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Même pas drôle !

Élement linguistique pour l’étude de l’argumentation réactionnaire

par Faysal Riad
1er juillet 2011

Certains énoncés ministériels déconcertent par leur capacité à dire l’inverse de ce qu’ils prétendent dire. Comme des sortes de prétéritions structurelles, envahissant totalement la logique de leurs discours. Souvent, les bras nous en tombent et nous demeurons stupéfaits par la bêtise, la malhonnêteté ou la folie de certains propos…

Cet étonnement révèle en réalité une certaine naïveté : nous les prenons malgré tout pour ce qu’ils prétendent être, à savoir des propos sérieux, de gens sérieux disant sérieusement des choses sérieuses. Et c’est peut-être le décalage entre nos dispositions face à ces discours et ce qu’ils disent réellement qui explique, entre autre, notre stupéfaction. Tenues par d’autres, de telles inepties nous feraient peut-être rire ou, au contraire, disqualifieraient absolument leurs auteurs. Mais la consternation peut désarmer : il est très compliqué d’expliquer pourquoi et comment un propos ministériel si évidemment débile ou scandaleux doit être tenu pour tel. Et il me semble que notre incapacité est souvent proportionnelle à l’énormité du propos.

Hypothèse

Peut-être sortirions-nous de cette impasse si nous acceptions de prendre ces énoncés pour ce qu’ils sont réellement et que nous employions afin de les analyser, les outils que les linguistes et autres théoriciens de la littérature ont développé jadis pour comprendre le fonctionnement des énoncés qui ressemblent le plus, d’un point de vue formel, aux phrases de nos ministres (dont les conséquences évidemment sont bien plus graves) : les blagues.

Peut-être, d’ailleurs, que le fait que nous ne reconnaissions pas toujours la parenté formelle entre l’absurdité d’un propos ministériel et cette pratique linguistique (souvent familière), révèle une sorte de refoulement, comme une volonté de ne pas prendre la mesure de la gravité de la situation : que les propos d’une personne responsable de la politique d’un pays fonctionnent comme des blagues, voilà qui pourrait en réalité nous inquiéter.

L’histoire drôle

En 1966, la revue Communications publia un célèbre article de Violette Morin intitulé « L’histoire drôle » [1] : se fondant sur les travaux de Greimas, l’auteur se proposait d’expliquer le fonctionnement narratologique des histoires drôles considérées comme des récits dont la structure extrêmement dense permet d’éclairer certains phénomènes linguistiques plus généraux. Il s’agissait pour elle « d’en démonter les ressorts ».

Malgré leur diversité, Violette Morin remarqua tout de même, dans les histoires qu’elle étudiait, une structure commune : pris comme autant de « séquences » posant, argumentant et dénouant une problématique, certaines fonctions s’y retrouvaient systématiquement (normalisation, enclenchement et disjonction). Et c’est l’une de ces fonctions, la disjonction, qui « fait bifurquer le récit du “sérieux” au “comique”, et donne à la séquence narrative son existence de récit disjoint, d’histoire dernière ».

La bifurcation s’opère grâce à un élément polysémique, appelé « disjoncteur », pouvant fonctionner de deux manières différentes : sémantique (si le disjoncteur est un « signe ») ou référentielle (si le disjoncteur est un élément auquel se réfèrent les signes) – chaque récit étant structuré à partir d’une des trois figures narratives possibles :

- figure à articulation bloquée ;

- figure à articulation régressive ;

- figure à articulation progressive.

Exemple de propos ministériel consternant analysé comme une blague

Interrogé sur la lutte contre les inégalités hommes-femmes, Xavier Bertrand déclare :

« C’est d’abord une question d’état d’esprit. En prenant d’avantage en compte le point de vue des femmes, on changera notre rapport au travail. Pourquoi beaucoup de réunions dans la plupart des entreprises ont encore lieu en fin de journée ? Se mettre à la place des femmes et prendre en compte la conciliation entre la vie professionnelle et la vie personnelle, c’est important. »

Comment lutter contre les inégalités ?

En prenant en compte la conciliation entre la vie professionnelle et la vie personnelle, nous dit Xavier Bertrand.

Or, cette conciliation nous semble aussi souhaitable pour les hommes (et les journées trop longues, mauvaises pour tout le monde). En quoi est-ce spécialement lutter contre les inégalités hommes-femmes ?

Parce que l’organisation du travail rend cette conciliation plus difficile pour les femmes.

Pourquoi ?

Parce qu’elles doivent la plupart du temps, à la maison, assumer elles-mêmes presque toutes les tâches ménagères.

Comment régler ce problème ?

En faisant en sorte que les réunions dans les entreprises (où les postes à responsabilités sont surtout masculins et où les salaires sont en moyenne inférieurs pour les femmes) n’aient plus lieu en fin de journée.

Pourquoi ?

Pour qu’elles aient le temps de faire les courses, nettoyer la maison et préparer les repas.

Voyez-vous le caractère consternant du propos ?

En suivant la typologie proposée par Violette Morin, nous pouvons reconnaître, dans ces mots de Xavier Bertrand, un récit structuré autour d’une figure « à articulation bloquée », dont la disjonction référentielle s’opère par polysémies antinomiques :

« Le fou qui se prenait pour un chien affirme être guéri.

Le médecin : Vous êtes bien sûr ?

Le fou : Oui, la preuve, touchez mon nez, il est froid. »

Commentaire de Violette Morin :

« Ce système de disjonction propose des récits où l’interlocution confirme la locution par une preuve qui l’infirme, ou inversement l’infirme par une preuve qui la confirme. Autrement dit, l’interlocution se donne raison en donnant raison à l’opinion locutrice qui lui est contraire ».

En somme, pris comme une blague, les mots de Xavier Bertrand disent en substance :

« Pour lutter contre les inégalités hommes-femmes, il faut faire en sorte qu’elles puissent plus facilement se taper tout le ménage à la maison ».

Traduits en termes plus clairs mais aussi plus consternants, le ministre propose donc, pour lutter contre les inégalités, de faciliter les pratiques qui aggravent ces inégalités [2].

Rire ou pleurer ?

Nous voyons par conséquent que ce qui fait bifurquer un récit du « sérieux » au « comique » est précisément ce qui peut, lorsqu’il s’agit d’un propos tenu par un ministre ou un intellectuel médiatique, nous faire au contraire pleurer : que le manque de respect, l’irresponsabilité ou la malhonnêteté puissent atteindre un niveau si absurde, dont l’expression finit par ressembler, d’un point de vue formel, à une « histoire drôle », voilà qui n’est pas drôle du tout...

Et ce qui peut aussi nous inquiéter, c’est que ce genre de propos, si fréquents chez les dominants, ne soient que très rarement pris pour ce qu’ils sont : qu’on ne soit pas morts de rire, ou que Xavier Bertrand ne soit pas, comme il devrait l’être, discrédité à jamais, voilà, entre mille autres signes, qui pourrait indiquer le niveau réel de sexisme de notre société.

P.-S.

« - Quel jugement portez-vous sur les récentes politiques publiques vis-à-vis des femmes, axées sur l’idée de “conciliation” entre le travail et la famille, notamment à travers la mise en place des “bureaux des temps” ?

- Les politiques visant à “concilier” travail et famille ne font que perpétuer cette oppression. C’est faire en sorte que les femmes puissent continuer à travailler gratuitement dans la famille tout en étant sous-payées sur le marché du travail, sans toucher à la division du travail entre les femmes et les hommes. Ce n’est pas une division technique du travail. D’un côté, on a des hommes qui sont payés pour leur travail (tout en subissant l’exploitation capitaliste), de l’autre, des femmes qui subissent une surexploitation sur le marché du travail en même temps qu’une autre exploitation totale : le travail domestique n’est pas sous-payé, il n’est pas payé du tout. Ces politiques publiques sont une façon d’échapper à la question centrale pour la libération des femmes et pour l’égalité entre les femmes et les hommes, qui est le partage de tout, y compris les tâches domestiques. De véritables politiques publiques se pencheraient sur des mesures fiscales, par exemple l’abolition du quotient conjugal, des avantages donnés aux jeunes mariés quand la femme ne travaille pas, des mesures dans le domaine de la Sécurité sociale comme le système d’ayant-droit, etc. – autant de mesures qu’il faudrait abolir parce qu’elles donnent des primes aux ménages pour perpétuer cette division du travail dans laquelle les femmes font tout le travail domestique. »

Entretien avec Christine Delphy, parue sur le site lagauche.com

Notes

[1] Texte repris dans L’Analyse structurale du récit, Seuil, 1981

[2] L’illogisme à la base de l’histoire drôle que met en lumière Violette Morin est aussi ce qui structure en fait toute rhétorique réactionnaire telle que l’analyse Albert O. Hirschman (Deux Siècles de rhétorique réactionnaire, Fayard, 1991) pour qui les arguments développés par les ennemis de la réforme et de la révolution progressistes (« effet pervers », « inanité » et « mise en péril ») ont toujours pour point commun de prétendre au préalable, ne pas être hostiles sur le fond à ladite réforme (on reconnaîtra là un cas typique de concession argumentative). Ce qui est évidemment en contradiction totale avec la visée de leur argumentation : s’ils/elles n’étaient pas hostiles au préalable, ils/elles ne diraient pas ce qu’ils/elles disent. La rhétorique a repéré ce genre de processus et l’a nommé « autophagie » (là où l’idée se mange elle-même...) : c’est l’incompatibilité d’un principe avec ses conditions d’énonciation, ses conséquences et ses conditions d’application (cf Rhétorique et argumentation, Robrieux Jean-Jacques, Armand Colin, 2010 p. 166) telle qu’on peut la repérer dans le célèbre syllogisme « Les Crétois sont menteurs, or je suis crétois, donc je suis menteur », sophisme par autophagie dans la mesure où malgré son caractère apparemment correct d’un point de vue formel, son propos demeure incohérent à cause de l’incompatibilité entre l’assertion produite et la qualité de l’énonciateur. Du même ordre, citons l’exemple humoristique indiqué par Robrieux : « Cours d’alphabétisation : 1er étage, escalier A » (l’incohérence résidant là entre l’assertion et la qualité du destinataire). Les lecteurs de Freud reconnaitront aussi d’une manière plus générale (au niveau narratif – et non seulement argumentatif) le fameux argument dit du chaudron : un homme prête à son voisin un chaudron, le voisin le lui rend troué et lui dit : ce chaudron n’est pas troué, ce n’est pas moi qui l’ai troué, tu ne m’as jamais prêté de chaudron.