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Le repli communautaire : un concept policier

Analyse d’un rapport des Renseignements Généraux sur les « quartiers sensibles »

par Sylvie Tissot
29 octobre 2004

Un « plan Marshall pour les banlieues », une « loi anti-ghetto », « pour en finir avec les grands ensembles » : les idées audacieuses et les grands projets n’ont jamais manqué, depuis le début des années 1990, pour remédier au problème des quartiers dits sensibles. L’absence de moyens pour mettre en œuvre un tel programme est régulièrement dénoncée. Mais le problème ne réside pas seulement dans cette hypocrisie qui consiste à afficher des bonnes intentions, non suivies d’actes. C’est surtout le fait que ces discours, en apparence animés par des préoccupations "sociales", conduisent en réalité à rendre les classes populaires responsables de leur sort, en occultant la genèse de la ségrégation sociale.

La redistribution des responsabilités s’opère notamment à travers le thème du « repli communautaire » dans les « quartiers sensibles ». Certes, la dénonciation des « ghettos » se fait toujours au nom de mots d’ordre politiques progressistes : République et intégration, proximité et démocratie locale, citoyenneté et participation des habitants, mixité et métissage. S’ils sont moins ouvertement conservateurs que la rhétorique sécuritaire, ces discours alimentent une représentation des classes populaires et de la question sociale qui n’est pas moins dangeureuse et idéologique.

Ces pièges sont bien illustrés par un rapport publié en juillet 2004 par les Renseignements généraux et repris avec bien peu de recul critique par le journal Le Monde [1] Ce rapport, rédigé à partir d’une enquête sur les « quartiers sensibles surveillés », conclut à la montée en puissance d’un phénomène de repli communautaire. Ce repli est évalué à partir de 8 critères : un nombre important de familles d’origine immigrée, pratiquant parfois la polygamie ; un tissu associatif communautaire ; la présence de commerces ethniques ; la multiplication des lieux de culte musulman ; le port d’habits orientaux et religieux ; les graffitis antisémites et anti-occidentaux ; l’existence, au sein des écoles, de classes regroupant des primo-arrivants, ne parlant pas français ; la difficulté à maintenir une présence de Français d’origine.

Problèmes des « quartiers » ou visibilité problématique des inégalités ?

Ce rapport est symptômatique car s’y déploient trois figures récurrentes de la rhétorique sur les quartiers sensibles. La première consiste à sélectionner des indicateurs du caractère « sensible » de tel ou tel territoire : certains phénomènes sont ainsi érigés en « problèmes », dont on peut se demander en quoi ils sont (plutôt que d’autres passés sous silence) problématiques.

C’est d’abord le cas des pratiques vestimentaires évoquées par les Renseignements Généraux. En quoi porter un habit de telle ou telle couleur, un couvre-chef de telle ou telle longueur est-il un facteur d’aggravation pour les quartiers populaires ? S’ils marquent une absence d’intégration, quels sont les habits qui sont signes, eux, d’intégration (un costume trois pièces, un tailleur ?). De la même manière, le rapport des RG mentionne la présence de commerces dits ethniques : à ce compte, combien de quartiers (même de centre-ville), dont les épiceries « arabes » sont ouvertes tard le soir, sont menacés de ghettoïsation ? S’inquiète-t-on, par ailleurs, de la concentration des crèperies à Montparnasse, ou de la vente de falafels dans le Marais ?

Ces critères paraissent tout d’abord dérisoires face à la persistance du chômage et de la précarité et à la croissance des inégalités : rappelons simplement que le taux de chômage a davantage augmenté entre 1990 et 1999 dans les zones urbaines sensibles qu’ailleurs ; il est de 24,4% en 1999 (au lieu de 18,9% en 1990, avec un pourcentage de 14,3% pour l’ensemble des agglomérations où sont situées les ZUS). Ces critères prêteraient simplement à rire s’ils ne révélaient, derrière la volonté affichée de repérer les situations les plus dramatiques, la force de l’idéologie assimilationniste en France : le maintien, chez les immigrés et leurs descendants, de toute référence au pays « d’origine » est une fois de plus considéré comme un déficit d’intégration [2]

Cette idéologie ne donne pas seulement une image tronquée et normative des mécanismes d’intégration. Elle traduit aussi une profonde obsession à l’encontre des manifestations visibles, en France, de la présence d’une importante population issue de l’immigration post-coloniale. Cette obsession n’est jamais dite comme telle : mais elle transparaît dans la focalisation sur les commerces et les vêtements « ethniques », comme dans la hantise du regroupement spatial induit par la construction des quartiers d’habitat social. On retrouve ainsi logiquement, parmi les 8 critères des RG, la proportion de familles immigrées [3].

On pourrait imaginer que le critère de la « concentration » traduit un souci de l’accompagnement social et donc de la présence des services publics requis par la présence de populations à faibles revenus. La préoccupation principale n’est pourtant pas là : cela apparaît très clairement dans la solution qui est, a contrario, trouvée dans le maintien d’une « présence de Français d’origine ». Cette dernière catégorie, outre qu’elle traduit une grille de lecture profondément ethnique de la société, révèle une inquiétude profonde quant à la possible disparition d’une identité « française » et « blanche », qui ne saurait être garantie que par la présence d’une certaine proportion de population « de souche ».

Enfin, à travers le thème de la concentration dans l’espace, s’exprime une vision profondément moralisatrice des classes populaires, potentiellement éducables par la simple proximité avec des classes moyennes incarnant le « bon modèle » à suivre.

Cette idéologie n’est pas redoutable seulement en ce qu’elle se substitue à l’exigence d’une transformation des conditions de vie par des politiques de lutte contre le chômage, de réhabilitation et de construction de logements. Puisant aux obsessions identitaires les plus conservatrices, elle oriente l’action publique vers l’invisibilisation physique des classes populaires et/ou issues de l’immigration : la criminalisation de la présence des jeunes dans les halls des cités, l’exclusion des filles voilées de l’école publique, ou encore l’interdiction de la prostitution, en sont les exemples les plus récents.

Repli communautaire, illégalismes ou résistance ?

La deuxième figure du discours sur les quartiers consiste à rabattre tout comportement spécifique sur une logique négative de repli et de fermeture, alors qu’ils peuvent tout simplement être analysés comme des manières de s’adapter ou de résister face à une situation difficile ou un déni de droit.

C’est par exemple le cas des réseaux associatifs ou le développement des petits commerces dans lesquels on peut voir des pratiques de solidarité, ou tout simplement des lieux de rencontre et de convivialité. On pourrait même y voir, si l’on adoptait l’approche strictement sécuritaire prédominante aujourd’hui, autant d’espaces qui permettent de lutter contre la délinquance, concrètement et sans doute plus efficacement que les dispositifs les plus répressifs.

Une même analyse pourrait être faite des « graffitis anti-occidentaux ». Avec les slogans « Bush, Sharon assassins », ce sont d’abord les politiques impérialistes des Etats-Unis qui sont dénoncées, ainsi que le soutien qu’ils apportent à la répression du peuple palestinien. Par ailleurs, les insultes qui peuvent être adressés aux « Français » ou à la « France » sont aussi la conséquence du ressentiment qui existe, chez les « jeunes de banlieues », envers le racisme qui existe dans la société française en général, et au sein de la police en particulier.

Pourtant, toute protestation contre les violences policières et les condamnations courantes et plus ou moins factices pour outrages et rebellions [4] est d’emblée disqualifiée par ce rapport. Elle l’est d’autant plus efficacement que, dans le critère en question, sont amalgamés grafittis anti-occidentaux et actes antisémites.

Avec ce passage du positif au négatif, la responsabilité des habitants des quartiers populaires est clairement désignée : non seulement ils ne réagissent pas, ne se battent pas, non seulement ils sont voués à l’anomie et à la « galère », mais ils alimentent leur situation par des comportements qui deviennent, eux, la source du problème.

Une "République" mythifiée

L’invisibilisation de la domination n’est pas seulement géographique mais aussi symbolique. Car au moment même où une nouvelle responsabilité est façonnée, d’autres sont occultées : c’est le troisième effet du discours sur les « quartiers ».

Le fait que la présence de lieux de culte musulman soit devenue un critère de repli communautaire est à cet égard édifiant. Là encore, on peut s’étonner qu’une simple pratique religieuse soit présentée comme un manque d’intégration, appelant implicitement une action publique. Surtout, le propos des RG passe sous silence un autre chiffre, lui aussi parlant : la proportion des lieux de culte par pratiquant est dix fois moins élevée pour les musulmans que pour les chrétiens [5]. Impasse totale, donc, sur les obstacles rencontrés pour construire des mosquées et assurer ainsi la liberté de culte. Et, à l’inverse, stigmatisation d’une religion, l’islam, et d’une population, les « arabo-musulmans ».

Par ailleurs, parler de concentration des populations immigrés en termes de repli communautaire, c’est oublier tout ce que cette concentration doit aux politiques de logement : d’abord l’exclusion des immigrés du logement social pendant des décennies [6], ensuite une politique avant tout axée sur l’accession des classes moyennes à la propriété (qui quittent alors les grands ensembles), et enfin le désengagement de l’Etat dans la construction et la réhabilitation du logement social [7].

Interpréter le nombre de classes d’école regroupant des primo-arrivants comme un phénomène problématique, qui est imputable au « repli » des concernés, c’est une autre manière de passer sous silence les origines politiques de la concentration spatiale des populations immigrés dans les quartiers périphériques. L’insuffisante adaptation du système scolaire aux vagues successives de la massification est par ailleurs tue, au profit d’une focalisation sur l’effet déstabilisateur des élèves étrangers [8].

On le voit : l’argument du « repli communautaire » a comme effet de rendre les opprimés responsables de leur situation. Il permet dans le même temps de dédouaner la République de toute responsabilité. L’appel incantatoire et abstrait à « la République » est traditionnement opposé à toute minorité revendiquant, non pas un droit particulier, mais l’égalité des droits [9]. On le voit ici à l’œuvre, de façon particulièrement efficace, pour contrer toute analyse de la question sociale par rapport aux processus de domination dans lesquels sont pris les classes populaires.

La rhétorique du « repli communautaire » : une tradition française

L’argument du « repli communautaire » contribue ainsi de façon efficace à la transformation de l’Etat social en Etat pénal : en alimentant les clivages ethnique, mais aussi en confortant l’idée d’une responsabilité des classes populaires, et en propageant une vision de la République comme porteuse de valeurs menacées et à protéger. Or ce discours ne nous vient pas seulement d’outre-Atlantique, où d’ailleurs la dénonciation du communautarisme n’existe pas [10]. Il s’inscrit, en France, dans une histoire politique et idéologique particulière.

L’occultation du tort subi par les classes populaires [11], figure récurrente de l’incrimination des « classes dangereuses », a été reformulée à la faveur d’une thématique apparue dans les années 1980 : les « quartiers sensibles ». Avec la politique dite de la ville mise en place à cette époque, la priorité a été donnée, pour sauver les « banlieues », à la « participation » des habitants et à la restauration du « lien social ». Or, ces bonnes intentions initiales ont malheureusement fait l’impasse, dans leur diagnostic, sur des mécanismes d’ensemble, qui ne peuvent être compris (et donc contrés) qu’au niveau de questions économiques et sociales globales, et non pas seulement sur des territoires étroitement circonscrits : qu’il s’agisse du chômage, des politiques du logement ou de la discrimination.

Fondée sur un discours apolitique, la valorisation des quartiers populaires s’est alors vite effacée, dans un contexte de politiques « de rigueur », de peur des émeutes et de recherche éperdue de paix sociale dans les « quartiers ». L’appel à la participation des habitants s’est ainsi mué en injonction à s’engager dans des projets consensuels, excluant toute contestation, et menés à petite échelle (améliorations modestes du cadre de vie, organisation de rencontres entre habitants).

Se sont alors réinvestis, dans le traitement des « quartiers », des pratiques et des discours qui ne sont pas sans rappeler la tradition coloniale ou le paternalisme social, dont les tenants du sécuritaire ont mobilisé par la suite la part la moins « humaniste » et la plus « répressive ». Sur le discours essentiellement misérabiliste qui s’est d’abord développé sur les « quartiers » a pu se greffer une rhétorique plus offensive dans laquelle les classes populaires sont devenues, plus explicitement encore, dangereuses et responsables de leur sort. Leur « repli communautaire » et la mesure « scientifique » que nous en donnent les Renseignements Généraux sont censés en fournir la preuve ultime.

P.-S.

Ce texte est repris dans le recueil Les mots sont importants, de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, publié en 2010 aux Éditions Libertlia.

Notes

[1] Le Monde, 05/07/04. Le rapport est aussi cité dans un article de l’US, journal du syndicat enseignant FSU. La loi sur la laïcité y est critiquée au motif qu’elle se cantonne à l’école, alors que les problèmes de repli identitaire (comme le montre le rapport en question) affecteraient l’ensemble du territoire des banlieues.

[2] Voir sur cette démarche, les travaux de la démographe Michèle Tribalat, qui fait par exemple de la lecture de la presse des pays « d’origine » un indicateur de non intégration.

[3] Sur la progressive intégration du pourcentage de ménages étrangers dans les statistiques sur les quartiers sensibles, Sylvie Tissot, « Identifier ou décrire les “quartiers difficiles“, le recours aux indicateurs statistiques de la politique de la ville », Genèses, n° 54, 2004, pp. 92-111.

[4] Voir Piotr Smolar, « Les délits d’outrage et rébellion, parade contre les plaintes », Le Monde, 21.02.03, et les rapports de la commission nationale de déontologie sur la sécurité.

[5] Chiffre cité par Thomas Deltombe dans son mémoire de DEA sur la représentation de l’Islam de France dans les journaux télévisés de 20H de 1975 à 1995 (Institut d’Etudes Politiques de Paris).

[6] En 1968, 14,2 % des actifs de l’agglomération de Paris sont logés en HLM. Parmi les actifs français, le pourcentage est de 15,3, et pour les étrangers de 5,5. Michel Pinçon, Les HLM. Structure sociale de la population logée. Agglomération de Paris - 1968, Paris, Centre de sociologie urbaine, 1976.

[7] Pierre Bourdieu et Rosine Christin, « La construction du marché », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 81-82, mars 1990, pp. 65-85.

[8] Sur cette massification et ses conséquences, Stéphane Beaud, 80% au bac, et après, Paris, La Découverte, 2002. Le même argument du repli communautaire a été utilisé pour l’université, en taisant, là encore, la manière dont des étudiants d’origine populaire accédant pour la première génération à l’université, se retrouvent massivement dans les filières les moins valorisées. Cf. « L’Université s’organise face aux revendications communautaires », Le Monde, 09/09/04.

[9] Voir Christine Delphy, « L’humanitarisme républicain contre les mouvements homo », Politique la revue, juin 1997 et Philippe Mangeot, « “Communautés“ et “communautarisme“ », in Louis-Georges Tin (dir.), Dictionnaire de l’homophobie, Paris, PUF, 2003.

[10] Voir les analyses de Loïc Wacquant, Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale, Marseille, Agone, 2004.

[11] Sur la question du « tort », son surgissement comme question « politique » et son occultation par des discours « policiers », voir Jacques Rancière, La mésentente, Paris, Galilée, 1995