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On dit bien que la justice est aveugle

À propos des demandes de libération conditionnelle des militants du groupe Action directe

par Jean-Marc Rouillan & Thierry Discepolo
6 octobre 2008

Première libérée parmi les anciens membres du groupe Action directe, Joëlle Aubron est morte le 1er mars 2006, dix huit mois après avoir bénéficié d’une suspension de peine pour raisons de santé. Le jeudi 2 août 2007, Nathalie Ménigon a commencé sa vie de semi-liberté [1]. Seule une perspective historique permet de montrer ce qu’il convient d’appeler une vengeance d’État et de mettre à jour la banalisation en matière de répression sociale et politique. Celle-ci est en effet loin d’avoir pris fin : la semaine dernière, le régime de semi-liberté obtenu par Jean-Marc Rouillan depuis décembre 2007 a été brutalement supprimé suite à une interview donnée dans la presse.
Par solidarité, nous republions ce texte, qui revient sur quelques « vieilles histoires » et éclaire ainsi cette actualité politique.

- Croyez-vous que l’assassin du président McKinley soit fou ?
- Emma Goldman : Il l’est sans doute. Il a tué un homme sans s’appuyer sur la force de la loi. S’il était président des États-Unis, il aurait pu faire ce que McKinley a fait : envoyer son armée aux Philippines pour y tuer des enfants de dix ans. Ce qui aurait été légal. Et parfaitement sensé.
(Howard Zinn, En suivant Emma, Editions Agone, 2007).

L’un des deux derniers membres encore détenus de la Fraction Armée Rouge (RAF), Christian Klar, bénéficiera d’un allègement de sa peine de prison, décida le 24 avril un tribunal allemand [2]. Théoriquement libérable à l’expiration de sa période de sûreté, début 2009, il avait demandé la grâce du président Horst Köhler pour anticiper sa sortie – qui lui a été refusée, ainsi qu’à Birgit Hogefeld, autre membre de la RAF, emprisonnée quant à elle depuis 15 ans.

En revanche, l’ancienne militante Eva Haule, condamnée à la prison à vie, été remise en liberté fin août 2007, après 21 ans derrière les barreaux. En février dernier, après 24 ans d’incarcération, c’était le tour de Brigitte Mohnhaupt, également membre de la RAF, d’être libérée à la fin de la période de sûreté dont avait été assortie sa peine. Malgré une virulente campagne de presse, les magistrats n’exigèrent aucun repentir ; il fut simplement jugé qu’elle « ne présentait plus de dangerosité ». À cette occasion, un ancien ministre démocrate-chrétien avoua éprouver de la gêne à la constatation que cette activiste avait accompli une incarcération plus longue qu’Albert Speer, le bras droit d’Hitler.

C’est une évidence qu’après les procès de Nuremberg organisés par l’occupant la justice allemande fut particulièrement clémente avec les génocidaires nazis. Citons trois exemples [3] :

— responsable de la Gestapo et organisateur de la déportation des Juifs de France, Ernst Einrichsohn, ne fut jamais inquiété après-guerre, exerça comme avocat et fut maire d’une petite ville ; finalement condamné à six ans en 1980, il bénéficia d’un aménagement de peine ;

— responsable d’Auschwitz, Walter Dejaco fut l’un des architectes des crématoires : après cinq ans d’emprisonnement en URSS, livré à son pays, il fut acquitté ; dans les années 1970, il affirma ne rien regretter de son passé ;

— Alfonz Goetzfried participa à la « Fête des moissons » organisée par Himmler en novembre 1943, aux cours de laquelle furent assassinées 17 000 personnes ; sa responsabilité personnelle a été reconnue dans au moins 500 meurtres. En mai 1999, Goetzfried fut condamné à dix ans de prison, mais, exempté de peine, il est sorti libre du tribunal.

Le personnel politique et judiciaire allemand a donc emprisonné plus longtemps une militante communiste révolutionnaire des années 1960 qu’un des architectes du IIIe Reich, fils de la grande bourgeoisie, ministre nazi de l’armement et responsable de l’organisation régissant le travail forcé des étrangers. Pareille disproportion de traitement ne relève pas seulement de l’inégalité entre les justiciables, s’ils sont patrons ou ouvriers, hauts commis de l’État ou simples citoyens, riches ou pauvres, fonctionnaires fascistes ou militants révolutionnaires. Elle corrobore une des faces de la fonction judiciaire dans les affaires politiques : la soumission de la justice aux pouvoirs et aux intérêts de la classe au pouvoir dans les démocraties bourgeoises.

De ce côté du Rhin, l’histoire s’écrivit-elle autrement ? Certes, quand ils le purent, les résistants français jugèrent eux-mêmes les collaborateurs tombés entre leurs mains ; et des tribunaux en envoyèrent d’autres au peloton. Toutefois, il s’agit le plus souvent de simples miliciens et des tortionnaires de la rue Lauriston [4]. Si le traitement de haute faveur du préfet Papon sert chez nous d’exemple, le haut personnel de Vichy, jamais réellement inquiété, fut le plus souvent protégé par des patrons comme ceux de Michelin, de L’Oréal ou des principales banques du pays, avec le soutien d’une partie du personnel politique recyclé après la Libération.

Donnons là encore quelques exemples pour éclairer notre propos [5] :

— secrétaire d’État du gouvernement de Pétain, en charge des relations franco-allemandes, Jacques Barnaud obtint un non lieu en 1949 et retrouva son poste à la banque Worms ;

— officier de gendarmerie au camp de Drancy, Paul Barrai fut condamné à deux ans de prison puis relevé de l’indignité nationale moins d’un an plus tard ;

— ministre du Travail de Pétain, signataire du statut des juifs, René Belin bénéficia d’un non lieu devant la Haute Cour puis dirigea la Revue
syndicaliste
(continuation de Front syndicaliste créé par Raymond Froideval, collaborateur des syndicats « indépendants ») et il fut élu maire d’une commune de Seine et Marne ;

— secrétaire d’État du gouvernement Laval, Jacques Benoist-Méchin fut condamné à mort, peine commuée à la perpétuité et libéré en 1954, exerçant par la suite des missions dans les pays arabes pour le compte du gouvernement français ;

— volontaire alsacien de la SS et présent lors du massacre d’Oradour-sur-Glane, Georges Boss fut condamné à mort, gracié et libéré cinq ans plus tard ;

— ministre de Pétain, signataire du statut des Juifs, Yves Bouthillier fut condamné à trois ans mais aussitôt libéré ; il travailla dans diverses banques et conseilla Marcel Dassault ;

— inspecteur des renseignements généraux spécialiste des affaires juives de 1942 à 1944, Jean Dides ne fut jamais jugé ; révoqué puis rapidement réintégré à la faveur des débuts de la guerre froide, il fut promu commissaire de police et élu poujadiste en 1956 ;

— organisateur de l’organisation terroriste d’extrême droite « La Cagoule », responsable de la milice du Limousin, Jean Filliol ne fut jamais inquiété et, malgré trois condamnations à mort par contumace, il finit sa carrière directeur général chez l’Oréal ;

— membre du service des Affaires juives, directeur du fichier des Juifs à la préfecture de police, André Tulard a préparé la rafle du Vel’d’hiv’ ; jamais inquiété, il meurt dans son lit en 1967 en conservant son titre de Chevalier de la Légion d’Honneur.

Force est de constater que l’État français fit preuve d’une très grande mansuétude pour beaucoup de criminels de la collaboration. On nous a expliqué qu’il a su être pragmatique, qu’il fallait reconstruire et que l’on ne pouvait se couper de ses « élites ». Le pragmatisme a bon dos. Tout récemment, l’ex-Premier ministre Raymond Barre ne justifiait-il pas le maintien en poste à la Préfecture de Bordeaux de son ancien ministre du Budget Papon ?

À la faveur de la guerre froide, le recyclage devint vite la norme : pendant que les États-Unis récupéraient les savants et les maîtres espions nazis, la France embauchait en masse les cadres des troupes d’élite allemandes pour renforcer son armée, qui allait mener bataille contre les insurrections dans les anciennes colonies où l’on avait – par pragmatisme, là aussi – promis l’autodétermination quand on avait besoin de leur engagement contre les forces de l’Axe.

Dans la traque aux communistes, de l’Empire colonial à la métropole, l’État français ne montra pas trop regardant sur le recrutement au service de l’installation et du maintien des régimes fantoches d’Afrique et d’Asie. Ensuite, les magistrats joueraient leur rôle : organiser l’impunité des forces de l’ordre lors des sanglantes répressions : 30 000 exécutions sommaires d’Algériens à Sétif au printemps 1945 ; et, quelques mois plus tard, 80 000 assassinats de civils à Madagascar. Les historiens estiment à près de 2 millions de morts le bilan de la répression dans les colonies entre mai 1945 et 1962, qui toucha aussi bien les militants anticolonialistes que les populations civiles. Sur le plan judiciaire, les coupables furent systématiquement couverts. Impunité totale [6].

Les lois d’amnistie ne sont pas seulement la règle pour les criminels de guerre au service de l’État. Leur décoration aussi. A-t-on exigé la repentance du ministre tortionnaire Aussaresses, responsable du « Commando O », le plus terrible des escadrons de la mort qui sévit lors de la répression de masse pompeusement baptisée « Bataille d’Alger » ? Celle du général Bigeard qui lui livra personnellement son prisonnier Ben M’Hidi [7] ? Celle des généraux Massu et Schmitt, qui ont couvert les crimes de la soldatesque [8] ?

De droite comme de gauche, indistinctement, les gouvernements n’ont réservé depuis qu’honneurs à ces généraux.
À la tête des militaires insurgés d’Alger le 13 mai 1958, le général Massu est un des principaux acteurs du coup d’État gaulliste qui renversa la IVe République. En Mai 68, De Gaulle se réfugiait chez son vieux général, alors en charge des troupes d’occupation en Allemagne : celui-ci l’assura du soutien de l’armée au cas où l’ordre ne serait pas rétabli par la police.

En 1974, le président Giscard d’Estaing et son premier ministre Jacques Chirac nomment Bigeard secrétaire d’État à la Défense pour briser la contestation des comités de soldats dans les régiments de conscrits. Combien ont rappelé que ce bon général donna son nom aux « Crevettes Bigeard », expression emprunte d’humour de salle de garde pour décrire les milliers de prisonniers ficelés au barbelé et jetés des hélicoptères dans la Méditerranée [9].

En 1981, après avoir réhabilité le général Salan et le « quarteron des généraux félons », le président Mitterrand nomma le général Schmitt chef d’État major des forces armées.

Les archives de la justice militaire ne semblent garder la mémoire que d’un seul officier jugé et condamné pour « opérations de police » : le général Paris de Bollardière. Celui-ci n’a toutefois pas participé aux milliers de crimes maquillés mais refusé d’obéir aux ordres et de collaborer à ces forfaits.

La liste de l’impunité institutionnalisée ne pourrait être complète sans mentionner, au moins, les disparitions d’opposants et d’exilés comme Mehdi Ben Barka [10] ou Henry Curiel [11] ; l’indulgence générale dont a bénéficié un Bob Denard, mercenaire pour les services secrets français qui a pu se pavaner sur les plateaux de télévision. Avec l’installation au cœur de l’État du complexe militaro-industriel, la machine à pardonner grandit à la mesure de la machine à punir : interventions militaires au service du pillage des matières premières pour les bénéfices d’Elf, de Total et des autres monopoles miniers ; terreur et corruption sous l’emprise des réseaux Foccart dans les anciennes colonies ; enfin, les coups d’État préparés directement à Paris dans les bureaux ministériels jusqu’au début des années 1990, où les magistrats de l’anti-terrorisme surent dresser un pare-feu à l’inévitable inculpation par le tribunal international des officiers français pour complicité de génocide Rwandais [12].

Lors de la conférence de presse organisée le 26 février 2007 par Défense active, dans le cadre de la compagne de libération des militants d’Action directe, le psychanalyste et ancien membre de la Gauche prolétarienne, Gérard Miller, à la tribune, témoignait parmi d’autres de son soutien [13]. Il fut surtout question de la manière dont il avait dû se justifier.

« Auriez-vous eu le même sursaut de commisération si les militants en question avait appartenu à l’extrême droite ?, lui avait demandé un journaliste.

À quoi Miller répondit :

« Pour que je réponde à cette question, il aurait fallu que l’État vienne lui-même mettre à l’épreuve l’étendue de ma miséricorde en matière de répression antifasciste. Est-ce notre faute si l’on est obligés de constater que, depuis des lustres, les criminels d’extrême droite ont été libérés plus vite que leurs ombres ? Est-ce ma faute si je n’ai jamais eu le temps, hélas, de me mobiliser pour réclamer leur libération ?  »

P.-S.

Jean-Marc Rouillan a notamment fait paraître De mémoire. I. Un automne 1970 à Toulouse (Agone, 2007) et Le Capital Humain (L’Arganier, 2007). Lire aussi du même auteur Chroniques carcérales, Agone, 2008.
Thierry Discepolo est membre des éditions Agone (Marseille).

Notes

[1] Elle était libérable depuis deux ans, comme deux autres membres du groupe Action directe, Georges Cipriani, et Jean-Marc Rouillan. Joëlle Aubron, Georges Cipriani, Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan ont été condamnés en février 1987 à perpétuité pour l’assassinat de l’ingénieur général de l’armement René Audran, en 1985, et du PDG de Renault Georges Besse, l’année suivante ; Régis Schleicher a été condamné à la perpétuité en 1985 pour la fusillade de l’avenue Trudaine, à Paris, qui, en 1983, fit deux morts et un blessé grave chez les policiers.

[2] Christian Klar purge depuis plus de vingt-quatre ans la peine de réclusion à perpétuité pour l’assassinat du juge Siegfried Buback, de son chauffeur et de l’un des ses collaborateurs, du patron des patrons allemands Hanns-Martin Schleyer et du banquier Jürgen Ponto.

[3] Ces exemples ont été tirés de la liste de 1074 noms recensés sur le site « Mémoire juive et éducation ».

[4] Siège de la Gestapo française. Les chiffres de l’épuration sont très contradictoires et contestés, les historiens parlent de 10 000 exécutions dont la moitié avant la Libération et sans jugement.

[5] Voir note 2.

[6] Pour ne citer que le traitement des membres de l’OAS (plusieurs centaines de condamnation) : en 1964, une première amnistie pour les prisonniers condamnés à des peines inférieures à quinze ans ; en 1966, une centaine de condamnés sont graciés puis, une seconde loi d’amnistie efface les condamnations des condamnés libérés ; en 1967, libération du général Jouhaud, condamné à perpétuité ; en 1974, une amnistie complémentaire efface d’autres condamnations pénales ; en 1982, réintégration des officiers survivants dans les cadres de l’armée ; enfin, en 1987, les dernières condamnations encore effectives sont amnistiés.

[7] Ben M’Hidi est considéré comme le Jean Moulin algérien de la résistance au colonialisme français. Après plusieurs jours d’interrogatoire par ses parachutistes, le général Bigeard ordonna qu’il soit livré aux hommes d’Aussaresses pour être liquidé.

[8] Déclaration d’Aussaresses (Le Monde, 3 mai 2001) : «  Les autres [prisonniers] dont la nocivité était certaine, ou du moins hautement probable, nous les gardions avec l’idée de les faire parler rapidement avant de nous en débarrasser… La fin de chaque nuit, je relatais les évènements... L’original revenait à Massu et les trois autres copies, une pour le ministre-résident Robert Lacoste, une pour le général Salan, pour mes archives. »

[9] Lire Pierre Vidal-Naquet, Les Crimes de l’armée françaises 1954-1962, La Découverte 1975.

[10] Leader de l’opposition marocaine, Mehdi Ben Barka fut condamné à mort par contumace et exilé à Paris. Le 29 octobre 1965, il est enlevé par des policiers français et assassiné. Parmi les exécutants, on retrouve des membres des réseaux Foccart et de l’OAS ainsi que des anciens de la gestapo française.

[11] Leader communiste égyptien exilé ayant pris fait et cause pour le FLN algérien durant la guerre de libération, Henri Curiel est assassiné à Paris, le 4 mai 1978, par des membres du bras armé du parti gaulliste, Service d’Action civique (SAC), action revendiquée par le groupe Delta du nom des commandos de l’OAS.

[12] Lire Colette Braeckman, « Accusations suspectes contre le régime rwandais », Le Monde diplomatique, janvier 2007.

[13] Jour du vingtième anniversaire de l’arrestation, à Vitry-aux-loges, de Joëlle Aubron, Georges Cipriani, Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan.