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La barbarie postmoderne

À propos d’un roman de Michel Houellebecq : Les particules élémentaires

par Marie Redonnet
24 août 2000

 Les Particules élémentaires, roman de Michel Houellebecq, a été l’événement de la rentrée littéraire de 1998. Tout en s’inscrivant, en la radicalisant et l’amplifiant, dans la série d’événements médiatiques qui ont fait la vie littéraire cette dernière décennie, ce roman, par son ambition proclamée et son retentissement tout autant que par son talent à imposer des personnages et leurs discours, a valeur de symptôme, auquel il faut prêter attention. Si on définit la littérature par le pouvoir poétique de la langue de produire, dans le mouvement même de l’écriture (qu’elle soit romanesque, théâtrale, poétique), un imaginaire singulier, une vision et une pensée du monde dérangeante et novatrice, une quête qui remette en question l’ordre existant, quelle est la valeur littéraire des Particules élémentaires ?

On a beaucoup parlé du nihilisme de ce roman à l’image de l’univers nihiliste de la marchandise dans laquelle nous vivons. Pourtant, on nous affirme par ailleurs que sa vertu la plus dérangeante ne serait pas sa vision morbide d’une société en décomposition, mais son affirmation poétique essentielle, d’ordre prophétique, sur laquelle s’achève le prologue. Qu’y trouve-t-on exactement ? Un poème en vers libres qui pourrait être extrait d’un cantique pieux annonçant l’arrivée du nouveau monde en Jésus-Christ, une enfilade de clichés mis en vers pour ressembler à un poème messianique :

« Maintenant que nous vivons dans la lumière / Maintenant que nous vivons à proximité immédiate de la lumière / Et que la lumière baigne nos corps / Enveloppe nos corps/ Dans un halo de joie » [1].

Le point important n’est pas la médiocrité de ce poème, mais la conception de la littérature à laquelle il renvoie. Houellebecq réserve en effet aux seuls vers la prise en charge de la quête poétique : il reproduit en cela la conception la plus traditionnelle de la littérature, d’un côté le vers poétique chargé prophétiquement de chanter l’ineffable, de l’autre la prose romanesque, satirique et sociologique. Nous allons voir que ce tour de passe-passe permet à l’auteur de masquer la carence la plus grave du roman : son absence totale de poésie, comme pouvoir de la langue à produire dans l’écriture du rêve et de la pensée.

Sur cette question de la poésie - qui inclut le roman autant que le poème - se joue l’importance de l’événement Houellebecq. Car Houellebecq se veut poète. Dans ses recueils de poèmes (le Sens du combat, la Poursuite du bonheur), comme si l’histoire de la poésie n’avait pas eu lieu, comme si l’amnésie avait tout recouvert, il met en vers, dans des alexandrins d’une platitude rythmique et sonore déconcertante, tous les clichés poétiques du mal de vivre : « Je me suis senti vieux peu après ma naissance / Les autres se battaient, désiraient, soupiraient / Je ne sentais en moi qu’un informe regret. / Je n’ai jamais rien eu qui ressemble à l’enfance » [2]. Sans oublier la nostalgie d’un monde meilleur où l’homme serait enfin réconcilié avec lui-même : « Conduis-moi au pays où vivent les braves gens », « je porte au fond de moi une ancienne espérance ». « Nous voulons quelque chose comme une fidélité / Comme un enlacement de douces dépendances / Quelque chose qui dépasse et contienne l’existence / Nous ne pouvons plus vivre loin de l’éternité » [3].

Débarrassé de son enjeu poétique, le roman se met à la remorque de la science moderne dont le narrateur se fait le vulgarisateur et le prophète. La question de la littérature n’existe pas. Seule existerait la question de la science, que le romancier se fait fort de mettre en scène à travers son héros Djerzinski. Le vocabulaire scientifique vient suppléer à la carence imaginaire et musicale de la langue, et les exposés didactiques sur la troisième mutation métaphysique de l’Occident remplacent la vision et la pensée de cette mutation que le romancier est impuissant à produire. Le credo à la science moderne s’achève sur une sornette barbare : l’avènement d’une nouvelle espèce bienheureuse par clonage et mutation génétique. Cette troisième mutation métaphysique - engendrée par le pouvoir de la seule technique - n’est pas sans nous rappeler d’autres inquiétantes prophéties...

Le postmodernisme de ce roman ne connaîtrait pas un tel succès s’il ne faisait jouir le lecteur par le récit complaisant de la névrose sexuelle de Bruno, le demi-frère du héros. Sous couvert de provocation, de lever du refoulé (enfin une littérature qui ose mettre à nu la misère sexuelle de l’Occident en cette fin de siècle), nous assistons à une régression massive, dont la sexualité des personnages n’est qu’un des symptômes. Loin de décoller de cette névrose, par le jeu, le rire, le délire, la folie, l’auteur, avec une verve satirique se nourrissant de sa propre jouissance à la mettre en scène, la reproduit à satiété, non pas tant parce qu’il y serait lui-même englué, mais parce qu’elle est devenue son fonds de commerce le plus sûr.

Techniques de la complaisance

Mais de même que l’absence d’enjeu poétique est compensée par le credo scientiste, la dose massive de névrose sexuelle, qui pourrait virer au porno misérabiliste, se double d’un discours sociologique prétendant l’expliquer. Aussi schématiquement que dans ses exposés scientifiques, mais cette fois plus longuement (le discours sociologique est plus vendable), le narrateur ne nous épargne pas le nombre de ses leçons sur l’histoire des m ?urs depuis la fin de la guerre. Revisitée par le narrateur, cette histoire ressemble à de la littérature de propagande profondément réactionnaire. N’est-ce pas une mère dénaturée par l’idéologie libertaire qui a enfanté de ces deux malheureux héros ? Le fils du gourou hippie Di Méola ne devient-il pas un monstre sadien, version France-Dimanche, dont le roman fait complaisamment le portrait ? Christiane, la femme libérée, n’est elle pas punie d’avoir trop joui par une nécrose des vertèbres coccygiennes qui la mène au suicide ? Annabelle, la toute amour, n’est elle pas condamnée par ce monde de débauche, vouée au cancer de l’utérus et au suicide ? Les explications sociologico-historiques du narrateur sont surdéterminées et orientées par sa haine du désir et de la différence sexuelle, fondement idéologique du roman.

Professionnel compétent et sérieux (on ne peut l’accuser de bâcler ses romans), Houellebecq a efficacement composé son roman. Mais cette composition n’est en rien consubstantiel à l’écriture. Elle s’impose comme un cadre mort que l’auteur a consciencieusement rempli de son double récit et de tous ses discours. Cette composition artificielle n’est créatrice d’aucune pensée, d’aucun imaginaire, d’aucune quête singulière et novatrice. Elle est un outil performant au service d’une thèse préexistante au roman qui ne fait que l’illustrer.

L’histoire, en trois parties, se passe entre le 1er juillet 1998 et le 27 mars 2009. Houellebecq aime la précision des dates ; il aime aussi les considérations climatiques et météorologiques, ça crée l’ambiance ; il aime encore plus les considérations cliniques sur la bite de son héros, ça donne au roman une densité charnelle. La première partie du roman est consacrée, par une série de flash backs, à l’enfance et à l’adolescence de ses héros, de 1958 à 1974, avec une incursion dans leur généalogie familiale jusqu’en 1882. Houellebecq nous explique ainsi le bouleversement historique dont ils sont les produits et la catastrophe dont ils sont le symptôme. Dans la deuxième partie, beaucoup plus relâchée, on a de plus en plus l’impression, par les séances de confidences de Bruno à Christiane ou à Michel, d’assister à de caricaturales séances psychanalytiques où l’auteur étale les misères de son personnage, dans une veine satirique facile, pour remplir des pages qui satisfont bassement son lecteur.

L’explication sociologique se double d’une explication psychanalytique de bazar, censée ridiculiser la pensée et la pratique freudo- lacaniennes. Le traumatisme pseudo-freudien expliquant la névrose de Bruno n’ est-il pas la vision de la vulve maigre et ridée de sa mère en train de baiser avec un jeune hippie ? L’événement historique déterminant de toute la catastrophe de cette fin de 20e siècle n’est-il pas la transformation - totalement programmée - des hippies en serial killers ? Dans cette deuxième partie avachie, l’auteur fait la satire complaisante du fameux Lieu du Changement, où des soixante-huitards déchus et vieillissants se reconvertissent dans les activités New-age. La troisième partie, qui a le mérite d’être plus austère et plus rapide, est consacrée principalement au départ de Michel en Irlande, où, solitaire et génial, il parviendra enfin à sa découverte capitale qui va bouleverser l’histoire de l’humanité.

Condamnées à mort

Cette lecture méconnaîtrait-elle la position singulière du narrateur, malin génie introduisant le doute, le malaise, l’interrogation ? Malheureusement, il n’y a rien de tel. Le narrateur des Particules élémentaires occupe la place du maître à penser, du donneur de leçon. Il est celui qui sait et qui explique, rapporteur de Reader Digest et de manuels de philo pour classes terminales. Il est aussi le propagandiste messianique qui, tel un prédicateur illuminé, nous assène la noirceur et la bassesse de notre état pour mieux nous indiquer la voie de la Lumière. Le narrateur ne fait en réalité que reprendre à son compte les idées qui courent dans l’air du temps : rêve bouddhiste et utopie technologique ! A quoi sert un romancier s’il n’écrit que pour nous donner à rêver les rêves programmés par la société libérale spectaculaire qu’il prétend dénoncer ?

Le narrateur est encore, d’une façon insidieuse et hypocrite, celui qui souffle à ses personnages des discours qu’il pourrait signer, sous pseudonyme évidemment. Le roman peut ainsi, de façon univoque, par la voix de ses personnages, cracher sur la libération sexuelle et mai 68, le féminisme et les hippies, les nègres et les pédés, jeter allègrement aux poubelles de l’histoire Nietzsche, Lacan, Foucault, Deleuze, Derrida, etc., et voir en Aldous Huxley l’un des penseurs les plus influents de ce siècle : il est lavé de tout soupçon puisque le romancier prétend nous montrer et nous expliquer le monde dans lequel on vit ! Cette tartuferie postmoderne permet de retourner contre le lecteur trop critique le procès qu’il pourrait faire au romancier : le lecteur qui ose émettre une critique n’est qu’un adepte de la pensée unique, un censeur et un inquisiteur voulant châtrer la littérature au nom du politiquement correct et de la bien-pensance.

Une place particulière est réservée aux personnages féminins, révélatrice du double jeu hypocrite auquel l’auteur excelle. Tout le long du roman, il s’acharne (il s’agit là bien sûr de l’abjection de son personnage) sur la gent féminine libérée de 68 qui osa, ô catastrophe historique (Houellebecq trouve « sympa » les cathos intégristes) prendre la pilule et se faire avorter... Quelle jouissance revancharde de tous les frustrés de voir leur romancier favori décrire les femmes libérées de quarante ans au bord de la décrépitude, condamnées à la honte, à la masturbation et à la souffrance ! A l’opposé de cette haine, le roman chante la désirabilité des jeunes cons et culs.

Sous couvert de montrer la misère de l’imaginaire sexuel de ses contemporains, le roman la reproduit et la perpétue, ce qui n’est pas pour rien dans son succès commercial. Autre poncif : le personnage éthéré d’Annabelle, à la beauté surnaturelle qu’aucun vieillissement ne peut atteindre. En quelques pages décisives (la mort tragique des personnages féminins fait partie des meilleurs ingrédients romanesques), Houellebecq fait se suicider les deux femmes avec lesquelles les deux demi-frères auraient pu être heureux. Il n’a pas peur de faire gros. La première jeune fille enfin baisée par Bruno, monstre de laideur, se suicide elle aussi, et la mort de la mère ne nous est pas non plus épargnée.

Le romancier n’oublie pas la compassion à l’égard de ces pauvres créatures féminines. Les rencontres de Bruno avec Christiane, de Michel avec Annabelle sont voilées d’une douceur suave chargée d’émotion. Le roman postmoderne façon Houellebecq ne néglige pas les bons sentiments, particulièrement à propos des femmes qu’il condamne à mort. Et preuve que le romancier n’est pas misogyne comme son personnage, il affirme dans son roman que les femmes sont meilleures que les hommes ! Le romancier n’oublie pas non plus, pour faire contrepoids à la mère dénaturée, d’idéaliser - autre poncif - la grand-mère de Michel, dont la mort le sépare à jamais des émotions humaines. Aux femmes, la bonté et l’amour ; aux hommes, tel le héros Djerzinski, la passion héroïque de la con- naissance : le roman houellebecquien ne s’aventure pas hors des sentiers battus !

Le temps de la rupture

Mai 68 ne fut pas seulement cette grossière caricature que nous en propose Houellebecq et qu’il est désormais de bon goût d’apprécier. Dans ce mouvement, il y avait en germe des questions neuves, des chemins pionniers. Les écrivains de cette génération, qui ont pour la plupart commencé à écrire autour des années 80, sont porteurs de la mémoire de ce mouvement. Mais n’ayant pas pu avec assez de force et de clarté penser les nouvelles questions posées à la littérature, ils sont en partie responsables de l’état actuel de la vie littéraire.

Nés juste après la deuxième guerre mondiale, les écrivains de la génération de 68 ont été confrontés à des questions passionnantes, mais difficiles à résoudre. La littérature qu’il leur fallait historiquement inventer, après le deuil de la modernité et des avant-gardes, se trouvait prise dans des nécessités contraires. D’une part, se confronter à la question d’un recommencement, à l’invention d’une nouvelle histoire dont Mai 68, d’une façon contradictoire et confuse, signalait l’avènement. D’autre part, par un effet retard énigmatique, terminer le deuil d’une très lourde histoire où se rencontrent l’Holocauste, Hiroshima, le stalinisme et la fin du colonialisme. Cela appelait dans l’écriture le travail obscur de la mémoire (qui n’était pas directement la leur, mais celle des générations précédentes qui la leur avaient transmise), avec les risques de s’y perdre. Cela appelait aussi la recherche de voies pionnières qui auraient continué l’héritage de la modernité en le transformant.

Quasi dans le même temps, ils ont été confrontés à une mutation accélérée de la société, pris dans la confusion d’un moment historique de rupture, avec les pertes de repères que cela implique. Quelles nouvelles langues, quelles nouvelles formes, quelles nouvelles fables, fallait-il inventer pour parvenir à rendre compte obliquement (à cette condition seulement leur ?uvre aurait un pouvoir imaginaire et visionnaire) de ce qui se joue dans cette mutation : les conséquences du mouvement de libération sexuelle et de l’émancipation de la femme, l’importance des nouveaux métissages, la nouvelle société de communication et d’image, la mondialisation et le retour des archaïsmes (nationalisme, intégrisme religieux, régression culturelle et politique), les nouvelles formes de l’oppression et de la misère ?

Absence de transmission

Ils ont été également confrontés à la prise de pouvoir, totalitaire et séductrice, des médias qui dictent ce qu’il faut penser et aimer en matière littéraire, en fonction des besoins immédiats du marché et de la mission idéologique qu’ils remplissent. Faute d’avoir pu inventer très vite un mouvement de résistance, ils ont cru que pour exister il leur fallait devenir médiatiques. Au lieu de créer des revues et des lieux vivants de parole et de réflexion critique, ils ont été massivement accaparés par leur passage à la télévision et leurs interviews, seuls capables, croyaient-ils, de leur assurer le chiffre de vente et l’image médiatique qui feraient d’eux des écrivains valorisés par les éditeurs, passés dans leur majorité du côté des médias.

Dans une société dominée par l’image, ils étaient également confrontés à la perte de leur pouvoir et de leur prestige. La figure mythique de l’écrivain vivant est en voie de disparition, remplacée par les images médiatiques et le culte des morts (commémorations, anniversaires, etc.). Faute d’avoir résisté à cette nouvelle situation, ils ne se sont pas inventés une place nouvelle, mineure, ce qui ne veut pas dire inférieure, dégradée ou secondaire, comme Gilles Deleuze et Félix Guattari en ont eu l’intuition dans Kafka, pour une littérature mineure (Editions de Minuit).

Ayant eu à trouver dans le plus grand isolement des solutions à toutes ces questions, ils ont dû, seuls, tracer leur chemin au moment même où la société ultralibérale était en train de se mettre en place, avec toutes les régressions sociales et culturelles qui l’accompagnent depuis les années 80. Certains ont erré, d’autres ont régressé, d’autres ont évacué les questions, d’autres les ont perverties pour s’adapter, d’autres ont inventé des solutions singulières, peu visibles en l’absence de repères.

Jusqu’à maintenant, faute d’avoir réussi à imposer une pensée critique de la nouvelle littérature en gestation, nous n’avons pas joué notre rôle historique de passeur entre deux temps, qui aurait permis à la génération qui nous suit de trouver des repères pour faire histoire à son tour. Une telle absence de transmission se fait actuellement gravement sentir et explique en grande partie les errements et les régressions dont le roman de Houellebecq est l’expression. Il est peut-être temps encore pour ceux qui ressentent la nécessité de résister aux dérives de la société dont Houellebecq n’est que l’un des multiples symptômes de faire entendre leurs voix.

P.-S.

Ce texte est paru dans Art press en 1999. Nous le reproduisons avec l’accord de la revue.

Notes

[1] Les Particules élémentaires, p. 13.

[2] La Poursuite du bonheur, p. 46.

[3] Ibid p. 108-109.