Accueil du site > Études de cas > Le voile et ce qu’il dévoile > « Marianne, ta tenue n’est pas laïque ! » (Première partie)

« Marianne, ta tenue n’est pas laïque ! » (Première partie)

Avant la loi…

par Mariame
12 mars 2014

Alors qu’approche, le 15 mars 2014, le dixième anniversaire de la loi anti-foulard, il nous a paru utile, en plus d’appeler au rassemblement de samedi, de redonner la parole à celles qui en ont été les premières victimes : les lycéennes qui ont dû affronter cette loi dans leur propre école, et « choisir » entre le dévoilement forcé et la déscolarisation. Dans le texte qui suit, initialement paru en 2008 dans le recueil Les filles voilées parlent, la parole est à Mariame [1], rebaptisée Marianne pendant trois ans à la suite d’une erreur jamais corrigée de l’administration de son lycée...

Mon père est venu du Maroc dans les années 60, et il a travaillé comme ouvrier, d’abord dans les mines puis chez Renault. Ma mère l’a rejoint plus tard et ils ont eu six enfants, un garçon et cinq filles. Je suis la toute dernière. Nous avons vécu dans la cité du Val Fourré, puis nous nous sommes installés en pavillon à Mantes-la-Ville.

Au départ, mes parents étaient assez traditionnels dans leur pratique de l’Islam : l’obéissance à Dieu, la prière et le jeûne – bref : à la manière du bled. Mais ma mère, contrairement à mon père, sait lire et écrire, donc elle s’est lancée, vers 35 ans, dans une recherche plus poussée sur la religion et ses pratiques, et elle s’est mise à porter le voile. J’ai donc eu une éducation religieuse depuis ma petite enfance, et j’ai porté le voile en 1999, à 11 ans. Je n’avais alors pas conscience de tout ce que le voile signifiait et impliquait. Je savais simplement que c’était un précepte religieux, au même titre que la prière. Et puis, pendant mon adolescence, j’ai commencé progressivement à me poser des questions : pourquoi le porter, en ai-je vraiment envie ? Etc. En somme, je n’ai pas choisi au sens fort de le mettre, mais ensuite j’ai vraiment choisi de le garder. Par conviction.

Quant j’ai commencé à le porter, nous avions emménagé à Mantes-la-Ville, et j’étais donc dans un collège beaucoup moins « ghettoïsé » que celui du Val-Fourré. Pour le dire plus crûment : il y avait très peu de Noirs et d’Arabes ! Donc mon voile suscitait beaucoup plus d’étonnement, alors qu’au Val Fourré, où la majorité des gens sont musulmans, il ne choquait pas. Mes copines les plus proches n’ont été ni étonnées ni choquées puisqu’elles portaient elles aussi le voile : c’était des filles un peu plus âgées que moi, que je côtoyais à la Mosquée. C’est un lieu de socialisation ! Au collège, par contre, mes camarades de classe n’étaient pas musulmanes, donc elles étaient un peu dépaysées. Elles me posaient des questions, du genre :

« Pourquoi tu le portes ? ».

Mais ça restait de la simple curiosité, sans agressivité. En revanche, j’ai eu quelques problèmes avec des parents d’élèves : des regards un peu de travers à la sortie du collège, ou bien des remarques inquiètes que les copines me racontaient. Du genre :

« Ma mère se pose des questions en te voyant comme ça ! ».

Mais ça n’avait pas d’influence sur nos relations.

Côté professeurs, les choses ont été plus compliquées. En 6ème, j’essayais de ne pas me faire remarquer : je mettais un petit bandeau, et à la sortie, je mettais ma capuche par dessus, je piquais un petit sprint, et j’attendais de m’être éloignée des regards pour mettre mon voile. Mon père ne voulait pas que je me fasse remarquer. À cette époque, il avait la mentalité-type du père de famille maghrébin :

« Ne fais pas de problèmes, l’école c’est le plus important ».

Il y avait aussi un rapport de crainte par rapport aux autorités, qui est un peu un héritage du Maroc : la peur du « Makhzen » [2]. Profil bas ! Quant à ma mère, elle me conseillait aussi d’être conciliante, mais avec un argumentaire plus religieux :

« Aux yeux de Dieu, si on te contraint à l’enlever, tu n’es pas responsable, tu ne fais pas quelque chose de mal ; tu peux te consacrer à tes études plutôt qu’avoir une attitude qui va te porter préjudice ».

Je suis donc passée inaperçue pendant plus d’un an, jusqu’au jour où j’ai eu un prof de français qui habitait dans la même ruelle que moi, et qui m’y a croisé avec mon voile. Dès le lendemain, il a changé d’attitude : je suis devenue sa « tête de turc » ! Il ne m’a jamais parlé explicitement du voile, mais il s’est mis à me faire des réflexions très méchantes, très blessantes. Je ne crois pas que c’est de la paranoïa, car toutes mes copines de classe l’ont remarqué aussi :

« Mais qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi il te parle comme ça ? ».

Lors d’une réunion parents-profs, il a même dit à ma mère que je ne savais pas parler français et que je devais me réorienter en 4ème AS (« Aide Soutien »), alors que j’avais de très bonnes notes. J’avais un suivi très soutenu chez moi grâce à mes grandes sœurs.

Les professeurs du collège n’ont jamais su que je portais le voile. Mais en 3ème, j’ai commencé à avoir des accrochages avec mes profs, notamment en histoire. C’était toujours sur les mêmes sujets : l’Islam, mais aussi l’immigration ou encore le conflit israélo-palestinien. Je me souviens qu’après les attentats du 11 septembre, une de mes profs a dit :

« C’est la faute des musulmans ».

Alors j’ai réagi. C’était ma période un peu rebelle : j’intervenais sans lever la main, et je ne parlais pas, j’aboyais ! . Finalement, une de mes grandes sœurs a pris un rendez-vous avec la prof pour s’expliquer. Les choses se sont souvent déroulées ainsi : la prof tenait un propos injurieux sur l’Islam, je réponds vivement, le prof le perçoit comme de l’« insolence » et m’envoie chez la proviseure, et finalement ma sœur passe derrière pour calmer les choses.

Ce « suivi » de mes sœurs – ou parfois de mon frère – a été vraiment ma chance : contrairement à d’autres élèves qui entraient comme moi en conflit avec les enseignants, j’avais derrière moi des adultes qui maîtrisaient bien la langue française et les codes de l’École, et qui pouvaient donc venir discuter sur un pied d’égalité avec le prof. En plus, la prof n’aimait pas trop se retrouver en conflit avec moi, vu que j’étais sa meilleure élève ! J’étais passionnée d’histoire, au point que je préparais les cours à l’avance chez moi. Si bien que, malgré mon « insolence », j’avais finalement des bons rapports avec ma prof.

À la fin de ma troisième, j’ai choisi de ne pas aller au lycée de mon secteur, mais de retourner au Val-Fourré, au Lycée Saint-Exupéry, pour pouvoir porter quelque chose sur la tête. Je savais qu’il y avait un compromis qui fonctionnait depuis des années : on pouvait porters un « big bandana », couvrant tous les cheveux. À cette époque, 2002-2003, sur à peu près 1500 élèves, il devait y avoir une vingtaine de filles qui le portaient. Nous savions qu’en théorie, nous avions le droit de porter carrément le voile complet, mais le risque de conflit nous poussait à accepter le compromis. Il y avait la mémoire de nos grandes sœurs, la longue histoire des exclusions à Mantes : il y avait eu 14 exclusions en en 1994 avec la Circulaire Bayrou , et certaines filles avaient arrêté définitivement l’école. Nous ne voulions pas revivre cela.

À la rentrée 2003, quand je suis arrivée, il y a justement eu de nouvelles tensions, parce que deux filles ont cassé le compromis et se sont mises à porter le Jilbeb, c’est-à-dire un voile long, couvrant tout le corps sauf le visage. Même si, au fond, j’étais pour que chacun s’habille comme il veut, je suis allée voir une des deux filles pour qu’elle fasse un effort, parce que dans le contexte où nous étions, cela risquait de lancer une crise et de tout remettre en cause. Je lui disais :

« Le plus important, c’est ta scolarité. Tu nous fais du tort, et tu te fais du tort à toi-même ! ».

La discussion est ensuite partie sur le terrain religieux, mais ça n’a rien donné, car chacun a sa définition du voile. Au bout du compte, une des deux filles a arrêté le lycée en cours d’année, et l’autre a tenu toute l’année sans respecter le compromis. Le proviseur était assez désemparé, et il nous a donc dit, à deux ou trois filles qui respectaient le compromis :

« Vu que certaines ne respectent pas le compromis, je vais vous laisser vous aussi porter le voile et pas seulement le bandana. Mais pas le voile long, et pas de couleurs sombres, parce que ça rappelle un peu trop l’Iran ! ».

La référence à l’Iran nous a choquées, alors le lendemain, nous sommes venues en « bleu-blanc-rouge » : une en bleu, une en blanc et une en rouge ! Et nous restions toutes les trois côte-à-côte, pour que ça se remarque bien ! Les autres élèves étaient morts de rire. La proviseure l’a un peu mal pris, mais elle ne nous a rien dit. Dans les mois qui ont suivi, j’ai donc pu porter le voile au lycée.

L’année de Première a en revanche été un peu spéciale. Nous avons eu une nouvelle proviseure, qui a imposé de nouvelles règles, avant même que la loi du 15 mars 2004 soit votée qui soit votée. Dès le jour de la rentrée, elle a convoqué à tour de rôle toutes les élèves portant le bandana. Elle était à la grille et elle faisait son tri : les filles voilées à droite, les autres élèves à gauche !

Puis elle nous a prises dans son bureau et nous a expliqué la nouvelle règle : d’accord pour le bandana, mais pas en biologie, en physique ni en sport. Soi-disant à cause des risques d’accident. Elle nous a annoncé ça très froidement, avec dédain. Je me suis mise à rigoler, elle m’a demandé pourquoi, et je lui ai répondu :

« Parce que je ne comprends pas pourquoi vous rajoutez toutes ces règles, alors qu’il y avait déjà un compromis et qu’il n’avait jamais posé de problème, ni de sécurité ni d’autre chose.

- De toute façon, ce sera comme ça. Loi ou pas loi, ici, c’est moi qui décide ! ».

Je rigole à nouveau. Et elle, cassante :

« Vous êtes insolente, je vais vous coller un rapport ».

Jusqu’à présent, nous avions toujours mis un bandana en sport. Il y avait une prof, qui était la terreur de tous les élèves : une prof assez dure, qui nous balançait des remarques à la limite du racisme. Des réflexions toute faites de « facho », du genre :

« Je ne suis pas raciste, j’aime bien le couscous ».

Ou bien des blagues insultantes, suivies de :

« Je rigole, cet été je suis allée au Maroc »…

À moi, elle ne me faisait pas trop de remarques, parce qu’elle savait que je lui tenais tête. J’avais eu des problèmes avec elle en seconde, à cause des vestiaires. Il y avait plein de salles pour se changer, mais on nous mettait dans un seul vestiaire, avec les garçons ; alors moi, j’allais aux toilettes me changer, et la prof m’a dit :

« Pourquoi tu ne te changes pas au vestiaire avec tout le monde ? »

« Tu es manipulée »

Etc. À nouveau, une de mes sœurs est venue pour avoir une explication, et après cette explication je n’ai jamais plus eu de remarques. Elle a compris que j’avais une famille derrière moi, qui n’était pas prête à se laisser marcher sur les pieds, et qui surtout maîtrisait bien la langue et pouvait donc se défendre.

Lorsque Sarkozy s’est rendu au Congrès de l’UOIF au Bourget et qu’il a déclaré que le voile était interdit sur les photos d’identité [3], un autre prof de gym nous a dit :

« Le ministre de l’Intérieur a bien précisé que le voile était interdit, nous, on applique ça ici ».

Nous avons décidé de ne pas le retirer. Moi je rigolais, et nous avions toujours les mêmes discussions :

« Il n’y a pas de loi qui nous oblige à l’enlever, nous sommes dans notre bon droit.

- Le voile est dangereux en sport, tu ne te rends pas compte.

- J’ai fait six ans de handball en club, et on m’a toujours laissé porter un bandana ! Le seul problème que j’ai eu, c’est que je ne participais pas aux compétitions, parce que je ne voulais pas me mettre en short. »

Ça finissait à chaque fois chez la proviseure. Un jour, des copines viennent me voir après le cours de gym et me disent :

« Quand tu es partie voir la proviseure, le prof a tenu des propos racistes. Il a dit que c’est à cause de gens comme toi qu’il est raciste de la race à laquelle tu appartiens ».

Je me souviens encore de la phrase ! Ça m’a marqué. Au cours suivant, je suis allée voir le prof avec Keltoum, pour lui demander des comptes. Il n’en revenait pas qu’on m’ait rapporté ses propos :

« Oui, c’est vrai que je l’ai dit, mais…

- Mais attendez Monsieur ! Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? C’est grave ! »

Il nous a alors montré du doigt une fille blonde, en disant :

« Mais c’est pareil pour cette élève : si elle refusait de retirer son bandana, je serais raciste contre les blancs ! ».

Comme il ne niait pas ses propos, j’ai immédiatement appelé chez moi pour le raconter à mes parents et à mon frère. Pendant toute la journée, mon frère a appelé la proviseure pour obtenir un rendez-vous avec le prof de gym. Et comme la proviseure refusait, il a pris le bottin lui même, et il a appelé le prof de gym le soir même. Il lui a expliqué qu’il n’avait pas réussi à le joindre par le lycée, et qu’il désirait prendre rendez-vous, mais le prof s’est énervé en l’accusant de « violation de domicile » et il lui a raccroché au nez. Le lendemain, mon frère m’a accompagnée au lycée, et il a demandé à voir la proviseure. Comme elle refusait toujours, nous sommes allés porter plainte au commissariat de Mantes.

Le commissaire nous a reçu dans son bureau, et nous nous sommes aperçus que le proviseur l’avait déjà mis au courant ! Il nous a recommandé de ne pas déposer de main courante, et de privilégier le dialogue, en nous expliquant que, de toute façon, nous n’avions pas de témoins. Du coup j’ai recueilli des témoignages ! Treize élèves ont certifié par écrit que le prof avait bien tenu ces propos. Quand le proviseur a vu ces signatures, il a pris peur, il a accepté de nous recevoir et il nous a présenté ses excuses « au nom de toute la communauté scolaire ». Nous n’avons finalement pas porté plainte, même si les propos étaient vraiment graves.

Après cette histoire, on nous a laissé porter le bandana sans faire de problèmes. Le dernier problème que j’ai eu, c’est avec une professeure de SVT (Sciences de la vie et de la terre). Au départ, elle n’avait pas compris que mon bandana avait une dimension religieuse. Il faut dire que je ne suis pas très typée – c’est ce qu’on me dit – et que mon nom de famille n’est pas forcément identifié tout de suite comme maghrébin. Et en plus, dans les listes d’élèves, il y avait une erreur sur mon prénom : pour les profs, j’étais non pas Mariame, mais Marianne. Un prénom bien français et républicain !

Et puis un jour, cette prof m’a croisée à la sortie du lycée avec mon voile, et dès le lendemain, elle m’a dit :

« Marianne, retirez ce que vous avez sur la tête ! ».

Elle a même bloqué la porte pour m’empêcher d’entrer. C’était pourtant le même bandana que la veille ! J’ai à nouveau fini dans un bureau, celui de la CPE cette fois-ci…

Comme je savais que j’étais un peu la bête noire du lycée, je me suis présentée en tant que déléguée, au CVL (Conseil de la Vie Lycéenne) et au CA (Conseil d’administration), et j’ai été élue. Très franchement, ça ne me passionnait pas, mais c’était pour me défendre, notamment par rapport au foulard ! Les tensions ont continué, mais sans plus. La majorité des profs étaient choqués par nos foulards, mais n’en parlaient pas plus que ça, et il y avait un « noyau dur » de quelques profs « anti-voile », constitué autour des profs de sport. Il y avait aussi deux profs très féministes qui nous voyaient comme leurs ennemies. J’ai essayé de discuter une fois avec une de ces profs, mais ça n’a rien donné : on se criait dessus toutes les deux. Le prof de sport, c’était plus simple : c’était un facho ! Il se contentait de dire :

« Moi, facho ? Si j’étais facho, je n’enseignerais pas au Val Fourré ».

Bref, c’était une alliance au peu contre-nature : des « laïcards », des féministes et des fachos ! Et en face, il y avait trois profs qui nous soutenaient activement : une prof d’histoire que j’ai eu en terminale l’année d’après, un prof d’anglais de prépa et une prof de BTS.

L’année de première s’est donc passée sans grande crise, mais avec beaucoup de tensions. Je faisais bonne figure au lycée, mais je rentrais chez moi épuisée nerveusement. Si bien que, pendant toute cette année, bizarrement, je n’ai pas suivi tout l’emballement politique et médiatique qu’il y a eu, au niveau national, autour de la loi sur le voile. J’ai bien sûr suivi un peu l’affaire d’Alma et Lila en septembre 2003, leur histoire m’a touchée, mais je ne me suis pas inquiétée outre mesure sur le fait qu’une loi risquait d’être votée et qu’elle s’appliquerait aussi à moi. Je ne sais pas pourquoi – c’était sans doute volontaire : je préférais ne pas y penser !

Deuxième partie : La loi du 15 mars 2004 et son application

Troisième partie : Sciences-Po, l’hypokhâgne et la fac...

P.-S.

Propos recueillis par Pierre Tevanian à Paris, le 24 janvier 2007. Cet entretien est extrait du recueil Les filles voilées parlent, édité à La Fabrique par Ismahane Chouder, Malika Latrèche et Pierre Tevanian, dont nous avons déjà publié l’Introduction, et que nous recommandons vivement.

Notes

[1] C’est à la demande de l’intéressée, afin de préserver son anonymat, que nous n’indiquons pas son nom de famille.

[2] Makhzen : État, autorité politique.

[3] C’était le 28 avril 2003. Le ministre a alors été sifflé par une partie de la salle, et l’incident, démesurément grossi, a été le point de départ d’une campagne médiatique et politique de six mois, qui a abouti à la loi du 15 mars 2004. L’UOIF est une fédération d’associations musulmanes. Souvent dénoncée comme « fondamentaliste » ou comme « émanatation des Frères Musulmans », l’UOIF a adopté des positions modérées et tissé des liens avec le CFCM. Elle a pris partie contre la loi anti-voile, mais n’a pas voulu s’engager pleinement dans la protestation politique contre cette loi, menée par le Collectif Une école pour tout-te-s.