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Le " violon tzigane " et les Roumains au violon

À propos de quelques stéréotypes sur les "gens du voyage"

par Caroline Damiens
15 novembre 2004

La mode des concerts est à la musique tzigane. On y chante, paraît-il, la liberté et l’amour du voyage. Mais la réalité du métro est faite de joueurs d’accordéon qui massacrent toujours les mêmes airs pour gagner quelques pièces jaunes que le voyageur RATP rechigne souvent à donner. Y aurait-il deux réalités, celle des tziganes qui ont réussi et dont les disques se vendent à la FNAC, et celle de ceux qui rament dans les rames à essayer de vivre de leur art ? Ou bien ces derniers sont-ils simplement en train de se conformer à l’image que l’on attend d’eux ?

On m’a toujours dit que les tziganes étaient un peuple de musiciens. Or, ceux que je vois dans le métro ne sont pas... comment dirais-je ? à la hauteur de la réputation.

Parce que moi, les tziganes que je connais ne répondent en aucun point aux critères de " tziganité " dont on me rebat les oreilles. Cela fait plusieurs mois déjà que ma présence au sein du comité de soutien aux tziganes de Saint-Denis me donne l’occasion de côtoyer et de discuter avec des tziganes, des vrais, pas des images sur une pochette de disque.

Mais pour cela, il faut tordre les palissades derrière lesquelles ils sont cachés, pénétrer dans les interstices urbains où ils ont élu domicile, dans les terrains vagues où ils ont construit leurs baraques. Car c’est de bidonvilles dont il s’agit. Ceux-là même que l’on croyait éradiqués depuis longtemps dans l’un des pays les plus riches du monde. Là des gens vivent, sans papiers, sans électricité, sans eau courante, sans toilettes.

Autrement dit, derrière les affiches de concert aux couleurs exotiques, se cachent les tziganes. Et il faut croire qu’ils sont bien cachés car dès que je m’aventure à prononcer le simple mot " tzigane ", il faut tout réexpliquer et pour cela, il faut tout prendre à l’envers. L’expérience se confronte aux mythes composants une hypothétique " essence tzigane ".

En premier lieu, toujours, on évoque leur musique. Mais dans les bidonvilles, pas un seul instrument de musique en vue. Où est-elle, alors, cette musique ? Elle est pourtant toujours présentée comme un trait culturel à la base de leur identité, voire comme leur essence même. Elle est souvent le seul aspect positif et reconnu comme tel. C’est peut-être pour ça qu’on l’invoque si souvent. Mais quel peuple n’a pas sa musique ? Le problème, c’est de constamment réduire un peuple à sa culture, et d’en faire un simple folklore. Un bon tzigane est-il un tzigane qui joue du violon ? Ce n’est que trop réducteur et sert à neutraliser tout le reste. Comme s’ils ne vivaient que de musique et pas de pain ! Sous la culture, les gens.

Ensuite, on trouve la hantise des origines : " Les tziganes sont venus d’Inde il y a dix siècles. "

Cette insistance sur leurs origines indiennes n’est là que pour les différencier de nous. Ils ont dix siècles de voyage dans le dos alors que nous, quelques stations de métro nous mènent dans leurs bidonvilles.

En effet, quand on évoque le peuple français, il n’y a guère que dans les colloques d’ethnologie qu’on rappelle que le peuple celte a quitté ses " terres natales " de l’Asie Centrale pour aller peupler la France jusqu’à la pointe du Raz. Les tziganes, comme les juifs jusqu’à peu, sont d’ailleurs, ils errent. Pourquoi ? La question ne se pose pas et c’est bien cette question-là qui manque. Les tziganes sont dans l’histoire car ils ne l’ont pas écrite, " ils n’ont ni vaincu, ni conquis " [1], or, l’histoire est toujours écrite par le vainqueur.

De manière plus pragmatique, cette obsession de l’origine sert les discours racistes en apportant une destination toute trouvée pour les tziganes jugés indésirables par certains. Ainsi, on a pu voir dans les années 90 des groupes néo-nazis leur ordonner de " rentrer " en Inde [2].

Enfin, chacun aime à rappeler que les tziganes sont du/en voyage : " C’est un peuple nomade. "

Ce nomadisme partout présenté comme une caractéristique fondamentale du peuple tzigane, cet amour du voyage idéalisé par quelque vision romantique de la liberté, ne pourrait-il pas être pris à l’envers, c’est-à-dire, n’être qu’une contrainte. En effet, nomadisme ou sédentarité répondent à des nécessités économiques et ne sont pas des signes spécifiques d’une identité. S’ils sont nomades, c’est parce qu’ils sont constamment poussés dehors par les dominants [3].

D’ailleurs, si l’on s’interroge vraiment sur la signification du mot " nomade ", on apprend vite qu’un nomade est quelqu’un qui se déplace toujours sur le même territoire, au fil des saisons, des troupeaux, etc. Et que cette description ne correspond pas vraiment au nomadisme supposé des tziganes.

" Nomades ", " gens du voyage ", cela créé des catégories bien confortables puisque cela permet de ne les voir toujours que passer, d’en faire d’éternels étrangers. La situation juridique des tziganes roumains des bidonvilles français les cantonne au statut de touristes à perpétuité, les critères de Schengen renouvelant l’appellation.

En effet, pour rentrer sur le territoire français, les citoyens roumains ou bulgares n’ont plus besoin de visa. Ils sont considérés comme des touristes pour une durée de trois mois au terme de laquelle ils effectuent des allers-retours afin de renouveler leur date d’entrée sur le territoire de l’Union Européenne. La seule alternative à ces voyages administratifs étant de se retrouver sans-papiers.

Quant à leur situation en pratique, elle continue elle aussi de recréer l’état de nomade forcé puisque ceux qui sont installés en France sont continuellement déplacés de bidonvilles en terrains vagues par les expulsions successives dont ils sont victimes de la part des autorités françaises.

Et puis, il y a toujours cette histoire des " réseaux roumains ".

Aussi, ils vivraient exclusivement de la mendicité et/ou de larcins. Ce sont eux les " voleurs de poule ", les exploiteurs d’enfants. Mais, sans papiers, sans maison, sans réseau de connaissance sur le territoire, quels autres choix s’offrent à eux ? Quand on n’a pas le droit de travailler légalement, comment fait-on pour " vivre comme tout le monde " ?

Les alternatives sont alors peu nombreuses. Soit on accepte de se poster dans un couloir de métro pour mendier (en moyenne 5 euros pas jour). Soit on aime le confort et le risque, et on se débrouille comme on peut. Il faut le dire et le répéter : il n’y a pas plus de voleurs parmi la population tzigane que parmi les autres. Le cliché a cependant la vie dure car il est bien pratique.

Nicolas Sarkozy, en son temps au ministère de l’intérieur, y a vu une occasion toute trouvée de se faire le champion de la lutte internationale contre la délinquance. Il a alors " inventé " une mafia roumaine surorganisée et a choisi les tziganes, un peu voyants dans notre décor occidental il est vrai, pour l’incarner. La police française travaille depuis en collaboration étroite avec la police roumaine et mène des opérations de grande envergure dans ces cours des miracles modernes. Les résultats ne sont pas très probants pour l’instant (aucune " prise " policière intéressante en 2 années de collaboration) mais permet en tout cas de faire fonctionner la machine médiatique, de focaliser l’attention et d’éviter de parler et de régler les vrais problèmes.

Finalement, je me dis que les matérialistes historiques avaient raison de prendre les problèmes à l’envers, de considérer comme la conséquence ce qui est donné comme la cause, de ne plus prendre des faits comme établis de manière naturelle mais comme résultat d’un processus social, de ne plus regarder les choses comme des essences. Les tziganes ne sont pas nomades, ils sont rejetés ; ils ne viennent plus d’Inde mais des Pays de l’Est ; ils ne sont pas une mafia mais une population pauvre et sans droit ; ils ne sont pas essentiellement musiciens, mais ils peuvent savoir jouer d’un instrument.

" Il n’y a pas de fumée sans feu ", peut-on parfois entendre. Si quelques uns correspondent aux clichés, ceux-ci ne recouvrent pas pour autant l’ensemble de la réalité. D’ailleurs, la population des bidonvilles comprend une part non négligeable de personnes non-tziganes, de roumains tout simplement, tordant encore une fois le cou aux " campements " de " gens du voyage " et prouvant par là que sont considérés comme tziganes ceux qui rentrent dans les critères essentialistes et " ethnicistes " donnés par les dominants. Reste que pendant que les salles de concert se remplissent de la musique tzigane, le ministère de l’intérieur remplit les prisons et les charters vers la Roumanie, la France ne voulant des tziganes que leur côté folklorique, somme toute bien peu gênant.

Notes

[1] " Les Bohémiens, écrit Grellmann, ne ressemblent à aucun autre cas connu ; ils n’ont ni vaincu, ni conquis, mais ont conservé leur originalité. " Claire Auzias, Les Funambules de l’Histoire. Les Tziganes entre préhistoire et modernité, ed. La Digitale, 2002, p. 29

[2] Claire Auzias, Samudaripen : le génocide des tziganes, ed. L’Esprit Frappeur, 1999, p. 40

[3] Alain Reyniers, " Le nomadisme des tziganes : une attitude atavique ou la réponse à un rejet séculaire ? " in Patrick Williams (dir.), Tziganes : identité, évolution, ed. Syros Alternative, 1989