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Le Monde et la « Gestuelle Rap »

Les manifestations lycéennes vues par un « journal de référence »

par Sebastien Fontenelle
3 avril 2008

Le Monde (qui fut, paraît-il, en des temps si lointains que la mémoire humaine échoue à les envisager, un journal de référence) évoque, à la page 10 de son édition du jour, les « nouvelles manifestations de lycéens » des « mardi 1er et jeudi 3 avril »....

Sur un tel sujet, il va de soi : Le Monde évite, avec beaucoup d’application, de recueillir le point des vue des lycéens eux-mêmes, premiers intéressés (trop de polyphonie tuerait la transmission des logorrhées officielles.) Le Monde préfère citer (longuement) Xavier Darcos, ministre de l’Education nationale, puis (moins longuement) la FSU, syndicat mou du fondement où le sommet de la subversion est de faire grève une journée par semestre – afin que de signifier l’agacement du corps enseignant au gouvernement de guerre de classe(s) qui depuis mai dernier enterre jour après jour les ultimes vestiges de nos anciennes solidarités.

Surtout : Le Monde, plutôt que de trop s’appesantir sur les raisons de la colère des lycéen(ne)s, expédiées d’une phrase, préfère entonner le sale petit refrain qui depuis des années fustige en tout jeune « encapuchonné » (comme dit Alain Finkielkraut) un probable casseur. Le Monde, cependant, innove, par l’invention, décomplexée, d’un nouveau délit : de « gestuelle ». Le Monde, plutôt que de s’intéresser, ainsi que je te disais, à ce qui motive les manifs de lycéen(ne)s, se préoccupe, gravement, de leur déroulement – pourquoi se faire chier à traiter du fond quand la forme est si riche en possibles « débordements » ? Et ça donne précisément ceci, que je te livre in extenso – tu vas voir que ça en vaut la peine :

« Dans le défilé du 27 mars à Paris, les militants lycéens et les syndicalistes enseignants présents, principalement du SNES-FSU, ont veillé au grain pour que des groupes de jeunes à l’allure “chaude” et à la gestuelle rap ne fassent pas basculer l’ambiance ».

Hhhhh...

Tu auras compris, ami(e), que dans l’imaginaire, étroitement borduré, d’un journaleux moyen du Monde, l’univers lycéen, dans sa déclinaison revendicative, se divise entre, d’une part, « les militants », et de l’autre, les chaudards dont la « gestuelle rap » fait (toujours) craindre le pire aux gens de goût – et que par conséquent, dans son esprit soumis aux phobies dominantes, il est difficilement concevable, pour ne pas dire franchement effrayant, qu’un adolescent à capuche puisse être aussi un militant.

Je suppose que je n’ai pas besoin de trop commenter cette fiançaille du mépris de classe et d’une morgue sociétale aux fortes senteurs versaillaises ?Mais je t’invite, quand même, à relever qu’au fond (et pas si profondément que ça) elle rejoint, d’assez près, la production coutumière du Xavier Darcos pré-ministériel qui sur son blog déchiquetait naguère les « ahuris de banlieue, tatoués et encapuchonnés, genre ”Nique ta mère” ». Et qui, très crânement, observait :

« Les mêmes “sauvageons”, qui jouent les casseurs de banlieue et qui lapident la police ou l’école, sont prêts à manifester, le coeur sur la main, contre le racisme ou en faveur de n’importe quel pacifisme. »

Là, ils défilent contre le gouvernement qui pour mieux la mater (ou pour essayer tout du moins) enlève des profs à la jeunesse – à grands coups de suppression de postes. Mais Le Monde espère, très fort, que les victimes de cette sale guerre sociale sauront plutôt résister aux ravages de la « gestuelle rap »...

P.-S.

Ce texte est paru d’abord surle blog Vive le feu. Nous le reproduisons avec l’accord de son auteur.