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La banalité du mâle : Louis Althusser a tué sa conjointe, Hélène Rytmann-Legotien, qui voulait le quitter

Quatrième partie : Protection et solidarité masculine

par Francis Dupuis-Déri
6 février 2017

Louis Althusser, philosophe à l’Ecole Normale Supérieure, assassine Hélène Legotien, sa femme, le 16 novembre 1980. Dans un article publié initialement dans Nouvelles Questions féministes en 2015, Francis Dupuis-Déri revient sur la thèse qui va s’imposer dans les débats publics, celle de la folie, à grands renforts de cautions intellectuelles empressées de disculper le tueur. Un des intérêt de cet article est de fournir les éléments factuels montrant, de façon implacable, la pertinence d’une autre grille de lecture, elle sociologique et féministe, qui donne à voir un meurtre finalement très banal.

Troisième partie

« Je me souviens de mon interminable question :
mais comment se peut-il que j’aie tué Hélène ? »
Louis Althusser (1994 : 286)

En France, les hommes à fort capital social qui agressent une femme, et dont le crime est porté à l’attention du public, jouissent en général de la protection de plusieurs de leurs amis ou alliés se mobilisant pour défendre leur honneur, les déresponsabiliser de leur crime et en appeler à la clémence. L’assassin de Legotien n’était pas seulement un membre de la classe des hommes, il était aussi un membre d’une caste masculine supérieure. L’éditorial du numéro de la revue Nouvelles Questions Féministes qui propose un dossier sur les « Violences contre les femmes » fait état du fait que :

Les récents cas médiatiques de violences sexuelles ou conjugales commises par des hommes des milieux les plus aisés (affaires Cantat [1], Polanski [2] ou Strauss-Kahn [3]) ont mis en évidence la complaisance des hommes de ces classes vis-à-vis de la violence, ainsi que la solidarité qu’ils se manifestent les uns les autres. (Debauche et Hamel, 2013 : 7)

L’assassinat de Legotien par son conjoint confirme cette analyse, puisque le meurtrier a reçu l’appui de plusieurs personnalités publiques qui ont pris sa défense. Certains semblent abonnés à ce type de manœuvre, comme Bernard-Henri Lévy qui a aussi défendu publiquement Cantat, Polanski et Strauss-Khan.

En fait, dans les minutes et les heures qui ont suivi le meurtre, Althusser a bénéficié de l’appui indéfectible de la direction de l’École normale supérieure, de ses thérapeutes, de ses amis et de ses disciples, qui ont constitué une ligne de défense avant que les autorités judiciaires se saisissent de l’affaire.

Dans un article intéressant, le psychiatre Michel Dubec (2001 : 37) constate que « [l]a seule chose exceptionnelle dans l’affaire est qu’il n’a pas subi même une heure de garde-à-vue, c’est-à-dire qu’il n’a pas eu la trajectoire des malades mentaux habituels qui font quelques heures, voire quelques mois, de prison avant de passer à l’hôpital psychiatrique. » D’ailleurs, Lévy, élève d’Althusser, évoque lui-même « le complot des Normaliens, inclus l’auteur de ces lignes, qui, s’appuyant sur l’article 64 du Code pénal, évite […] la prison à leur professeur devenu le premier meurtrier de l’histoire de la philosophie » (Lévy, 2011 : 8).

Si l’on se fie à son autobiographie, le tueur semblait trouver cette situation tout à fait normale, remerciant même à plusieurs reprises le directeur de l’établissement et ses amis pour avoir si bien manœuvré. Il remercie aussi son maître, le théologien Jean Guitton, qui interrompit « une émission à la télévision pour proclamer qu’il me gardait en tout une confiance totale et serait toujours à mes côtés dans les pires épreuves. » (Althusser, 1994 : 107) Le meurtrier constate aussi avec satisfaction que « [d]ans l’ensemble, la presse française (et internationale) fut très correcte.

Mais certains journaux s’en donnèrent à cœur joie […] à la fois malveillants et délirants », y compris en dénonçant le « scandale qu’un individu criminel ait pu bénéficier de la protection ouverte de l’“establishment” : songez au sort qu’un simple Algérien qui se serait mis dans son cas, osa même dire un journal “centriste”, aurait subi ? » (Althusser, 1994 : 283) En effet, le 18 novembre 1980, soit deux jours après le meurtre, le Quotidien de Paris dévoile qu’une « conspiration » d’amis de Louis Althusser manœuvre pour « lui éviter des ennuis » [4]. Ce dévoilement semble inacceptable pour l’assassin, qui s’exprime comme si cette protection lui était due, allant dans l’ordre des choses.

Or, on peut supposer que si « un simple Algérien » tue sa conjointe en France ou ailleurs en Occident, il devra non seulement faire face à la police et aux tribunaux, mais aussi à l’opinion publique de la majorité qui ne verra pas là un geste exceptionnel et inexplicable, mais bien plutôt une preuve supplémentaire de la violence patriarcale de la culture musulmane (ce qu’a démontré l’étude sur le traitement médiatique des « crimes passionnels » menée par Houel, Mercader et Sobota, 2003 : 118 et suiv.).

Conclusion

Hélène Rytmann, née à Paris en 1910, est morte assassinée en 1980. Que sait-on d’elle ? Presque rien. Une rapide recherche sur le web (par ) a permis de constater qu’il n’y a pour ainsi dire aucune information disponible à son sujet ; en fait, cette recherche à son sujet mène inéluctablement à Althusser, son meurtrier. Cette femme assassinée a pourtant participé à des recherches sociologiques sur le travail (Naville, 1961) et signé des textes dans la revue Esprit, par exemple, sous son nom de résistante : Hélène Legotien. Elle y a discuté du film Nous sommes tous des assassins, paru en 1952, et constatait, au sujet de la production cinématographique d’alors, que « [s]euls le sexe, le banditisme et le crime passionnel […] ont toute liberté de s’exprimer. On sait à quelle médiocrité ces thèmes condamnent la plupart des films occidentaux. » (Legotien, 1955 : 1144, je souligne)

Ayant vécu dans l’ombre de son conjoint, Legotien s’y trouve encore après sa propre mort et après celle de son meurtrier. Déjà en 1985, la journaliste, romancière et essayiste Claude Sarraute constatait dans Le Monde (14 mars) : « Nous, dans les médias, dès qu’on voit un nom prestigieux mêlé à un procès juteux, Althusser, Thibault d’Orléans [5], on en fait tout un plat. La victime ? Elle ne mérite pas trois lignes. La vedette, c’est le coupable » (Althusser, 1994 : 8).

Widmer confirme ces propos : « [je] ne trouve la voix d’Hélène Rytmann dans aucune de mes lectures. Elle aussi, peut-on dire, est tuée deux fois » (Widmer, 2004 : 19). Or, c’est suite à la publication du texte de Sarraute que des amis de l’assassin l’encouragent à écrire son autobiographie. Widmer note donc que quand Sarraute « constate qu’on parle de manière insuffisante d’Hélène Althusser, alors Louis Althusser se met à parler de lui » (Widmer, 2004 : 18-19). En 1992, Le Monde parvient à réaliser l’impensable : il publie un texte au sujet de la folie de Louis Althusser sans aucune mention ni de Legotien, ni même du meurtre [6].

Si tout le monde semble avoir oublié la femme assassinée, on continue à célébrer l’œuvre de son meurtrier dans des colloques, et plusieurs de ses livres ont été publiés à titre posthume par de grandes maisons d’édition (Gallimard, Grasset, Stock). Il a tué sa conjointe, mais cela n’a pas fait de lui — contrairement à ce qu’il a prétendu — un disparu ; il est même discuté par une féministe de haute volée, qui consacre un chapitre entier à sa pensée et à ses concepts [7].

Pour un homme, rappelle Hanmer :

Il peut être ou sembler nécessaire de tuer, mutiler, handicaper ou compromettre temporairement la capacité d’une femme à fournir des services, afin de rester le maître. Prestige, valorisation, estime de soi : c’est ce que l’homme gagne, exprime et fait reconnaître à travers l’appropriation des autres. (Hanmer, 2012 [1977] : 105)

Très certainement, le tueur de Legotien a su utiliser le meurtre lui-même pour retravailler son prestige, sa valorisation et son estime de soi. Il s’agit là encore d’un phénomène social.

Dans un texte au sujet des discours publics voulant disculper et donc protéger Strauss-Khan, Christine Delphy propose « d’envisager l’affaire comme un révélateur » de ce que recèle le cœur des hommes de l’élite politique et intellectuelle en France, une véritable « caste » : « ils sont remplis d’une misogynie dont la profondeur n’a d’égale que leur arrogance de classe. » (Delphy, 2011 : 7, 12, 17)

Ce constat est également vrai quand un philosophe marxiste assassine sa conjointe. Clairement, le meurtre d’Hélène Legotien n’est pas un cas exceptionnel, et Louis Althusser un tueur de femme plutôt banal.

P.-S.

Bibliographie
Althusser, Louis (1994). L’avenir dure longtemps. Paris : Stock/IMEC.
Arce Ross, German (2003). « L’homicide altruiste de Louis Althusser ». Cliniques Méditerranéennes, 1(67), 222-238.
Blais, Mélissa (2009). « J’haïs les féministes ! » : Le 6 décembre 1989 et ses suites. Montréal : Remue-ménage.
Blais, Mélissa, Francis Dupuis-Déri, Lyne Kurtzman et Dominique Payette (Éds.) (2010). Retour sur un attentat antiféministe : École polytechnique de Montréal, 6 décembre 1989. Montréal : Remue-ménage.
Butler, Judith (2002). « “La conscience fait de nous tous des sujets”. L’assujettissement selon Althusser ». In Judith Butler, La vie psychique du pouvoir (chap. V). Paris : Léo Scheer.
Cipriani, Lucile (2003). « Mort de Marie Trintignant : Nul n’a su contourner l’agresseur ». Le Devoir, 3 septembre (texte consulté sur le Web le 10 janvier 2015 : http://www.ledevoir.com/non-classe/35211/mort-de-marie-trintignant-nul-n-a-su-contourner-l-agresseur).
Corpet, Olivier et Yann Moulier Boutang (1994). « Présentation ». In Louis Althusser, L’avenir dure longtemps. Paris : Stock/IMEC.
Delphy, Christine (2011). « “C’est le plus grand des voleurs, oui mais c’est un Gentleman” ». In Christine Delphy (Éd.), Un troussage de domestique (pp. 9-25). Paris : Syllepse.
Debauche, Alice et Christelle Hamel (2013). « Violence des hommes contre les femmes : quelles avancées dans la production des savoirs ? » Nouvelles Questions Féministes, 32(1), 4-13.
Dubec, Michel (2001). « André Gide aurait-il pu juger Louis Althusser ? ». Journal français de psychiatrie, 2(13), 37-39.
Guérard, Ghislaine et Anne Lavender (1999). « Le fémicide conjugal, un phénomène ignoré : analyse de la couverture journalistique de 1993 de trois quotidiens montréalais ». Recherches féministes, 12(2), 159-177.
Hanmer, Jalna (2012 [1977]). « Violence et contrôle social des femmes ». Questions féministes, 1 ; reproduit dans Questions féministes 1977-1980, Paris : Syllepse, 2012, pp. 94-115.
Houel, Annick et Claude Tapia (2008). « Les dessous du féminicide. Le cas Althusser ». Le Journal des Psychologues, 8(261), 50-53.
Houel, Annik, Patricia Mercader et Helga Sobota (2003). Crime passionnel, crime ordinaire. Paris : Presses universitaires de France.
Jaspard, Maryse (2005). Les violences contre les femmes. Paris : La Découverte.
Lefebvre, Julie et Suzanne Léveillée (2011). « Profil descriptif d’hommes ayant commis un homicide conjugal au Québec ». In Suzanne Léveillée et Julie Lefebvre (Éds.), Le passage à l’acte dans la famille. Perspectives psychologique et sociale (pp. 2-27). Québec : Presses de l’Université du Québec.
Legotien, Hélène (1955). « Du roman au film ». Esprit, juillet.
Lévy, Bernard-Henri (2011). « Préface ». In Louis Althusser, Lettres à Hélène. Paris : Grasset.
Lieber, Marylène (2008). Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question. Paris : Presses de SciencesPo.
Marty, Éric (1999). Louis Althusser, un sujet sans procès. Paris : Gallimard.
Naville, Pierre (1961). L’automation et le travail humain. Paris : CNRS.
Poisson, Catherine A. (2008). « Louis Althusser’s the future lasts forever : The failure of auto-redemption ». The Journal of Twentieth-Century/Comtemporary French Studies, 2(1), 107-125.
Romito, Patrizia (2006). Un silence de mortes : La violence masculine occultée. Paris : Syllepse (coll. Nouvelles questions féministes).
Widmer, Vania (2004). « Le crime d’Althusser ». L’Écrit, 54, 8-22.

Cet article a été publié initialement dans la revue Nouvelles Questions féministes, numéro 1, volume 34, 2015. Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation de l’auteur, des responsables de la revue et de son éditeur.

Notes

[1] N.d.a. : Bertrand Cantat, chanteur, a tué sa conjointe, l’actrice Marie Trintignant.

[2] N.d.a. : Roman Polanski, réalisateur, a saoulé, drogué puis violé une jeune femme de 13 ans, Samantha Geimer.

[3] N.d.a. : Dominique Strauss-Khan, président du Fonds monétaire international, a violé une femme de chambre, Nafissatou Diallo (en plus d’avoir agressé sexuellement une jeune journaliste, Tristane Banon, et profité de réseaux de prostitution).

[4] Michel Kajman (1990). « Le combat perdu contre la déraison ». Le Monde, 24 octobre, p. 18.

[5] N.d.a. : Un noble français condamné pour vol de tableaux.

[6] Roger Pol Droit (1992). « Le fou et le philosophe Althusser pose la question insolite et insoluble des entrelacs de la réflexion philosophique et de l’histoire des affects ». Le Monde, 24 avril, p. 30.

[7] Dans le texte de Judith Butler (2002) intitulé « “La conscience fait de nous tous des sujets” : L’assujettissement selon Althusser », le meurtre n’est mentionné qu’en passant et est réduit à un « élément biographique ». C’est à la lecture de ce texte que l’idée s’est imposée de mener une recherche sur le sujet.