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La fin fantasmée de la domination masculine

Critique d’un livre bien peu féministe, The End of Men

par Sylvie Tissot
29 mai 2013

« La fin de la domination masculine a sonné ! ». C’est ce qu’annonce la quatrième de couverture de The End of Men : voici venu le temps des femmes, de Hanna Rosin. Vraiment ? Quelle bonne nouvelle. La lecture du livre n’est pourtant guère convaincante…

Le livre a suscité beaucoup de débats dans le monde anglo-américain et reçu des critiques plutôt acerbes de la presse de gauche. Celle-ci a souligné à quel point le thème du matriarcat faisait partie de la boîte à outils des anti-féministes : le combat des femmes est dépassé puisque celles-ci détiennent en fait le pouvoir.

Cette fois-ci il ne s’agit pas de dire qu’elles tirent les ficelles du fond des alcôves ou des antichambres du pouvoir ; elles tiendraient désormais au grand jour les rênes du monde économique comme de la maisonnée : « dans l’entreprise, les jolies femmes étaient des potiches (…), ici elles sont les égales des hommes » (p 30). Mieux, « les femmes en sont venues à supplanter les hommes » (p 9). Ou encore dans les banlieues résidentielles, « les femmes décident de tout et mènent les hommes à la baguette » (p 73).

A tel point que « les hommes d’aujourd’hui sont tétanisés » (p 13).

Ce sont les hommes qui trinquent : on aura reconnu ici une autre topique de la rhétorique réactionnaire. Mais le propos est différent des lamentations masculinistes du type Iacub-Zemmour auxquelles nous sommes habituées en France (tragédie des hommes émasculés, libertinage réprimé, DSK jeté en prison etc. etc.). La particularité de The End of Men - qui lui donne son léger vernis féministe -, c’est que l’auteure se réjouit de la prise de pouvoir des femmes. On ne déplore pas la « fin des hommes » ; on la célèbre. Et nous pourrions à la limite partager son enthousiasme… si seulement c’était vrai !

Car bien-sûr, aucun chiffre, aucune enquête n’est en mesure d’étayer la thèse totalement fantaisiste d’un nouveau « matriarcat ». De fait, on ne trouve dans le livre aucune allusion aux violences sexuelles dont sont victimes les femmes, aux inégalités de salaire, au plafond de verre, qui est loin de s’écrouler. L’auteure n’a pas tort quand elle évoque des changements dans les comportements sexuels ou dans le monde du travail. Les femmes ont fait leur entrée dans des filières prestigieuses (comme le droit), mais celles-ci mènent toujours, comme par magie, à des carrières fortement différenciées, entre les métiers lucratifs (avocats d’affaires) et les éternelles activités du care (juge des affaires familiales).

Certes, les femmes ne sont plus toutes des housewives névrotiques et soumises ; mais c’est au prix d’un surcroît de pressions puisqu’il faut désormais assurer sur tous les fronts. Les hommes quant à eux, s’ils se rallient dans les discours (et notamment au sein des franges les plus éduquées) à un modèle égalitaire, continuent à faire systématiquement passer leur carrière avant la prise en charge des tâches domestiques.

Il est troublant de voir l’auteure, au détour d’une phrase, reconnaître que les hommes ne renoncent pas si facilement à leurs privilèges. On appréciera l’anecdote de Steven, homme au foyer, qui laisse sa femme, brillante avocate, nettoyer le caca dont leur enfant a barbouillé les murs de la maison quand elle rentre le soir (sic, p. 62). Face au caca, le patriarcat semble résister.

Mais cela n’ébranle pas Hanna Rosin qui, juste au bout du livre, tient son idée, et la vend bien. Quoi de plus vendeur en effet que de décréter aujourd’hui que les rapports de pouvoir sont inversés et que, par conséquent, le combat féministe n’est plus de mise. Est-ce aujourd’hui le prix que doit payer une femme journaliste pour écrire un best-seller ? Cette « fin de la domination masculine » nous laisse un goût bien amer.

P.-S.

Cet article a été publié initialement dans la revue Regards.