Kosciusko Morizet, ni Christine Boutin, ni Elisabeth Guigou, ni Christine Albanel, ni Bernadette Chirac, ni Anne Hidalgo, ni Nora Berra, ni Michelle Alliot-Marie, ni Christiane Taubira, ni Roselyne Bachelot-Narquin, ni Christine Lagarde, ni Houria Bouteldja, ni Alima Boumediene... ça fait beaucoup de femmes politiques zappées.

Plus tard, les responsables du site pourront toujours dire que c’est la responsabilité des internautes s’il y a du sexisme, vu que leur site est un Wiki. Mais les 150 premières fiches étaient déjà répertoriées lors du lancement du site, le choix vient donc de l’équipe Wikipol.

Bien que plusieurs ministres, anciennes ministres, et élues aient été oubliées, Carla Bruni, elle, n’avait pas été omise. La seule catégorie dans laquelle elle apparait est la catégorie femme. La case « Pourquoi elle compte » n’est pas renseignée, et tout ce qui est dit sur le site c’est qu’elle est « mariée à Nicolas Sarkozy », et qu’elle est « une femme ».

D’ailleurs c’est intéressant, quand on tape femme dans le champ « Rechercher une personnalité » du site, on tombe sur tout un tas de fiches d’hommes politiques. Le terme femme y apparait dans les contextes suivants : 
"

- « sa femme »

- « la femme du candidat »

- « sa future femme »

- « sa femme est enceinte »

- « sage-femme »

- « sa première femme »

- « sa seconde femme »

- « femme de ménage ».

Apparemment, en politique les femmes sont les épouses, les compagnes, les « femmes de » nos chers hommes politiques. Bon, rien de nouveau, mais c’est énervant.

En omettant un certain nombre de femmes politiques majeures, en citant environ sept fois plus d’hommes que de femmes, en ne parlant des femmes presque que comme épouses, vache à lait ou esclaves domestiques, en refusant obstinément d’utiliser comme terme générique député-e plutôt que député, WikiPol contribue donc à maintenir bien vivante l’idée que la politique, c’est pas pour les meufs.

Le pire, dans tout ça, c’est que j’en ai pas grand chose à foutre que des connasses de droite aient du pouvoir. J’en ai pas grand chose à foutre des femmes-cautions que Sarko met dans son gouvernement pour justifier ses politiques racistes et ultralibérales. C’est certainement pas la présence de plus de bourgeoises blanches de droite dans les hautes sphères qui changera vraiment les conditions de vie des femmes dans ce pays. Mais quand même, j’aime bien râler, et WikiPol m’a foutu le seum.