Accueil du site > Études de cas > Racismes > La faute à Voltaire ?

La faute à Voltaire ?

Quelques conclusions sur le racisme et la liberté d’expression, à l’issue de « l’affaire des caricatures » et de « l’affaire Redeker »

par Pierre Tevanian
23 novembre 2006

Après l’affaire des « caricatures » de Mahomet [1], l’affaire Redeker est venue reposer la question des rapports entre critique de la religion, racisme et liberté d’expression. J’ai expliqué dans un premier texte (« Dix remarques sur un “collègue” ») ce qui permettait de distinguer le registre de la critique antireligieuse, auquel Robert Redeker est rattaché par ses défenseurs, du registre raciste, auquel se rattachent en réalité ses prises de position. Ceci étant posé, j’aimerais aller plus loin et souligner que Robert Redeker n’est pas le seul raciste de l’histoire. Sont également racistes, par exemple, toutes celles et ceux qui ont signé l’une des deux pétitions de soutien « sans réserve » à Robert Redeker : la pétition des « nouveaux philosophes » [2] et celle de Michel Onfray [3]. Bien entendu, les signataires de ces pétitions ne sont pas des racistes conscients et fiers de l’être ; beaucoup d’entre eux se vivent même, en toute sincérité, comme des antiracistes convaincus ; certains ont même eu dans le passé des engagements antiracistes tout à fait méritoires . Il est par ailleurs tout à fait possible de défendre une liberté d’expression illimitée, y compris pour les propos racistes, sans être raciste pour autant. Mais cela n’est possible qu’à certaines conditions, qui ne sont pas remplies par les deux pétitions en question. Ces pétitions sont donc objectivement racistes – le texte qui suit explique pourquoi.

Commençons par un détour. SI l’on parvenait encore à rire plutôt que pleurer des réactions pour le moins singulières que provoque en France tout ce qui a trait de près ou de loin à « l’Islam », on pourrait se réjouir de la manière dont « l’Islam » joue le rôle d’une ruse de la raison progressiste, comme une espèce de démon espiègle qui, l’air de rien, assure la promotion des idées et des postures les plus avant-gardistes : hier (2003-2004) un « hyper-féminisme » aussi radical dans ses analyses qu’expéditif dans ses méthodes, aujourd’hui (2006) une posture « hyper-libertaire ». En effet,

- il aura en effet suffi que quelques foulards dits « islamiques » apparaissent dans les écoles pour que toute la classe politique, pourtant si hégémoniquement masculine et profondément machiste, se métamorphose en groupe féministe activiste, mobilisé de toutes ses forces contre « le voile, symbole d’oppression » (jusqu’à assumer la déscolarisation des adolescentes qui refusaient de l’enlever) ;

- et voici qu’aujourd’hui, il suffit que des « caricatures de Mahomet » ou une tribune islamophobe provoquent des attaques d’ambassades ou des menaces de mort de la part d’une infime minorité de musulmans pour qu’un grand nombre de responsables politiques et d’intellectuels médiatiques se dresse « comme un seul homme » [4] pour défendre une position jusque là très minoritaire : la défense inconditionnelle de la liberté d’expression, déclarée pour l’occasion « indivisible » ou « illimitée ».

« Nouveaux Philosophes », « Nouveaux Féministes » et « Nouveaux Libertaires »

On pourrait admirer ces vertus « conscientisantes » de « l’Islam », ce pouvoir qu’il a de rendre tout le monde hyper-féministe et hyper-libertaire [5] ; mais le doute s’installe au vu de certaines contradictions. Tout d’abord, comment se fait-il que les libertaires d’aujourd’hui sont les autoritaires d’hier ? Soyons plus précis : comment se fait-il que les partisans d’une liberté d’expression « indivisible » et « illimitée » pour Robert Redeker soient les mêmes qui, en 2003, se prononçaient pour l’interdiction de « manifester ostensiblement » - c’est-à-dire d’exprimer - ses convictions religieuses à l’école ? [6]. Pourquoi un morceau de tissu est-il plus intolérable que des invectives contre toute une communauté ?

« Le voile n’est pas un simple morceau de tissu », répliquera-t-on. L’argument est connu : le foulard n’est pas anodin, il n’est ni un simple accessoire vestimentaire, ni une marque de pudeur, ni l’expression d’une conviction religieuse ; il « signifie » ou « symbolise » de manière univoque un ordre symbolique et social inacceptable, que certains ont naguère qualifié en toute simplicité de « patriarcat le plus brutal de la planète » [7]. Le port du voile, dit-on même parfois, est un moyen de dire à toutes les autres femmes qu’elles sont « des salopes » [8]. Nous ne réfuterons pas ici cette analyse simpliste, raciste et antiféministe [9], car nous l’avons déjà fait mille fois [10]. Nous nous contenterons d’observer que, même si on accepte ces prémisses absurdes, une objection demeure : si on admet que le port du voile est une manière de « dire à toutes les femmes non-voilées qu’elles sont des salopes », il se trouve que, de son côté, Robert Redeker a dit de manière beaucoup plus explicite et indiscutable - puisqu’il l’a écrit ! - que « tous les musulmans » sont des arriérés et des « paralysés de l’intelligence », structurés par « la haine et la violence ». Moyennant quoi une question se pose : comment peut-on réprouver et sanctionner un amalgame injurieux ésotérique (véhiculé par un morceau de tissu) à l’encontre des femmes, et autoriser l’amalgame injurieux explicite à l’encontre des musulmans ? Pourquoi l’insulte ésotérique à toutes les femmes justifie-t-elle la déscolarisation des élèves voilées, alors qu’on s’indigne de la déscolarisation de fait d’un professeur qui insulte tous les musulmans ?

Ce qui sème le doute sur les postures hyper-féministes et hyper-libertaires suscitées par « l’Islam », c’est aussi et surtout leur fragilité et leur inconstance. Soyons plus précis : elles ne sont de rigueur que face à l’Islam. La posture éradicatrice ne vaut en effet que pour le voile. Aucune analyse aussi radicale et aucune conclusion politique aussi expéditive n’a jamais été opérée pour aucun autre vêtement féminin :

- malgré les nombreuses et intéressantes réflexions critiques initiées par des auteures féministes sur le « sexage » et l’enfermement des corps par les normes plastiques et vestimentaires [11], personne n’a jamais soutenu que le string, la minijupe, le rouge à lèvres ou le décolleté étaient par nature - et donc en toute occasion - des « signes d’oppression de la femme » [12] ;

- personne a fortiori n’a soutenu qu’il fallait exclure et déscolariser les adolescentes qui, en se « décolletant », en se « sapant » ou en se maquillant « trop », succombaient à cette « aliénation » ;

- sans parler des questions d’inégalité salariale, de discrimination dans l’emploi ou de violence conjugale, sur lesquelles la plupart de nos « nouveaux féministes » n’ont jamais daigné se pencher, ni avant ni après la « bataille du voile » [13] .

Il en va de même pour la liberté d’expression : personne, ou en tout cas aucun des supporters médiatiques de Robert Redeker n’a jamais défendu une liberté d’expression aussi absolue et inconditionnelle quand il n’était pas question d’Islam. Nous reviendrons plus loin sur cette « géométrie variable ».

Voltaire à la rescousse

Entrons dans le vif du sujet. Une phrase a été répétée jusqu’à la nausée ces dernières semaines à propos de « l’affaire Redeker », et on l’avait déjà entendu lors de l’affaire dite « des caricatures du Prophète ». Il s’agit d’une formule de Voltaire - ou du moins qu’on prête à Voltaire :

« Je désapprouve ce que vous dites mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire ».  [14]

Si l’on fait abstraction de la lassitude que suscite toute formule, aussi pertinente soit-elle, quand elle est répétée pour la 999ème fois, cette maxime mérite d’être examinée et débattue. En tout cas, même si de nombreux racistes s’en servent de paravent, elle n’a en elle même rien de raciste, y compris si on l’applique à des propos racistes. Elle n’est du moins pas raciste si elle est effectivement appliquée ; ce qui est raciste est l’application partielle et partiale de cette maxime, qui se trouve être celle de la plupart des soutiens médiatiques de Redeker.

En effet :

- 1. Les pétitionnaires qui défendent le droit de libre expression des propos islamophobes de Robert Redeker n’appliquent qu’à moitié la maxime voltairienne, puisqu’ils s’abstiennent délibérément de dire qu’ils « désapprouvent » ces propos ;

- 2. Leur application de la maxime n’est pas seulement partielle, elle est aussi partiale dans la mesure où le zèle qui est mis à défendre la libre expression islamophobe n’est pas mis à défendre la libre expression des autres racismes, ni même la libre expression des autres opinions - y compris les plus respectables.

Qui ne dit mot consent

On peut penser ce qu’on veut de la position de Voltaire, on peut la trouver angélique, on peut lui opposer l’utilité d’une certaine limitation par la loi de la liberté d’expression, par exemple lorsque celle ci prend la forme de l’injure, de la menace, du racisme ou du négationnisme ; mais il y a une chose qu’on ne peut lui enlever : elle ne se contente pas de défendre le droit à la libre expression, elle affirme en même temps une prise de position :

« Je désapprouve ce que vous dites ».

Autrement dit : la défense acharnée de la liberté d’expression des autres - y compris les pires ennemis politiques - ne va pas sans un certain usage de sa propre liberté d’expression, articulé à une responsabilité : ce qui est refusé est l’intervention violente de l’État (par exemple la prohibition et la répression) ou de groupes de pression (par exemple les menaces de mort), mais cette violence n’est refusée que dans la mesure où les citoyens assument la responsabilité de combattre par eux-mêmes, sur le terrain des idées, tout ce qui mérite d’être combattu.

Or, une telle articulation est précisément ce que refusent les défenseurs les plus bruyants de Robert Redeker, y compris quand ils se réclament de Voltaire. La pétition de Michel Onfray théorise même ce parti pris de « soutien sans réserve » :

« Exprimer sur cette affaire la moindre réserve, c’est déjà faire une concession à la barbarie. »

On cherchera en vain la moindre justification de cette hallucinante assertion : le texte n’en donne pas. Cela ne va pourtant pas de soi : en quoi l’expression d’une réserve, d’une critique, ou même d’un dégoût profond pour le texte de Redeker constitue-t-elle une « concession » à la « barbarie » des menaces de mort ? Que concède-t-on ? On ne le saura pas. Faire preuve de rigueur et de discernement, reconnaître l’ambivalence d’une situation (en l’occurrence : la double nécessité de dénoncer un texte raciste et d’assurer la protection d’une personne menacée de mort), cela n’est-il pas au contraire la meilleure manière de se démarquer du manichéisme effrayant qui caractérise toutes les « barbaries » ? Si l’on applique le « théorème d’Onfray » à n’importe quel autre exemple, son caractère absurde apparaît aussitôt : par exemple, pour ne pas faire de « concession » à la « barbarie » de la guillotine ou de la chaise électrique, faut-il s’abstenir de la moindre « réserve » sur les crimes commis par les condamnés à mort ?

« L’Appel Onfray » poursuit en dénonçant « cette rhétorique insidieuse qui consiste à assortir la condamnation de la fatwa dont est victime Robert Redeker d’un “même si” ou d’un “bien que” » :

« Analyse indécente, en effet : n’est-il pas pour le moins déplacé de disserter, entre gens de bonne compagnie, sur l’article de Redeker, quand celui-ci est, de fait, exclu de l’espace du dialogue et réduit au silence ? ».

Là encore, le propos est totalement fallacieux, pour une double raison :

- même si les menaces de mort ont poussé Robert Redeker à se cacher momentanément, il est faux de dire qu’il est « réduit au silence » ; rien ne l’empêche ni d’écrire ni de publier, et il y a même fort à parier que les plus grands quotidiens et hebdomadaires se battront pour publier en exclusivité son « témoignage », ses « explications » ou son « je persiste et signe » ;

- avant même d’être star-isé par le traitement médiatique de sa situation, Robert Redeker publiait des articles dans chaque livraison de la revue Les Temps Modernes, et il bénéficiait régulièrement d’un accès aux pages « Tribune libre » du Monde et du Figaro - un accès que n’ont pas, s’ils souhaitent lui répondre dans les formes, les millions de musulman-e-s qu’il éclabousse de son mépris et de sa haine.

La pétition de Michel Onfray ne se contente d’ailleurs pas d’un « silence pudique » ou d’une « courageuse abstention » sur le texte de Redeker : elle prend le parti de le qualifier - et de le faire de manière mensongère en le réduisant à une simple « critique de la religion ». Le texte d’appel prétend même que Redeker a été « désigné comme islamophobe » et « livré à la vindicte des fous de Dieu » pour les motifs suivants :

- « s’être demandé, dans une tribune du Figaro ce “que doit faire le monde libre face aux intimidations islamistes” » ;

- « avoir usé d’un droit constitutionnel, d’un droit pour lequel Spinoza, Locke, Voltaire, et bien d’autres encore, ont combattu, d’un droit que les révolutionnaires de 1789 ont conquis, d’un droit, enfin, que l’on croyait définitivement acquis : le droit de manifester sa pensée et ses opinions ».

Cette présentation est totalement fantaisiste puisqu’à ce jour, nul n’est en mesure de connaître les motivations profondes du ou de(s) auteur(s) des menaces de mort. Elle est même mensongère, dans la mesure où elle fait du texte de Redeker une attaque contre les « islamistes », en se focalisant sur une occurrence unique du mot « islamistes » [15], alors que tout le reste de l’article ne parle que de « l’Islam », en prenant bien soin d’inclure « tout musulman » dans la sous-humanité menaçante qui est construite :


- « L’islam essaie d’imposer à l’Europe ses règles »

- « L’islam tente d’obliger l’Europe à se plier à sa vision de l’homme. »

- « L’islam tient la générosité, l’ouverture d’esprit, la tolérance, la douceur, la liberté de la femme et des moeurs, les valeurs démocratiques, pour des marques de décadence. »

- « L’islam est une religion qui, dans son texte sacré même, autant que dans certains de ses rites banals, exalte violence et haine. »

- « violence et intimidation sont les voies utilisées par une idéologie à vocation hégémonique, l’islam, pour poser sa chape de plomb sur le monde. »

- « Haine et violence habitent le livre dans lequel tout musulman est éduqué : le Coran »

Pourquoi ne pas dire cela ? Pourquoi faire passer le texte pour ce qu’il n’est pas, en ne citant qu’un titre trompeur ? Pourquoi inscrire le nom de Redeker dans la lignée glorieuse de « Spinoza, Locke et Voltaire » plutôt que dans celle de Drumont, Maurras ou Céline, à laquelle il se rattache davantage [16] ? De fait, sous couvert de suspension du jugement (« Ne disons rien sur le texte de Redeker tant que ce dernier ne peut pas aller et venir librement »), l’Appel de Michel Onfray prend parti clairement :

- il ne se contente pas de ne pas dire que le texte de Redeker est raciste (ce qui, répétons-le, serait déjà très problématique) ;

- il dit que le texte de Robert Redeker n’est pas raciste.

Il le dit d’autant plus clairement qu’il concède expressément que la liberté d’opinion doit être limitée par « le cadre des lois interdisant les propos racistes et négationnistes ». Dans ces conditions, soutenir « sans réserves » le droit d’expression de Redeker, sans dire que son texte tombe sous le coup de la loi, revient à dire que ce texte n’est pas raciste.

On retrouve cette compréhension très partielle de la maxime voltairienne dans la pétition des « Nouveaux Philosophes » parue dans Le Monde : le soutien est total, aussi total que le silence sur le caractère raciste des thèses de Redeker. Pire : le texte exprime une véritable empathie avec ces thèses racistes, en reprenant à son compte la grotesque analyse rédékerienne sur l’interdiction du string à « Paris-Plage » :

- Redeker explique dans sa tribune du Figaro que ladite interdiction s’explique par « une islamisation des esprits », par « une soumission plus ou moins consciente aux diktats de l’islam », ou « à tout le moins » [17] par « l’insidieuse pression musulmane sur les esprits ».

- l’Appel du Monde déplore qu’il soit désormais « déconseillé » de « porter des strings à Paris-Plage, tout comme écouter Mozart à Berlin ou le pape à Ratisbonne. »

Le délire raciste est patent, puisque la mesure d’interdiction du string a été décidée souverainement par la Mairie de Paris, sans qu’aucune revendication d’origine « musulmane » ne se soit manifestée. Mais même sans atteindre ce niveau de paranoïa, le simple fait de soutenir le droit de tenir des propos islamophobes, sans jamais préciser que ces propos sont bêtes, méchants, et tout simplement racistes, pose un grave problème dans la mesure où cela revient à admettre comme dicible, audible et acceptable l’opprobre collective lancée sur toute une communauté. Plus précisément : dire qu’on peut légitimement présenter « chaque musulman » comme un être structuré par « la haine et la violence », soutenir implicitement ou explicitement qu’un tel discours n’est pas un amalgame raciste, c’est de fait apporter une caution et un soutien à ce qui est bel et bien un amalgame raciste. En cette matière comme en d’autres, qui ne dit mot consent.

Pour conclure sur ce premier point :

- on peut « défendre » ou « soutenir » un raciste, par exemple quand il est menacé de mort, sans être raciste, mais à condition de ne défendre que « sa peau » et de ne soutenir que son « droit à l’expression », tout en combattant résolument le racisme qu’il exprime ;

- en revanche, soutenir un raciste « sans réserve », c’est-à-dire sans dénoncer son racisme, c’est, qu’on l’assume ou non, soutenir son racisme.

Si donc on définit un acte raciste comme un acte qui contribue à provoquer ou entretenir le racisme, alors les deux pétitions qui « soutiennent sans réserve » le droit de dés-humaniser ou sous-humaniser « chaque musulman » sont des pétitions racistes.

Deux poids, deux mesures

La posture libertaire ou voltairienne des supporters de Robert Redeker n’est pas seulement partielle, elle est aussi partiale, inconstante, opportuniste. Le zèle qui est mis à défendre la libre expression de tous, y compris ses adversaires, n’est en effet pas le même, loin s’en faut, lorsqu’il s’agit de défendre un auteur islamophobe et lorsqu’il s’agit d’autres propos détestables, comme les propos antijuifs ou/et négationnistes :

- ni Alain Soral, ni Robert Faurisson, ni Roger Garaudy, ni Renaud Camus [18] n’ont bénéficié d’autant de soutiens inconditionnels que Robert Redeker ou le Jyllands Posten ;

- ni la loi de 1972 prohibant les propos racistes, ni la loi Gayssot prohibant le négationnisme sur la Shoah, ni la récente loi prohibant de la même manière la négation du génocide arménien, ne suscitent d’opposition de la part de nos intellectuels tout récemment convertis à la défense inconditionnelle de la liberté d’expression [19]

Bien plus, le zèle que les BHL, Glucksmann, Val et autres Taguieff mettent à défendre la liberté d’exprimer son racisme antimusulman, et qu’ils ne mettent pas à défendre la liberté d’exprimer le racisme anti-juif ou le négationnisme anti-arménien, ils ne le mettent pas non plus à défendre les autres usages, non-racistes, de la liberté d’expression - y compris les plus inoffensifs ou les plus légitimes. Nous avons déjà signalé un premier exemple : le soutien actif que la plupart de ces gens ont apporté à la loi du 15 mars 2004 sur la « laïcité » de l’école, qui rend le port d’un foulard « ostensible » passible d’une exclusion définitive. Mais bien d’autres exemples sont possibles :

- nos défenseurs zélés de la liberté d’expression n’ont pas protesté la semaine dernière lorsqu’une journaliste de l’AFP, « coupable » d’un reportage trop dérangeant sur les exactions de la police aux Mureaux, a été littéralement boycottée et ostracisée par la Police et la Justice, et de fait empêchée de travailler [20]

- ils n’ont pas non plus pétitionné ni envahi les plateaux télévisés - ils n’ont tout simplement rien dit et rien fait - pour s’opposer à la Loi Sarkozy de 2002 qui rend « l’outrage à l’hymne national ou au drapeau » passible de prison et de milliers d’euros d’amende ;

- ils n’ont signé aucune pétition de soutien en faveur du SDF envoyé en prison pour avoir simplement traité Nicolas Sarkozy de « sale hongrois ! » ;

- ils n’ont pas non plus soutenu Hamé, du groupe de rap La Rumeur, victime depuis plus de quatre ans d’un véritable harcèlement judiciaire de la part du même Sarkozy pour avoir simplement énoncé un fait : ces dernières décennies, « des centaines de nos frères sont tombés sous les balles de la police sans que leurs assassins ne soient inquiétés » [21].

Arrêtons nous sur ce dernier exemple. Charlie Hebdo n’a pas publié l’article de Hamé poursuivi par le ministre de l’Intérieur, pourtant d’une toute autre tenue que les « caricatures » islamophobes reprises en janvier 2006 dans l’hebdomadaire de Philippe Val. Après tout, même si Messieurs BHL, Finkielkraut, Glucksmann, Goupil et Val ont refoulé leur jeunesse gauchiste au point de refuser d’admettre cette réalité de la violence et de l’impunité policières, même s’ils « désapprouvent » toute mise en cause de l’infaillibilité policière et judiciaire, ils avaient, justement parce qu’ils « désapprouvent » le propos, une belle occasion de manifester leur attachement indivisible, inconditionnel et voltairien à la liberté d’expression, en « se battant » pour que Hamé ait le droit de tenir sur la police et la justice ces propos qu’ils « désapprouvent ». Ils ne l’ont pas fait. Comment interpréter, du coup, leur empressement à défendre la liberté d’exprimer le racisme antimusulman ?

Il ne faut pas tout confondre, dira-t-on : ce qu’a subi Robert Redeker n’est pas n’importe quelle atteinte à la liberté d’expression. Il ne s’agit ni de censure, ni de harcèlement judiciaire, ni d’amende, ni de prison, mais de menaces de mort, ce qui est plus grave. C’est l’État de droit qui est en cause, et la guerre de tous contre chacun qui menace de renaître. Admettons que ce refus de la violence brute est bien la raison de la ferveur redékerienne de nos pétitionnaires. Mais alors, comparons ce qui est vraiment comparable, comparons par exemple les menaces de mort adressées à Robert Redeker avec d’autres menaces de mort, par exemple :

- les menaces de mort reçues en 2003 par Alain Lipietz, José Bové, Eyal Sivan et neuf autres personnes, dont quelques-unes (comme Ginette Skandrani ou Mondher Sfar) tenaient réellement des positions condamnables en termes de racisme ou de négationnisme (sur cette « non-affaire », cf. Collectif Les Mots Sont Importants, « Deux poids deux mesures »)

- l’appel au meurtre publié en 2004 sur internet par des extrémistes islamophobes à l’encontre de Xavier Ternisien (journaliste du Monde) [22]

- les appels au meurtre diffusés sur internet par d’autres extrêmistes racistes à l’encontre des responsables du MRAP des Landes, Gérard Kerforn, Stéphane Thomazeau et Daniel Salhorgne (en 2005-2006) [23]

À ces occasions, Ni BHL, ni Romain Goupil, ni Philippe Val ni leurs co-signataires n’avaient éprouvé le besoin de pétitionner dans le journal Le Monde pour défendre la liberté d’expression. Pourquoi ? Certaines de ces victimes étaient difficilement défendables parce qu’elles avaient tenu des propos racistes et/ou négationnistes ? Certes, mais pas toutes (pas Xavier Ternisien, par exemple, ni Alain Lipietz, ni José Bové, ni Eyal Sivan, ni Monique Chemillier-Gendreau...) - et puis : Robert Redeker n’a-t-il pas lui-même tenu des propos racistes ? Et de toute façon : tout le monde ne s’est-il pas mis d’accord, précisément à l’occasion de l’affaire Redeker, pour dire qu’aucune parole et aucun écrit ne justifiaient des menaces de mort ?
Il n’y a rien à y faire : nul ne peut le nier, il y a bel et bien deux poids deux mesures. Et si ce n’est pas du racisme, comment faut-il nommer une telle inégalité de traitement au détriment d’un groupe particulier ?

La marque du pluriel

L’inégalité de traitement n’est pas seulement quantitative : si nous rapportons l’affaire Redeker aux autres cas de menaces de mort, nous ne trouvons pas seulement une quantité supérieure de solidarité à l’égard de la personne menacée et une quantité supérieure d’hostilité à l’encontre de l’auteur des menaces. Nous ne trouvons pas seulement un bruit médiatique incomparablement supérieur (cf. les chiffres édifiants qu’a recueilli le collectif Les Mots Sont Importants, concernant le nombre de dépêches et d’articles de presse consacrés aux diverses affaires de menace de mort : « Deux poids deux mesures ») ; nous constatons surtout, sur le plan qualitatif, une différence de nature dans la forme particulière que prennent cette solidarité et cette hostilité. Cette forme particulière peut se résumer en deux mots : généralisation et amalgame :

- quand Raphaël Schoeman, retraité de 65 ans armé jusqu’aux dents, prétend agir au nom de tous les Juifs en menaçant de mort douze personnalités hostiles à la politique israélienne, personne n’a la bêtise et l’irresponsabilité de le suivre dans son délire en considérant qu’il représente réellement tous les Juifs ; seul l’individu Raphael Schoeman est inquiété [24] ; au-delà de sa personne, nul n’est désigné comme responsable - pas même des idéologues comme Alain Finkielkraut ou Alexandre Adler, ou les franges ultra-droitières du monde associatif juif, pourtant coutumiers d’un discours extrêmement violent à l’égard de plusieurs des personnes menacées de mort [25].

- quand en revanche un jeune Orléanais de 25 ans prétend agir au nom de tous les musulmans en menaçant de mort un intellectuel islamophobe, on se désintéresse totalement de son individualité et on donne raison à sa prétention à représenter « les musulmans » dans leur ensemble : c’est en effet l’ensemble de « la communauté musulmane » qui se retrouve interpellée, c’est « l’Islam » qui est sommé de « s’adapter à la modernité », et tous les musulmans qui doivent prouver leur modération en apportant un soutien inconditionnel à la victime des menaces, et en s’abstenant de tout grief contre son islamophobie.

La pétition des « Nouveaux Philosophes » va jusqu’à interpeller « les musulmans » en leur adressant une obligation particulière :

« Nous en appelons aussi aux représentants de toutes les religions, et notamment aux musulmans, pour qu’ils placent sous leur protection Robert Redeker comme ils doivent le faire de toute personne menacée dans sa vie. »

L’ « Appel Onfray » va plus loin encore dans l’amalgame, en établissant un lien qu’aucun élément factuel ne permet d’établir entre les menaces de mort anonymes et les déclarations télévisuelles du « cheikh islamiste Youssef al-Qaradawi » :

« Le 20 septembre dernier, le cheikh islamiste Youssef al-Qardaoui livrait Robert Redeker à la vindicte des fous de dieu. Désigné comme islamophobe pour s’être demandé, dans une tribune du Figaro (édition du 19 septembre), ce que doit faire le monde libre face aux intimidations islamistes, Robert Redeker est aujourd’hui menacé de mort. »

Présentées ainsi, les choses sont simples : Redeker a été victime d’une « fatwa ». Cette singulière manière de rebaptiser un mail anonyme s’est ainsi imposée comme une évidence dans tout le débat public, aussi bien dans la « pétition Onfray » (dans laquelle le mot « fatwa » revient à trois reprises) que chez les responsables politiques et chez les journalistes ou les intellectuels, de Caroline Fourest [26] à Nicolas Sarkozy, en passant par Calvi, Fogiel et tant d’autres [27]... Le problème, c’est qu’en réalité aucune « autorité » musulmane, ni aucun responsable associatif musulman n’a jamais appelé au meurtre de Robert Redeker. Il n’y a jamais eu de fatwa, et en ce qui concerne Youssef Al-Qardaoui :

- il n’a parlé que quelques secondes (moins d’une minute) du texte de Robert Redeker, au milieu d’un discours plus général sur l’islamophobie ;

- il n’a même pas cité le nom du philosophe français ;

- il s’est contenté d’appeler les téléspectateurs à « protester d’une manière sage contre les propos du Pape Benoît XVI et l’auteur de l’article du Figaro » ;

- il a également appelé à « ne pas donner l’image de musulmans violents dont les médias occidentaux sont friands » [28].]]

Bref : Youssef Al Qardaoui n’a fait qu’user de sa propre liberté d’expression pour critiquer un texte éminemment critiquable, tout en restant dans les limites prévues par la loi, et en prenant même garde de ne pas inciter à la violence. Que signifie, dès lors, l’empressement d’Onfray et ses co-signataires à prétendre le contraire ? Pourquoi une telle volonté de fatwaïser le mail de menaces, de rushdiser Redeker [29], de quardaouïser l’affaire, d’oummaïser ou d’islamiser les agissements d’un individu ou d’une poignée d’individus ? Que signifie ce besoin de généraliser à tout prix - y compris au prix du mensonge ?

Nous ne relèverons pas ici les multiples manifestations de cette montée en généralité et de cette logique d’amalgame : signalons toutefois cette une de Libération, « Peut-on encore critiquer l’Islam ? », ou encore ces propos odieux de Claude Lanzmann, signataire de l’Appel des « Nouveaux Philosophes » :

« Ce qui arrive à Robert Redeker prouve que ce qu’il dit n’est pas faux » [30]

Ou encore la diatribe télévisuelle de l’écrivain Marc Weitzmann, signataire du même appel :

« Où sont-ils, ces musulmans modérés dont on nous parle ? Qu’ont-ils fait pour protester contre les menaces de mort ? Ont-ils manifesté ? »

Cette logique de montée en généralité et d’amalgame existe d’ailleurs à un double niveau :

- on passe du combat contre un individu de 25 ans qui a eu le tort de proférer des menaces de mort à un combat contre « l’islamisme », contre « l’obscurantisme musulman » et contre la complicité passive de tous les musulmans ;

- mais on passe aussi, dans le même temps, de la protection de l’individu Redeker à la défense de « nos » valeurs, « notre » liberté, « nos » acquis démocratiques.

On m’objectera qu’un tel « nous » n’est pas ethnique mais politique, et qu’il regroupe tous les démocrates, de toutes origines et de toutes sensibilités philosophiques ou religieuses. Mais comment y croire ? Si cette « communauté de valeurs » existait réellement dans l’aristocratie intellectuelle qui pétitionne aujourd’hui pour Redeker, le même « nous » se serait manifesté aussi lors des précédentes affaires de menaces de mort : la défense d’Eyal Sivan, Alain Lipietz, José Bové, Xavier Ternisien ou Gérard Kerforn serai devenue elle aussi « la défense de notre liberté à tous ». Tel n’a pas été le cas. Ce n’est donc pas tant la défense d’un principe universel (le refus de la violence brute, ou le droit à la libre expression) qu’une empathie à base ethniciste et culturaliste qui explique le passage au « nous » : « nous », Français blancs, nous, « occidentaux », devons « faire bloc » face à « eux », les « musulmans ». C’est ce qu’une doctrine récente appelle la « guerre des civilisations », et qu’on peut aussi nommer racisme.

Conclusion

Soyons donc clairs : être voltairien ou libertaire, en 2006, c’est effectivement se battre pour que Redeker ait le droit de dire tout ce qu’il veut sur les Musulmans, y compris les pires invectives racistes - mais sans oublier la première moitié de la maxime : dire publiquement : « Je désapprouve ce que Redeker a écrit ».

Être voltairien, c’est aussi être constant et adopter le même posture libertaire face à tous les propos détestables, et notamment face à tous les racismes. Cette posture authentiquement voltairienne, qui n’est pas nécessairement la meilleure, mais qui a le mérite de la cohérence, est celle de la pétition initiée par le « Manifeste des libertés » et signée notamment par Fehti Benslama et Étienne Balibar [31]. Cette pétition a ceci d’authentiquement voltairien - ou libertaire - qu’elle ne renonce pas à condamner fermement la teneur du discours de Redeker en même temps qu’elle soutient son droit à l’expression. Telle est aussi la position de l’écrivain Abdelwahab Meddeb, dans d’un chat du Journal Le Monde : l’écrivain a pris parti pour une liberté d’expression totale laissée à Robert Redeker, mais il a ajouté qu’il considérait ses propos comme des propos racistes dignes des pamphlets antisémites de Céline, et qu’il entendait mener le combat contre ce racisme, comme le combat contre l’antisémitisme, sur le terrain du débat d’idées et non sur le terrain de la violence et de l’intimidation, ni sur le terrain judiciaire [32].

L’autre posture possible consiste à ne pas être aussi libertaire que Voltaire, Balibar ou Meddeb, et à considérer qu’il est nécessaire que l’Etat intervienne et prohibe, par la force s’il le faut, certains discours - notamment les injures et menaces racistes. Cette position est à la fois respectable et discutable, tout aussi respectable et discutable que la précédente. En d’autres termes, le débat entre ces deux positions est tout à fait légitime - dans la mesure, et seulement dans cette mesure, où les options en présence valent de manière universelle face à tous les racismes :

- soit on est voltairien ou libertaire, c’est-à-dire partisan d’une liberté d’expression indivisible et illimitée, mais alors on doit l’être autant face à Faurisson, Garaudy, Le Pen, Soral et tous les tristes sires qui se rendent coupables de propos antijuifs qu’avec les propos antimusulmans de Redeker, Imbert, Fallacci ou les trois caricatures franchement racistes publiées par le Jyllands Posten - et l’on use aussi de son propre droit d’expression pour qualifier ces propos de racistes et dire publiquement qu’ils sont détestables.

- soit on pense que le combat d’idées ne suffit pas, qu’il n’est pas assez efficace face au danger raciste ou négationniste, et qu’il faut une intervention de la force publique pour prohiber son expression : auquel cas il faut que la prohibition qu’on accepte ou qu’on réclame contre Faurisson, Garaudy, Le Pen ou Soral soit de mise aussi contre Redeker, Imbert ou Fallacci.

Quelle est, de ces deux options, la meilleure ? Quel est le meilleur moyen de combiner une liberté d’expression maximale et une efficacité maximale du combat antiraciste ? Le débat est ouvert, et nous ne prétendons pas le clore ici. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que la posture libertaire n’est légitime que si elle s’accompagne d’une responsabilité individuelle et collective clairement assumée (nommer, dénoncer et combattre soi-même le racisme si l’Etat en est dispensé) et d’une égale vigilance face à tous les racismes. Et il en va de même pour la position adverse : la répression des discours racistes ne vaut que si elle s’applique à tous les racismes. Toute autre posture, et notamment ce va-et-vient sordide de nos maîtres-penseurs médiatiques entre une posture libertaire face au racisme antimusulman et une posture autoritaire et répressive face à d’autres racismes (ou même d’autres opinions) est une attitude irresponsable, et, de fait, raciste.

Notes

[1] Sur cette affaire, cf. L. Lévy, « Censure, droit au blasphème et islamophobie »

[2] BHL, André Glucksmann, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Roger-Paul Droit, rejoints pour l’occasion par Claude Lanzmann, Elisabeth Roudinesco, Elisabeth Badinter, Pierre-André Taguieff, Alexandre Adler, Corinne Lepage, Romain Goupil, Philippe Val et Marc Weitzmann). Cf. « Appel en faveur de Robert Redeker », publié dans Le Monde

[3] Signée en partie par les mêmes personnalités, auxquelles se sont joints les philosophes Jean-Claude Milner et Catherine Kintzler, ainsi que toute la mouvance « national-républicaine » extrêmiste que fédère la très islamophobe UFAL (Union des familles laïques). Cf. « Contre la barbarie, le soutien à Robert Redeker doit être sans réserve »

[4] J’ai bien dit « Homme » : la dimension viriliste de cette posture vertueuse est frappante quand on lit la prose de ses tenants : il faut se « dresser », ne pas « se coucher » devant l’obscurantisme et le fanatisme, ou encore, pour reprendre une formule de Philippe Val lors de l’affaire des « caricatures » : ne pas être « mou de la bite ». Cf. M. Chollet, « L’obscurantisme beauf. À propos du tête-à-queue idéologique de Charlie Hebdo »

[5] On pourrait aussi s’inquiéter, cela dit, de cet hyperféminisme qui en vient à violer des principes fondateurs du féminisme : le libre arbitre de chaque femme, son droit à disposer de son corps comme elle l’entend, ou encore son droit à l’éducation. On peut aussi critiquer la conception absolutiste de la liberté d’expression, cf. la fin de ce texte.

[6] Parmi les pétitionnaires les plus en vue lors de l’affaire Redeker, plusieurs ont été de véritables militants de la cause prohibitionniste, souvent depuis la première heure (c’est-à-dire depuis la première « affaire du voile », à Creil en octobre 1989) : Philippe Val, André Glucksmann, Alain Finkielkraut, Pierre-André Taguieff, Elisabeth Badinter, Corinne Lepage, Catherine Kintzler et Elisabeth Roudinesco, notamment, ainsi que tous les activistes nationaux-républicains qui forment le gros des signatures de « l’Appel Onfray » (Bernard Teper, Michèle Tribalat, Michèle Vianès, Annie Sugier, Anne Zelensky, Jocelyn Bèzecourt). BHL s’est rallié au consensus prohibitionniste en 2003, sans avoir activement milité en amont. D’autres signataires, comme Marc Weitzmann ou Romain Goupil, n’ont pas pris part à cette controverse. Guy Sorman, enfin, a pris parti plutôt contre la chasse aux « voilées ». Cf. P. Tevanian, Le voile médiatique. Un faux problème : « l’affaire du foulard islamique », Raison d’agir, 2005.

[7] Il s’agit d’Alain Finkielkraut, Régis Debray, Catherine Kintzler et Elisabeth Badinter, dans le premier appel pour l’interdiction du voile : « Profs, ne capitulons pas ! », paru en octobre 1989 dans Le Nouvel Observateur

[8] Il ne s’agit pas là d’une caricature : c’est très exactement ce que soutiennent des militant-e-s prohibitionnistes comme Jacques Julliard, Liliane Kandel, Caroline Fourest et Fiammetta Venner : cf. P. Tevanian, Le voile médiatique. Un faux débat : « l’affaire du foulard islamique », Raison d’agir, 2005.

[9] Sexiste en ce qu’elle assigne une signification unique au voile, au mépris total du sens que lui confèrent les femmes qui le portent. Raciste pour la même raison : le déni de la subjectivité et de la parole de l’autre.

[10] « Nous », au sens large : l’ensemble des démocrates qui, par antiracisme, féminisme et attachement à la laïcité, se sont opposés à la loi anti-foulard. Pour une réfutation des arguments « pseudo-féministes » en faveur de la prohibition du voile, cf. notamment les textes de Christine Delphy, Nacira Guénif-Souilamas, Monique Crinon, Houria Bouteldja, Caroline Damiens, Djamila Bechoua et du groupe Femmes Publiques, publiés sur www.lmsi.net. Cf. aussi le blog du Collectif des féministes pour l’Égalité

[11] Cf. notamment Naomi Wolf, The Beauty Myth. How Images of Beauty Are Used Against Women , Harper Perennial, Reprint 2002. Sur la notion de « sexage », cf. Michèle Causse, Contre le sexage, Balland, 2000.

[12] Et à juste titre : ces vêtements, comme tout vêtement, peuvent, suivant les contextes dans lesquels ils sont portés et les motivations pour lesquelles ils sont portés,

- soit être des marqueurs sexués assignant les femmes à une place dominée (en l’occurrence : celle de simples objets, n’existant que par le regard et le désir masculins) ;

- soit être re-signifiés autrement par les femmes qui les portent (plaisir de séduire, valorisation de soi, émancipation par rapport à une éducation puritaine, instrument de contre-pouvoir face aux hommes...) ;

- soit les deux en même temps (cf. N. Dupont, « Catwoman de Pitof » )

Il en va de même du voile :

- il peut signifier, pour certaines femmes qui refusent de le porter ou même pour certaines qui le portent, et plus encore pour les hommes qui exigent que leur femme ou leurs filles le portent, l’assignation de la femme à une place dominée ;

- il peut être investi d’autres significations, plus valorisantes et émancipatrices, par les femmes qui choisissent de le porter ;

- il peut être les deux en même temps.

[13] Sur le féminisme à deux poids deux mesures, cf. C. Delphy, « Antiracisme et anti-sexisme : un faux dilemme », Nouvelles questions féministes », Janvier 2006

[14] Selon l’article « Voltaire » de l’Encyclopédie Wikipedia, cette phrase qui lui est souvent attribuée est apocryphe. Elle n’apparaît nulle part dans son œuvre publiée. Elle fut en fait formulée en 1906 dans The Friends of Voltaire, livre anglais de Evelyn Beatrice Hall écrivant sous le pseudonyme de S. G. Tallentyre, pour résumer sa position :

« I disapprove of what you say, but I will defend to the death your right to say it ».

Afin de ne pas mythifier le personnage de Voltaire, on se référera également, dans cet article, aux citations attestant l’antisémitisme et la négrophobie du philosophe, ainsi que ses positions ambigües sur l’esclavage.

[15] Dans le titre de l’article. Sans du reste que le terme « islamiste » soit défini.

[16] Drumont, Maurras et Céline sont trois grands noms de la tradition antisémite française. Abdelwahab Meddeb a comparé le discours de Redeker aux pamphlets antisémites de Céline ; Jean Baubérot l’a comparé, de manière plus pertinente, aux écrits de Drumont.

[17] Sic !

[18] Ces autre auteurs ont été inquiétés, à des degrés divers (et à juste titre dans tous les cas) pour antisémitisme ou/et négationnisme. Sur chacun des auteurs, cf. wikipedia. Sur l’affaire Renaud Camus, cf. A. Spire, L’obsession des origines, Verticales, 2000

[19] Plusieurs critiques se sont exprimées dernièrement sur la loi pénalisant la négation du génocide arménien, mais pas de la part des supporters de Redeker.

[21] Plainte en 2002, procès en 2004, procès en Appel en 2006, et désormais pourvoi en Cassation. Cf. Hamé, « Insécurité sous la plume d’un barbare »

[22] Le message suivant avait été diffusé sur le site géocities, proche de la très droitière et islamophobe UPJF (Union des Patrons Juifs de France) : « Les propagandistes, c’est comme les déchets nazislamistes, on en détruira jamais assez ! crevez charognes ! édition spéciale jour de fête édition spéciale chasse aux cafards édition spéciale au pays. Ci-contre, l’immonde ternichien venimeux, s’est échappé de la fourrière. L’animal étant nuisible, une forte récompense est offerte à qui en rapportera la carcasse. » (http://www.geocities.com/edspec2004/edspec2.html). Ce texte était accompagné d’un photo-montage : la tête de Xavier Ternisien sur un corps de chien.

[24] Poursuivi par la Justice, et condamné à dix mois de prison avec sursis et un euro de dommages et intérêts pour chaque victime.

[25] Sur ces dérives ultra-droitières, cf. D. Vidal, Le mal-être juif, Agone, 2002. Alain Finkielkraut a par exemple qualifié Eyal Sivan d’antisémite rêvant de l’extermination de tous les Juifs !

[26] Cette dernière a lancé la formule « Fatwa mondiale », avant d’appeler, quelques jours plus tard, à ne pas employer ce terme abusif.

[27] Toutes les personnes citées ont utilisé le mot « fatwa » pour qualifier les menaces de mort reçues par Robert Redeker.

[29] Caroline Fourest a déclaré dans Libération : « Nous sommes passés d’une affaire Rushdie tous les dix ans à une affaire Rushdie tous les ans, voire tous les mois »

[30] Propos rapportés par le journal Le Monde. En d’autres termes : pour Claude Lanzmann, il suffit qu’une personne, musulmane ou non, profère des menaces de mort pour que la preuve soit apportée que tous les musulmans sont éduqués dans la haine et la violence. Ce passage d’un ou plusieurs cas particulier de menaces de mort à une conclusion sur tous les musulmans est très exactement l’opération intellectuelle que Sartre démonte magistralement dans le premier chapitre de ses Réflexions sur la question juive, avec l’exemple d’une femme qui, « roulée » par un commerçant juif peu scrupuleux, tire de cette expérience particulière une conclusion générale sur « les Juifs ».

[31] Pétition du Manifeste des Libertés » :

« Nous dénonçons avec la plus grande force les menaces de mort dont fait l’objet Robert Redeker, bien que nous soyons en désaccord avec ce qu’il a écrit, avec la médiocrité triviale de ses propos, avec ses outrances verbales en miroir avec les islamistes violents.
Nous appelons à défendre tout homme persécuté pour ses opinions, quand bien même la volonté de célébrité à tout prix n’a rien à envier aux motivations des martyrs.Beaucoup trop d’hommes et de femmes dans le monde musulman et ailleurs subissent anonymement censure, persécutions, attentats, pour l’exercice réel de leur liberté de parole, pour que nous ne défendions pas inconditionnellement celui qui en use, même si c’est pour infliger des blessures imaginaires et participer à répandre la peste émotionnelle des narcissismes de masse. »

[32] Abdelwahab Meddeb a le mérite d’avoir été plus clair que le « Manifeste des libertés », en osant prononcer le mot « racisme », qu’ont soigneusement évité, on-ne-sait pourquoi, les pétitionnaires du « Manifeste des libertés ». Reste, dans les deux cas, cette question : pourquoi une telle mobilisation de leur part sur le cas Redeker, et pas sur les précédentes affaires de menace de mort : celles reçues par exemple par Eyal Sivan, José Bové, Alain Lipietz...