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« Même patron, même combat » ?

Remarques sur les limites d’un slogan

par Sadri Khiari
8 mars 2006

Le slogan « Travailleurs français-immigrés, même patron, même combat » masque une réalité : les travailleurs immigrés ne sont pas seulement des travailleurs ; ils sont aussi des postcolonisés. Les travailleurs français ne sont pas seulement des travailleurs ; ils sont des travailleurs blancs.

Qu’ils le veuillent ou non, ceux qui ne sont pas issus de la colonisation, s’ils sont exploités, en tirent tout de même quelques avantages matériels, politiques, symboliques ou autres. Ne serait-ce que le fait de n’être pas au bas de l’échelle et quand bien même ils subissent à leur tour les effets indirects de la persistance du rapport postcolonial. « Ainsi, aujourd’hui, comme le précise l’Appel des indigènes, dans le contexte du néo-libéralisme, on tente de faire jouer aux travailleurs immigrés le rôle de dérégulateurs du marché du travail pour étendre à l’ensemble du salariat encore plus de précarité et de flexibilité. »

Dans son Portrait du colonisé, Albert Memmi écrit, à juste titre :

« Je ne crois pas qu’une mystification puisse reposer sur une complète illusion, puisse gouverner totalement le comportement humain. Si le petit colonisateur défend le système colonial avec tant d’âpreté, c’est qu’il en est peu ou prou bénéficiaire. La mystification réside en ceci que, pour défendre ses intérêts très limités, il en défend d’autres infiniment plus importants, et dont il est par ailleurs la victime. Mais, dupe et victime, il y trouve aussi son compte. »

Ainsi, ce sont les privilèges (pas nécessairement matériels mais aussi politiques et symboliques) qui forment le colonisateur et non pas son « idéologie ». Tout ce qui est discrimination pour le colonisé est privilège pour le colonisateur - même « petit » :

« Se trouve-t-il en difficulté avec les lois ? La police et même la justice lui seront plus clémentes. A-t-il besoin des services de l’administration ? Elle lui sera moins tracassière ; lui abrégera les formalités ; lui réservera un guichet, où les postulants étant moins nombreux, l’attente sera moins longue. Cherche-t-il un emploi ? Lui faut-il passer un concours ? Des places, des postes lui seront d’avance réservés ; les épreuves se passeront dans sa langue, occasionnant des difficultés éliminatoires au colonisé. »

J’ai mentionné plus haut [1] les privilèges relatifs dont bénéficiaient les ouvriers français de Renault par rapport à leurs collègues immigrés. Cette inégalité se reflète dans les priorités du mouvement syndical même si celles-ci procèdent de multiples logiques. On ne peut, certes, nier que les syndicats et la gauche se sont mobilisés en faveur des travailleurs immigrés (de même qu’il serait abusif d’occulter le rôle de certaines fractions de la gauche dans la lutte anticoloniale), on pourrait, cependant, donner également de multiples exemples de l’exclusion ou de la relativisation des revendications des travailleurs immigrés par le mouvement syndical et la gauche, tout au long des dernières décennies - sans oublier la politique de la gauche gouvernementale. Mais, ce qui importe ici est de souligner que les logiques immanentes au champ politique blanc peuvent se déployer dans le cours même de la solidarité avec les luttes des travailleurs immigrés.

Les résidents des foyers Sonacotra ont pu ainsi s’appuyer sur un très large mouvement de solidarité au sein de la gauche [2] qui leur permettra d’organiser de grandes manifestation (25 000 personnes à Paris, le 24 avril 1976). Dès le départ, pourtant, leur volonté de garder le contrôle de leur propre lutte se heurte à de sérieux obstacles. Pour la plupart inexpérimentés, ne maîtrisant pas tous le français, ignorants les méandres du champ politique français, ils sont obligés de s’en remettre à des militants « plus qualifiés » et à des « experts ». L’exemple des conférences de presse que relate Assana Ba, ancien porte-parole des résidents en lutte, est particulièrement significatif :

« Nous étions quatre ou cinq des foyers. Deux seulement parlaient bien français. Mustapha ouvre les débats (on comprend à moitié ce qu’il dit). Moi, je positionne. Puis nous donnons la parole à « notre » architecte (Yannis Thiomis), « notre » expert-comptable (Jean-Yves Doucet), « notre » économiste (Jean-Yves Barrère). Et ils expliquent tout. » [3]

Ils sont confrontés en outre à la prétention de la CGT et du PCF de s’emparer de la direction du mouvement en invoquant la nécessité de ne pas diviser la classe ouvrière. Ainsi, alors que les locataires des foyers exigeaient le « renvoi des gérants racistes », « le PC et la CGT nous répondaient, se souvient encore Assana Ba : “ Impossible ! Certains de ces gérants sont syndiqués chez nous. C’est l’unité des travailleurs qui va être brisée.” » Soucieux de préserver l’unité des travailleurs, le couple CGT-PCF n’hésite cependant pas à diviser les comités de résidents. Dès la fin de l’année 1975, en effet, les relations sont quasiment rompues entre les représentants du foyer Salvador-Allende, liés aux PCF par l’intermédiaire de ses élus locaux et de la CGT, et les représentants du foyer Romain-Rolland de Saint-Denis qui affirment leur autonomie. Assana Ba relate ainsi l’attitude des principales organisations ouvrières :

« Les premières frictions ont concerné la question de l’autonomie. Le Parti communiste souhaitait s’immiscer dans la désignation des délégués. À Montreuil, par exemple, ils voulaient mettre un militant du PC qui travaillait à la mairie et un délégué CGT de chez Renault. A priori, cela ne me dérangeait pas, mais quand j’ai vu qu’on proposait la même chose à Saint-Denis ou à Bagnolet, j’ai compris qu’on risquait d’avoir des délégués qui seraient des représentants du Parti plus que des représentants des foyers. » [4]

Les communistes, ajoute-t-il, « avaient ôté de la plate-forme de revendications notre exigence essentielle : les négociations directes avec la Sonacotra ». Considérant que « les travailleurs avaient déjà des représentants - les syndicats », le PCF tentait ainsi d’évincer le Comité de coordination, émanation directe des résidents. De fait, sur cette question, il se trouvait avoir la même position que le gouvernement qui refusait de reconnaître la légitimité du Comité de coordination. Assana Ba y voit le résultat de l’insertion institutionnelle du parti communiste :

« La Sonacotra et le PCF - dont les représentants locaux et nationaux se connaissent bien, ayant eu à négocier ensemble l’implantation des foyers lors de leur construction. »

L’autonomie se heurte également aux enjeux et à la compétition au sein même de la gauche. Le PCF paraît d’autant plus déterminé à imposer son contrôle au mouvement qu’il y décèle une influence maoïste, effectivement non-négligeable [5]. Pour ces derniers, l’occasion semble trop belle d’affaiblir le « social-impérialisme » dont le PCF est, à leurs yeux, le relais en France. Mais, au-delà des enjeux qui les opposent, toutes les formations de gauche, mobilisées en faveur des locataires de la Sonacotra, partagent un paradigme commun : le caractère central de la lutte des classes et de l’unité des travailleurs :

« les étudiants de Vincennes nous disaient que notre lutte avait d’autant plus de chance d’aboutir qu’elle était partagée par le mouvement ouvrier français et ses représentants. C’est aussi ce que disait la LCR. Ce n’était d’ailleurs pas faux. »

Ce n’était pas faux à condition, précise l’ancien porte-parole des résidents en lutte, qu’ils n’en fassent pas « un préalable pour nous soutenir. » Or, justement, dans le contexte spécifique français, le mouvement ouvrier institutionnalisé, partie prenante de la société postcoloniale, ne peut pas soutenir le combat immigré sans lui imposer sa direction et ses propres enjeux.

P.-S.

Ce texte est extrait du livre de Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille. Immigré-e-s, indigènes, jeunes de banlieue [6]

Notes

[1] Cf. S. Khiari, Pour une politique de la racaille. Indigènes, immigrés, jeunes de banlieue, Editions Textuel, 2006

[2] Le PS reste à l’écart.

[3] Entretien à Vacarme, été 2001, n° 16, « Vingt ans après - Entretien avec Assane Ba ».

[4] « Mais un dimanche, alors qu’on était en réunion pour préparer les revendications et exiger une rencontre avec la Sonacotra, on apprend par L’Humanité qu’un comité de coordination a été formé. Or les responsables de ce comité étaient justement membres du PC ou délégués syndicaux. » Assana Ba, Ibidem.

[5] Ceux-ci n’ayant effectivement pas ménagé leur soutien et étant parvenu à « retourner un certains nombre de délégués intermédiaires ».Ibid.

[6] S. Khiari, Pour une politique de la racaille. Indigènes, immigrés, jeunes de banlieue, Editions Textuel, avril 2006