Accueil du site > Appels, hommages et fictions > Fictions > Le dernier mot du Père Guélaille (Troisième partie)

Le dernier mot du Père Guélaille (Troisième partie)

Les contes de Mimoun Guélaille « Veste de paille »

par Farid Taalba
20 janvier 2009

Deuxième partie

Quand elle vit son fils, la mère Guélaille crut à une apparition surnaturelle, elle resta pétrifiée comme une imposante statue dans l’encadrement de la porte. Elle sortait de sa cuisine et elle était loin de s’imaginer qu’un cheveu allait tomber sur la chorba. Cette femme pourtant robuste faillit s’évanouir.

- Par Sidi Abderahmane, mon fils ! C’est pas vrai, c’est pas vrai !

Et pourtant si. Ce jeune homme en guenilles et puant était bel et bien son fils. Mimoun sentit tout son désarroi dans le timbre de sa voix. Sa mère portait une ample robe kabyle à fleurs dont les manches courtes découvraient des bras rougis par l’effort, l’eau calcaire et les produits d’entretien ménagers. Il mesurait avec angoisse le drame qu’il avait provoqué chez sa mère en comptant les palpitations nerveuses de ses veines bleues.

Quand il osa enfin la regarder en face, "lahchouma" provoqua un incendie moral qui ravagea sa chair des pieds à la tête ; un immense haut-le-cœur lui rendit le peu d’estime qu’il croyait garder de lui-même. Malgré ce choc, il soutint le regard immobile de sa mère comme s’il cherchait à falsifier son âme devant ce mage qui savait lire dans les yeux les coulisses de ce qu’un être pouvait dire ou ne pas dire.

Il s’encouragea, mais pas trop, de peur qu’elle n’aperçoive un remous compromettant au fond de ses prunelles ; le proverbe ne disait-il pas qu’une seule main ne peut porter deux pastèques ? Mimoun se rappela le conte du hérisson qui s’était fait capturer par une vieille. Pendant qu’elle était allée prendre un couteau pour lui faire sa fête, elle avait emprisonné le hérisson sous un couscoussier dont les trous laissaient filtrer la lumière. On disait depuis : il y a de la lumière partout mais pas d’issue.

Madame Guélaille impressionnait encore son fils avec sa corpulence toute en rondeurs gourmandes, capable d’embrasser tendrement. Une corpulence toute en muscles aussi, et qui témoignait qu’autrefois, dans sa prime jeunesse, elle fut une courageuse bergère des montagnes, s’attelant à tous les travaux des champs de ces terres difficiles dont la dureté se retrouvait dans le bleu brut de ses yeux, un bleu impitoyable, capable de gifler quelqu’un en pleine figure.

Mimoun ne put soutenir la force insistante de son regard muet, désert et pourtant rempli de signification sans appel : le feu ne laisse pas de feu derrière lui : il ne laisse que des cendres ; un arbre cassé ne donne point à manger et, la branche que l’on casse, il faut bien la traîner. La lueur de ses pupilles grises délimitait l’horizon profond de ce regard au milieu de ce bleu irréprochable, un bleu derrière lequel il n’y avait aucun anticyclone possible.

Entre, ordonna-t-elle, la main en cornet, tout en ayant soin de jeter un œil dans l’escalier et l’autre en direction de la salle à manger où son mari discutait avec un cousin fraîchement débarqué du bled. C’était le grand Sidi Selboun, l’amine du village, le maire en quelque sorte, la plus haute autorité administrative. Ce grand flatteur devant l’éternel n’avait pas son pareil pour déclarer « Que dieu bénisse ton cheval ! » lorsqu’il voyait un homme juché sur un âne venir à lui. Sa morale se limitait à croire que c’était l’épicerie qui construit la maison, et non l’inverse : il lui suffisait d’ouvrir sa poche pleine pour effacer tous ses défauts car l’argent parle, ce qui ne l’empêchait pas de vouloir manger la demi-galette de son voisin alors qu’il en avait une entière. Il volait et accusait les autres de voler.

Mais de tout ceci, on ne pouvait lui en parler, il fallait faire comme s’il était un saint tout comme lui feignait si bien de le croire alors qu’il savait que tout le monde savait l’envers de son visage. Et puis n’était-il pas allé sept fois à la Mecque ? N’avait-il pas été, aux yeux de l’état algérien, moudjahid pendant la guerre d’Algérie alors que la mémoire familiale certifiait le contraire ? Que pouvait-on contre tant de pouvoirs réunis ?

Autant de raisons qui dictaient à la mère Guélaille de soustraire son fils à la vue de cet homme qui savait l’art de la médisance sur le bout des doigts comme celui de faire chanter celui pris en faute. A peine Mimoun eut-il franchi le seuil de l’indivision familiale, la mère Guélaille ne put retenir la force qui claqua la porte dans un grand fracas. Sous le choc, la main de Fatma pivota, les doigts en bas au lieu d’en haut.

Le père Guélaille n’avait pas entendu frapper à la porte tellement il buvait les paroles de ce saint homme. Et c’était tant mieux ! Il fallait éviter un incident diplomatique. Le père Guélaille était du genre impulsif, de surcroît très imprévisible, un vrai orage. La colère le rendait fou de rage. Alors, si en plus s’ajoutait l’orgueil de prouver à l’amine qu’il n’avait pas perdu de sa grosse voix, Madame Guélaille ne jurait plus de rien et le voyait étaler toute l’affaire. Mais de quelle affaire s’agissait-il au juste quand elle disait cela ?

Sidi Selboun ne manquait jamais d’enregistrer ce qui se passait autour de lui, un vrai magnétophone ! Il rendait de très bons rapports détaillés aux membres de la famille restés au village. Madame Guélaille connaissait les risques. Pas question pour elle de laisser se répandre une réputation de mouton noir à son fils.

- Va vite dans la chambre de ta sœur, il y a Sidi Selboun ! N’en sors pas, il ne faut pas qu’il te voit. J’arrive !" lui dit-elle comme si elle jouait "Mission Impossible". Elle savait bien que Sidi Selboun ne s’aventurerait pas à franchir les limites d’une chambre de femme, qui, s’il les franchissait, donneraient à son mari une occasion en or de s’en débarrasser.

Lorsqu’elle rejoignit son fils au bout de dix minutes, des nuages embrouillaient ses prunelles d’où jaillissaient des éclairs. Sa colère allait éclater et se déverser sous une tempête de questions aussi blessantes que des grêlons sur la peau nue. Lui, il était déboussolé par la violence de l’accueil alors qu’il venait de s’affranchir, il était assommé par l’effort physique qui lui en avait coûté. Mimoun en ressentit une immense injustice et, parce qu’il ne pouvait pas allonger une phrase, il la fixa droit dans les yeux, la bouche ouverte et les yeux révulsés.

"Ah, l’agneau du mauvais sort se rebiffe, il me montre ses dents toutes jaunes, interpréta-t-elle, je vais te montrer comment je m’appelle, moi !"

Elle redressa son buste, serra ses poings, les posa fièrement sur ses hanches. Puis, elle prit Mimoun de haut, porta sa main gauche sur son front en guise de visière et le tourna en dérision en faisant pivoter sa tête comme un diable de farces et attrapes : "Aya baba, si c’est ça un homme ! Ou Allah, ou Allah, tu me fais honte à voir. Et tu me fais encore plus honte parce que vu ton âge je ne peux même pas te donner la raclée que tu mérites !".

Elle ponctua sa terrible réplique par un ricanement sournois. Il lui permettait de ne pas céder à la tentation de l’embrasser qui l’animait au fond d’elle-même. L’honneur avait ses commandements intransigeants. Et Madame Guélaille mesurait toujours la valeur d’un homme au salaire qu’il gagnait chaque mois. Quoi qu’un meilleur salaire garantit toujours une garde robe fournie à loisir, il importait peu qu’il fut docteur ou manœuvre, du moment qu’elle trouvait sucre et café dans le placard, qu’il ne faisait appel à aucune aide extérieure et, dans le cas contraire, qu’il se montrait capable de rembourser ses dettes plutôt que d’aller les boire dans ces cafés plein d’infidèles et de drogués. Un homme devait parler à la hauteur de sa bouche, et non pas avec un coup dans le nez !

A cela s’ajoutait le choix de la femme qu’il prenait pour épouse et, en règle générale, pour ce genre de cuisine hautement politique, la mère se faisait un devoir de dénicher la perle rare qu’elle accrocherait un beau jour au cou de son fils. Bien sûr, la jeune première devait être kabyle, fille de famille, entièrement dévouée à son vénérable époux, soumise à l’administration de sa belle-mère, prodiguer la plus large fécondité et réunir toutes les qualités de la parfaite maîtresse de maison. Malheureusement, elle le voyait bien, Mimoun ne remplissait aucune de ces conditions chères à son cœur.

Elle laissa volontairement le silence peser sur les mots qu’elle venait de prononcer. Puis, elle reprit, rongée par cette curiosité que Mimoun n’arrivait pas à satisfaire.

"Hein, fils du malheur ! Où est-ce que tu as traîné encore ? J’imagine que tu as continué à faire la poulitik et le travail gratuit pour les associations. Et bien sûr môssieur écrit toujours des vers et fait le saltimbanque sur les planches des associations, il est artiste ! Ce n’est pas comme ça que tu arrangeras ta face, tu fais du surplace ! Es-tu de mon sein toi qui as tari le lait de mon amour ? Tu n’as pas la honte sur ta figure ? Ne t’ai-je pas appris qu’il fallait porter l’honneur sur le bout du nez ?"

Un poignard transperça le cœur de Mimoun. Il ressentit le besoin de tout dire, de tout lui raconter :

"Je me suis amusé, je voulais oublier, sortir du besoin, transgresser les lois de la survie dans lesquelles nous étouffons à petit feu, je voulais être une étoile filante dans la nuit qui nous habite !"

Au lieu de cela, au bord du précipice, Mimoun tenta de se retenir :

"Je suis malade, tu ne vois pas ? Malade, malade… la grippe !"

"Malade, malade, opposa-t-elle immédiatement, quand j’étais petite, l’été, je marchais pieds nus dans la pierre brûlante et coupante, et, l’hiver, dans la neige ! Et tu vois, je tiens encore debout !"

Là, emportée par la mélancolie de ces mauvais souvenirs, elle sembla s’apaiser. Son visage tout entier s’éclaircit en dépliant la vague de rides fumantes qui s’étaient imprimées sur son front. Ce fut un long soulagement silencieux.

"Alors, il arrive ce couscous aux fèves à la vapeur, brisa le père Guélaille en entrant dans la chambre par surprise. Le journal de vingt heures venait de commencer ; estimant que sa femme tardait à servir le dîner, il s’était mis à sa recherche pour la relancer.

Ses bras tombèrent le long de son corps. Tremblant, il bredouilla quelques mots plein d’émotions confuses : "Si, si, si, si pas vrai ça !". D’un coup, le père Guélaille se saisit d’une grande brosse à cheveux en bois et bondit comme un fauve vers son fils, prêt à lui flanquer une raclée mémorable : "Ah, graine de punaise, ou Allah tu vas payer toutes tes entourloupes !" Sans attendre, Madame Guélaille se rua vers lui : elle lui barra la route de tout son corps et porta la main sur la bouche de son mari en le suppliant de se taire.

Le père Guélaille bouillonnait, trépignait, insensible aux paroles de raison de sa femme. Dans son corps-à-corps, il faillit même prendre sa proie grâce à des coups de pattes bien placés que Madame Guélaille n’avait pas vu partir. Il finit par saisir le pied de Mimoun mais Madame Guélaille arracha les griffes de son zaïm d’un geste digne de Wonder Woman. Le père s’essouffla mais trouva dans la parole les ressources de prouver le contraire : "Ah, digoulasse, maudit-il derrière l’épaule de sa femme, tu as de la chance que Sidi Selboun est là.

Comme on dit, la poule ne pond pas dans le souk, on ne discute pas des questions indiscrètes devant un étranger à la maison. Mais, Ou Allah, tu ne perds rien pour attendre !"

"C’est bon, c’est bon, apaisa Madame Guélaille, il va aller prendre une douche pendant le repas et, ensuite, il ira se cacher dans la chambre de son petit frère puisque la sienne est réservée à Sidi Selboun. Demain, quand il ira voir sa fille et qu’il sera absent de la maison, tu auras tout le temps pour t’expliquer avec lui. Pour le moment, il n’existe pas, c’est un absent, rien vu, rien entendu, faisons comme si rien n’était arrivé."

Le père Guélaille, de mauvaise grâce et en ronchonnant entre ses dents, finit par se ranger au bon sens de sa femme et s’en retourna troublé dans la salle à manger. Madame Guélaille respirait, l’honneur était sauf.

Tous s’installèrent autour de la table. On feignit de faire comme d’habitude. Madame Guélaille servit d’abord Sidi Selboun, puis son mari, Mhend leur fils cadet, leurs filles et enfin elle-même. Cependant, loin de manger à toute aise, elle veillait à ce que les assiettes ou les verres ne restent jamais vides, surtout ceux de Sidi Selboun : il ne fallait pas qu’on dise qu’ils l’avaient mal reçu ; il ne fallait pas qu’on dise qu’ils y avaient perdu au change en s’expatriant au pays de l’abondance et du sel, loin des ancêtres et de la terre nourricière.

La télévision déroulait ses images. Chacun les suivait de près lorsque le journaliste annonça un reportage sur le problème de la double peine en France. Et, lorsque le reportage s’ouvrit sur une cité parabolée et trois bronzés, chacun se sentit naturellement concerné et redoubla d’attention pour ne pas lâcher une miette de ce qui allait être dit. Ils assistèrent bientôt à l’interview d’une responsable importante du Comité National Contre La Double Peine, l’association qui avait initié un combat contre cette injustice. Là, les regards de toute la famille se croisèrent à la dérobée les uns avec les autres. Seul, Sidi Selboun n’avait pas réagi.

Quatrième partie