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La confusion des genres

Les prises de position publiques de Médecins sans frontières (troisième partie : les années 2000)

par Fabrice Weissman
30 décembre 2011

Dans un nombre croissant de pays, les législations nationales ou les accords-cadres signés avec les autorités contraignent MSF à un strict devoir de réserve (Éthiopie, Russie, Zimbabwé, Sri Lanka...). La multiplication de ces restrictions crée un malaise au sein de l’association, qui revendique l’usage d’une parole libre et agissante. Elle oblige ses responsables à se pencher à nouveaux frais sur une question constamment débattue depuis sa création : pourquoi intervenir dans le débat public ? Façonnées par les expériences de terrain et les courants idéologiques dominants, les réponses apportées par l’association ont évolué en quarante ans. Extrait du livre Agir à tout prix, ce chapitre donne un aperçu des principales positions publiques adoptées lors des conflits armés par MSF, dans un contexte successivement marqué par la guerre froide, l’effondrement de l’ordre bipolaire et le développement des interventions armées internationales se réclamant de la défense des droits humains.

Partie précédente : les années 1990

Au moment où MSF s’interroge sur le sens de ses appels à l’ONU et aux États occidentaux, les interventions militaires internationales se multiplient. En mars 1999, l’OTAN entame une campagne de bombardements aériens contre la République fédérale de Yougoslavie, entraînant le retrait des forces armées serbes, qui terrorisaient la population albanophone du Kosovo. Cinq mois plus tard, des troupes australiennes débarquent au Timor-Oriental sous la bannière de l’ONU, mettant un terme aux exactions des milices pro-indonésiennes hostiles à l’accession à l’indépendance de l’ancienne colonie portugaise. En mai 2000, un corps expéditionnaire britannique vient prêter main-forte aux forces des Nations unies déployées en Sierra Léone, contribuant à ramener un calme précaire dans ce pays ravagé par dix années de guerre civile. Un an plus tard, les attentats perpétrés aux États-Unis le 11 septembre sont suivis de l’invasion de l’Afghanistan (octobre 2001) puis de l’Irak (2003). Dans le même temps, les opérations de maintien de la paix des Nations unies sont renforcées, se voyant confier, de façon plus fréquente, le mandat de protéger les populations civiles et non plus seulement les secours humanitaires30. Avec 140 000 soldats et policiers déployés dans seize pays, les forces de l’ONU deviennent en 2006 la deuxième armée du monde déployée en opération extérieure après les États-Unis.

Ce regain d’interventionnisme est justifié par des considérations de sécurité (préserver les démocraties des menaces globales : pandémies, migrations, crime organisé, terrorisme, etc.) et des considérations humanitaires (lutter contre les violations massives des droits humains, libérer les populations du besoin et de l’oppression). L’Europe et les États-Unis « ne peuvent tourner le dos aux conflits et aux violations des droits de l’homme s’[ils] veulent préserver [leur] sécurité », déclare, dès le mois d’avril 1999, le Premier ministre britannique Tony Blair. Quant au nouveau secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, il inscrit le débarquement des troupes australiennes au Timor-Oriental dans le cadre de la responsabilité des États membres à faire prévaloir collectivement le respect des droits humains sur la souveraineté nationale. Enjoignant au Conseil de sécurité d’adopter une doctrine d’intervention, « la responsabilité de protéger », autorisant le recours à la force « face à des situations comme celles dont nous avons été témoins au Rwanda ou à Srebrenica et devant des violations flagrantes, massives et systématiques des droits de l’homme31 », il qualifie d’« historique », le 1er juillet 2002, la création de la Cour pénale internationale (CPI), première juridiction permanente chargée de juger les auteurs de crimes de guerre et de génocide32.

Affirmant que les buts de l’ONU et des puissances occidentales se superposent à ceux des organisations humanitaires, les bailleurs de fonds enjoignent à ces dernières d’abandonner leur neutralité et de rejoindre les coalitions politiques et militaires pilotées par New York ou Washington. À l’exception de l’Irak, où ONG européennes et américaines se divisent sur l’opportunité du recours à la force, elles sont nombreuses à prendre le parti des troupes internationales et à participer aux politiques de stabilisation (au Kosovo, en Sierra Leone, en Afghanistan, en RDC, etc.). Beaucoup estiment contribuer ainsi à l’objectif « qui seul peut se définir comme réellement humanitaire : hâter la fin d’une guerre » et « remplacer au plus vite un régime mortifère par un gouvernement civilisé33 » (selon les termes employés par le chercheur et ancien volontaire humanitaire Michael Barry à propos de l’Afghanistan).

Dès l’intervention de l’OTAN au Kosovo, MSF proclame sa neutralité dans les conflits où les forces internationales sont engagées. Elle critique vigoureusement la notion de « guerre humanitaire » évoquée par Tony Blair et l’OTAN, formule qui « permet de faire oublier les dommages humains causés par l’emploi de la force et le problème politique posé par l’atteinte à la souveraineté d’un État34 ». Justifier la guerre au nom de l’humanitaire conduit à une régression du débat démocratique tout en exposant les organismes d’aide aux dangers de la « confusion militaro-humanitaire ». Celle-ci, selon l’association, est aggravée par l’implication des armées étrangères dans les actions de secours aux civils et le fait que ces armées décrivent comme aide humanitaire des opérations de guerre psychologique. Ces pratiques jetteraient le soupçon sur l’indépendance et l’impartialité des ONG humanitaires, dont la position de tiers dans le conflit ne serait plus reconnue par les populations et les belligérants hostiles à la présence des troupes internationales. Ces critiques s’amplifient encore après l’assassinat, en juin 2004, de cinq membres de l’association en Afghanistan.

Partout où des forces internationales sont impliquées, MSF se fait juge des bons et des mauvais usages de la sémantique humanitaire, dénonçant la « confusion des genres » sur tous les registres (cette guerre n’est pas « humanitaire », cette aide n’est pas « humanitaire », ces ONG ne sont pas « humanitaires ») sans toujours démontrer par ses opérations ou ses prises de parole l’autonomie dont elle se revendique. C’est ainsi que, en Afghanistan et en Irak, elle se désintéresse des victimes de la guerre contre le terrorisme. À l’exception de déclarations isolées du président de la section française, elle reste muette face aux massacres de milliers de prisonniers de guerre par les forces de la coalition et leurs alliés afghans en novembre 2001, massacres qui ne déclenchent aucune demande d’enquête internationale. Elle ne commente pas la légalisation de la torture par l’administration américaine pas plus qu’elle ne cherche à prodiguer des soins aux victimes relâchées des prisons d’Abou-Ghraib. Elle ne proteste pas quand les forces alliées rejettent la distinction entre combattant et non-combattant, la jugeant obsolète dans la « guerre contre le terrorisme » – un argument repris à leur compte par les pouvoirs russe, colombien, algérien, pakistanais et sri lankais notamment, qui accusent les ONG qui les critiquent d’adopter un « double standard ».

Entre 1998 et 2003, MSF est en revanche très critique à l’égard du désintérêt de l’ONU et de ses États membres pour les violences de guerre en Tchétchénie, au Libéria, en Algérie, en Colombie, où les belligérants bénéficient d’un « permis de tuer35 » réduisant d’autant les chances de survie de la population et la capacité des organisations humanitaires à leur venir en aide. Elle dénonce également l’incapacité des opérations de secours à sauver les victimes de la guerre et de la famine en Corée du Nord (1996-1998) et au Soudan (1998), en raison de leur assujettissement à des stratégies de gestion de crise dictées par la politique étrangère des principaux bailleurs de fonds (États-Unis, Japon).

Assister, protéger et punir

Reste qu’en exposant publiquement les crimes de guerre, les détournements ou les entraves à l’assistance humanitaire, MSF est désormais susceptible d’encourager l’adoption de mesures militaires ou judiciaires internationales à l’encontre de leurs auteurs. Cette dimension nouvelle de la prise de parole publique suscite des réactions contrastées à l’intérieur de chaque section36.

Certains s’en félicitent : les menaces d’actions judiciaires (et militaires) « représentent des dents plus acérées que celles dont nous disposons actuellement, [...] elles accroissent notre pouvoir de négociation pour obtenir une amélioration du traitement des populations civiles et des autorisations pour les assister37 », estime une juriste de l’association. Les partisans de cette lecture considèrent cependant que les opérations militaires de protection des populations ne sont pas assez systématiques et trop guidées par des arrière-pensées politiques qui en réduisent considérablement la portée. C’est pourquoi MSF fait campagne entre 1998 et 2005 pour que l’ONU et les États impliqués dans les interventions militaires en Bosnie et au Rwanda nomment des commissions d’enquête : ces dernières doivent « tirer les leçons de ces échecs sanglants pour éviter, à l’avenir, le déploiement trompeur des militaires destinés à rester pieds et poings liés face à des politiques criminelles38 ». MSF pousse l’ONU et les membres du Conseil de sécurité à se doter d’une « doctrine militaire concernant la protection des populations », qui permettrait de « traduire [cette dernière] en termes d’objectifs et d’actions militaires39 » précises et concrètes.

Un autre courant à MSF se montre plus sceptique à l’égard de la pénalisation et de la militarisation de la lutte contre les violations massives des droits humains. « Qu’il s’agisse d’un artilleur russe en Tchétchénie, d’un chef de faction congolaise ou d’un officier britannique en Irak, tous ceux qui s’inquiéteraient, à tort ou à raison, de devoir un jour rendre compte de leurs actes devant un tribunal verront dans les dispositions de la CPI [Cour pénale internationale] un incitatif sérieux à écarter toute présence humanitaire », remarque un responsable de MSF40. D’autant plus que le procureur et les ONG qui soutiennent l’action de la CPI appellent explicitement les humanitaires à lui transmettre des informations permettant de décider de l’opportunité d’ouvrir une enquête et d’instruire les procès41. Cette controverse se double d’une polémique sur les vertus politiques de la justice pénale internationale42.

Dans la même veine, les tenants de ce courant tendent à penser que la protection armée des civils dans les conflits est un piège tout aussi mortel que la protection armée des secouristes. En pratique, protéger des populations signifie occuper tout ou partie d’un territoire et/ou renverser un régime oppresseur. Il s’agit d’une opération de guerre à part entière, exposée aux risques d’échec et d’escalade, et condamnée à faire des victimes. Ainsi, l’intervention de l’OTAN au Kosovo a précipité l’exode de centaines de milliers de Kosovars entre mars et avril 1999. Quant aux 40 000 soldats, déployés après le retrait des troupes serbes sur un territoire grand comme deux départements français, ils n’ont pas réussi à s’opposer au renversement des logiques d’oppression ayant conduit à l’expulsion d’une grande partie des minorités serbe, bosniaque et rom de la province. Pour ce courant de MSF, « appeler à la protection militaire des populations, c’est vouloir une “guerre juste” et l’avènement par la violence d’un ordre politique nouveau – une entreprise à l’issue toujours incertaine et condamnée à faire des victimes parmi les populations dont on entend assurer le salut43 ». En outre, il affirme que MSF ne saurait être perçue comme favorable au recours aux armes sans mettre en péril son accès aux zones de crises.

Darfour. Naviguer entre despotisme et impérialisme

Ainsi, pour une partie de MSF, la tournure militaire et pénale prise par l’interventionnisme libéral oriente celui-ci vers un moralisme répressif peu enclin à promouvoir l’action humanitaire et la défense des droits humains. D’autres y voient au contraire une ressource prometteuse conférant plus de mordant aux prises de parole de l’association. La crise du Darfour révèle que l’interventionnisme libéral peut à la fois être une ressource et une menace.

Présente depuis 2003 dans le conflit opposant le gouvernement central aux rébellions luttant contre la marginalisation politique et économique de leur région, MSF ne peut déployer qu’une dizaine de personnes au Darfour au tout début de l’année 2004. Le gouvernement, qui mène alors une répression extrêmement meurtrière contre la base sociale de l’insurrection, limite drastiquement le déploiement de l’aide. MSF parvient en février 2004 à fournir une assistance minimale à près de 65 000 personnes, alors que l’ONU estime déjà à plus d’un million le nombre de personnes chassées de leurs villages par les massacres et la politique de terre brûlée perpétrés par les forces progouvernementales.

Au début de mars 2004, les équipes de MSF en viennent à considérer que seule une prise de parole publique est susceptible de déclencher une opération de secours à la hauteur des besoins de la population et de pousser le gouvernement soudanais à mettre un terme aux aspects les plus meurtriers et brutaux de sa stratégie contre-insurrectionnelle. Mais c’est le coordinateur humanitaire des Nations unies au Soudan qui brise le silence : le 19 mars 2004, il alerte la presse sur l’intensité des violences et des privations, comparant la catastrophe du Darfour à celle du Rwanda en 1994. Le 7 avril 2004, à l’occasion du dixième anniversaire du déclenchement du génocide à Kigali, Kofi Annan enjoint à la communauté internationale de « ne pas répéter les erreurs du Rwanda ». Il appelle les États membres à employer des moyens militaires si le gouvernement soudanais persiste à restreindre l’accès des humanitaires et des enquêteurs des droits de humains au Darfour44.

Les déclarations des représentants des Nations unies s’accompagnent aux États-Unis d’une puissante campagne d’opinion (au moment même où éclate le scandale de la torture dans les prisons d’Abou-Ghraib) exigeant une intervention militaire pour arrêter un « génocide » ou une campagne de « nettoyage ethnique »45. En juillet 2004, le Royaume-Uni, l’Australie et la Norvège proposent de mettre des troupes à disposition de l’ONU. Deux mois plus tard, le secrétaire d’État américain Colin Powell déclare qu’un génocide a bien été commis au Darfour et qu’il pourrait se poursuivre. Au même moment, le porte-parole de l’Assemblée nationale soudanaise menace « d’ouvrir les portes de l’enfer46 » en cas d’invasion étrangère du pays. Le président soudanais Omar el-Béchir affirme que les « organisations humanitaires sont les vrais ennemis47 » du Soudan.

Cependant, ces pressions internationales s’accompagnent d’une réduction significative des violences et d’une ouverture sans précédent du Nord-Soudan aux organismes d’aide. Dès l’hiver 2004, plus de 13 000 travailleurs humanitaires, dont 900 internationaux, sont déployés pour le compte d’ONG internationales et d’agences des Nations unies. Fin 2004, MSF compte plus de 200 expatriés travaillant dans le cadre de vingt-cinq projets desservant une population d’environ 600 000 personnes. Dans la plupart des camps, les taux de mortalité et de malnutrition diminuent de manière constante, passant sous les seuils d’urgence début 2005. Il s’agit d’un fait sans précédent dans l’histoire des guerres civiles soudanaises, où les massacres avaient jusqu’alors été suivis de famines de grande ampleur.

Si l’ouverture a été rendue possible par le dévoilement de la crise et la mobilisation médiatique et diplomatique qui l’accompagne, MSF est divisée sur l’attitude à adopter face à la campagne d’opinion exigeant une intervention militaire internationale au Darfour pour « arrêter un génocide ». Aucune des sections ne pense être en présence d’une politique d’extermination comparable à celle observée dans les Grands Lacs. Néanmoins, seule MSF-France juge nécessaire de prendre ses distances avec le discours dominant auquel souscrit alors la majeure partie des ONG.

En juin 2004, la section française publie les résultats d’enquêtes de mortalité rétrospectives conduites dans les camps de déplacés. Premières données épidémiologiques de terrain à contredire la thèse gouvernementale niant l’existence de massacres, elles montrent que les milices progouvernementales ont tué plusieurs milliers de personnes (entre 4 % et 5 % de la population d’origine) pendant la campagne contre-insurrectionnelle. Mais la section réfute la qualification de génocide, remettant en cause l’existence de doctrines et de programmes d’extermination raciale au Soudan. Elle souligne l’urgence d’accroître les opérations de secours humanitaires alors que le gouvernement a mis un terme aux aspects les plus brutaux de sa campagne militaire et que les diarrhées et la malnutrition sont devenues les principales causes de mortalité. La grille de lecture génocidaire procède de « distorsions propagandistes », écrit le président de la section française, qui dénonce « certaines organisations de défense des droits de l’homme » cherchant à imposer « un “nouvel ordre politique international” où les violations graves des droits de l’homme feraient l’objet d’une ingérence internationale systématique et armée si nécessaire48 ». Ce faisant, les propagandistes de la thèse génocidaire trompent l’opinion et les pouvoirs publics sur les actions prioritaires à entreprendre pour sauver des vies : acheminer massivement de l’aide et non des troupes.

Les dirigeants de la section française pensent qu’une intervention militaire internationale visant à occuper une partie du Soudan ou à renverser le régime tournerait au désastre, comme en Irak et en Somalie, alors que le niveau de violence a fortement baissé. Le directeur des opérations de la section hollandaise est d’un avis contraire. Il reprend la rhétorique développée par MSF en Bosnie et déclare que la communauté internationale ne saurait se contenter d’une politique de secours au Darfour. Ses propos sont repris par les partisans de l’intervention, comme l’éditorialiste du New York Times Nicholas Kristof, qui affirme que « les opérations d’assistance permettent de soutenir les victimes afin qu’elles puissent être tuées le ventre plein49 ». Alors que la campagne d’opinion dénonce les viols commis par les milices progouvernementales dans le cadre d’une stratégie de « purification ethnique », la section hollandaise publie en mars 2005 un rapport d’enquête documentant plus de 500 cas de violences sexuelles et exigeant que soit mis un terme à l’impunité dont jouissent leurs auteurs. Quelques semaines plus tard, le Conseil de sécurité décide de déférer la crise du Darfour devant la CPI. En mars 2009, celle-ci décide de poursuivre le président soudanais Omar el-Béchir pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Les sections française et hollandaise sont alors expulsées du nord du Soudan aux côtés d’une dizaine d’autres ONG internationales accusées par le gouvernement d’avoir « violé les lois de l’action humanitaire [...] en coopérant avec la soi-disant Cour pénale internationale50 ».

L’expulsion des deux sections de MSF accusées d’avoir collaboré avec la CPI, et le rejet de cette dernière par de nombreux pays où l’association est impliquée, jette un froid au sein de l’organisation. À compter de 2009, MSF est plus réticente que jamais à prendre la parole sur les crises dans lesquelles elle intervient, de peur que ses propos ne soient utilisés pour justifier la guerre ou des poursuites pénales internationales – et sa présence menacée. Le scepticisme manifesté par certains à l’égard de la justice pénale internationale ou des projets de protection armée des populations permet de justifier une politique que n’aurait pas reniée le Dr Pigeon : Silence, on soigne.

Ce retour à la charte de 1971 est vécu comme une régression par un certain nombre de membres de l’association. Ils font remarquer qu’en l’absence de mobilisation internationale sur le Darfour, MSF n’aurait jamais été en mesure d’étendre ses opérations et que des dizaines de milliers de Soudanais auraient probablement péri de faim et de la persistance de graves violences. Autrement dit, si les Nations unies n’avaient pas brisé le silence en mars 2004, MSF aurait eu la responsabilité de prendre la parole, quitte à alimenter des dynamiques politiques ouvrant sur la menace de sanctions pénales ou militaires à l’encontre des dirigeants soudanais. Qui plus est, font-ils valoir, en l’absence d’efforts concertés pour dénoncer à la fois la réalité des crimes du régime et les mensonges propagandistes des lobbies néoconservateurs, l’ensemble du mouvement MSF s’est privé de la possibilité de construire des alliances politiques s’étendant au-delà des puissances occidentales et de l’ONU.

À l’heure où les États se montrent plus soucieux que jamais de leur image internationale, au point de signifier dans un cadre contractuel ou législatif leur intolérance à la critique, MSF hésite à faire usage de sa parole. Craignant d’être perçue comme partie prenante de processus judiciaires ou militaires et de compromettre ainsi son accès aux zones de conflits, elle tend à laisser les autres acteurs de la réponse internationale aux crises s’exprimer à sa place, pensant se distinguer par une police du langage traquant les usages abusifs de la sémantique humanitaire. Ce faisant, elle peine à afficher sa singularité et à démontrer par la pratique l’autonomie qu’elle revendique.

Les positionnements publics de MSF se sont construits au contact de ses expériences de terrain, à l’aide des cadres idéologiques du moment, dans le but de renforcer et de prolonger ses politiques de secours aux populations. Fortement teintée de néoconservatisme dans les années 1970-1980, penchant vers l’internationalisme libéral dans les années 1990, MSF doit suivre aujourd’hui sa propre politique fondée sur le refus du sacrifice51 et le choix ad hoc de ses alliances. L’entrée en guerre des démocraties libérales et de l’ONU, sur lesquelles elle s’est appuyée au cours de ses trente premières années, lui impose de diversifier ses soutiens diplomatiques et politiques sans négliger par principe ses anciens compagnons de route (agences de l’ONU, organisations de défense des droits humains, diplomaties occidentales, autres ONG humanitaires, etc.). Afin de développer des actions de secours impartiales et efficaces, MSF doit se tenir à égale distance de l’impérialisme libéral des sociétés qui l’ont vue naître et du despotisme souverain de nombreux pays où elle intervient. L’expérience prouve qu’elle ne peut y parvenir qu’avec le support de coalitions politiques et diplomatiques de circonstance, ralliées par le biais d’un engagement dans l’espace public, engagement sans lequel l’humanitaire n’est qu’un instrument passif au service des pouvoirs.


  • 1. Anne VALLAEYS, Médecins Sans Frontières. La biographie, Fayard, Paris, 2004, p. 236.
  • 2. Ibid., p. 248.
  • 3. Ibid., p. 321.
  • 4. Rony BRAUMAN, « Les liaisons dangereuses du témoignage humanitaire et des propagandes politiques », in Marc LE PAPE, Johanna SIMÉANT et Clau- dine VIDAL (dir.), Crises extrêmes. Face aux massacres, aux guerres civiles et aux génocides, La Découverte, Paris, 2006, p. 188-204.
  • 5. Anne VALLAEYS, Médecins Sans Frontières. La biographie, op. cit., p. 417.
  • 6. Ibid., p. 441.
  • 7. Cf. par exemple Claude MALHURET, « Report from Afghanistan », Foreign Affairs, hiver 1983-1984 (1983), p. 426-435.
  • 8. Cf. Justin VAÏSSE, Histoire du néoconservatisme aux États-Unis, Odile Jacob, Paris, 2008, p. 155-58.
  • 9. Rony BRAUMAN, cité dans Laurence BINET, Famine et transferts forcés de populations en Éthiopie, 1984-1986, Conseil international de MSF, CRASH/Fondation MSF-France, Paris, janvier 2005, p. 64.
  • 10. Rony BRAUMAN, rapport moral, MSF, Paris, 1987.
  • 11. Liberté Sans Frontières, cité dans Anne VALLAEYS, Médecins Sans Frontières. La biographie, op. cit., p. 483.
  • 12. MSF, « Candidature au prix des droits de l’homme du Conseil de l’Europe », 20 décembre 1988.
  • 13. Ibid.
  • 14. François JEAN, « Populations en danger. Les propositions de MSF », Mes- sages, no 55, décembre 1992.
  • 15. Jacques DE MILLIANO, « Introduction », in François JEAN (dir.), Face aux crises, Hachette, Paris, 1993, p. 10.
  • 16. François JEAN, « Crise et intervention », in François JEAN (dir.), Populations en danger, Hachette, Paris, 1992, p. 37.
  • 17. Guy HERMET, « Les États souverains au défi des droits de l’homme », in François JEAN (dir.), Face aux crises, p. 191.
  • 18. Cf. Xavier BOUGAREL, Bosnie. Anatomie d’un conflit, La Découverte, Paris, 1996, p. 11-12.
  • 19. Anne VALLAEYS, Médecins Sans Frontières. La biographie, op. cit., p. 686.
  • 20. Rony BRAUMAN, « Introduction », François JEAN (dir.), Populations en danger, op. cit., p. 10.
  • 21. Anne VALLAEYS, op. cit., p. 666.
  • 22. Françoise BOUCHET-SAULNIER, « Maintien de la paix et droit humanitaire : la contradiction », in François JEAN (dir.), Face aux crises, p. 200.
  • 23. Cf. par exemple Xavier BOUGAREL, op. cit., p. 17.
  • 24. Rony BRAUMAN, Le Crime humanitaire. Somalie, Arléa, Paris, 1993, p. 31.
  • 25. Guy HERMET, « Rwanda : l’outrage humanitaire », in François JEAN (dir.), Populations en danger 1995. Rapport annuel sur les crises majeures, La Découverte, Paris, 1995, p. 94-95.
  • 26. Appel de MSF-France publié dans Le Monde, 18 juin 1994, cf. Laurence BINET, Génocide des Rwandais tutsis, 1994, Conseil international de MSF- CRASH/Fondation MSF-France, 2004, Paris, p. 52-53.
  • 27. Libération, 15 novembre 1994.
  • 28. Philippe BIBERSON, rapport moral 1996-1997, MSF, Paris.
  • 29. François JEAN, « Crise et intervention », loc. cit., p. 36.
  • 30. Ces opérations des Nations unies ont lieu notamment en République démocratique du Congo (1999), au Liberia (2003), en Haïti (2004), en Côte d’Ivoire (2004), au Burundi (2004), au Soudan (2005).
  • 31. « Nous les peuples. Le rôle des Nations unies au XXIe siècle », rapport du millénaire du secrétaire général de l’ONU, 2000.
  • 32. Nations unies, Communiqué de presse, New York, 1er juillet 2002.
  • 33. Michael BARRY, « L’humanitaire n’est jamais neutre », Libération, 6 novembre 2001.
  • 34. Jean-Hervé BRADOL, « Introduction », in Fabrice WEISSMAN (dir.), À l’ombre des guerres justes. L’ordre international cannibale et l’action humanitaire, Flammarion, Paris, 2003, p. 23-24.
  • 35. Ibid., p. 29.
  • 36. Cf. Judith SOUSSAN, MSF et la protection : une question réglée ?, CRASH/Fon- dation MSF, Paris, avril 2008.
  • 37. Kate MACKINTOSH, « The development of the International Criminal Court. Some implications for humanitarian action », Humanitarian Exchange Magazine, no 32, décembre 2005.
  • 38. Jean-Hervé BRADOL, « Une commission d’enquête sur Srebrenica ! », Le Monde, 13 juillet 2000.
  • 39. Françoise BOUCHET-SAULNIER, « Les actions militaro-humanitaires : vrais problèmes et faux débats », Colloque de Coëtquidan sur le droit international humanitaire organisé par le ministère de la Défense, mai 2001.
  • 40. Eric DACHY, « Justice et humanitaire : un conflit d’intérêt », in Fabrice WEISSMAN, À l’ombre des guerres justes, op. cit., p. 322.
  • 41. International Coalition for the ICC, « The role of NGOs », http://www.iccnow.org.
  • 42. Cf. par exemple Fabrice WEISSMAN, « Humanitarian aid and the Interna- tional Criminal Court. Grounds for divorce », http://blogs.ssrc.org/sudan/category/sudan/humanitarian , http://blogs.ssrc.org/sudan/category/sudan/icc , Making sense of Sudan, juillet 2009, http://blogs. ssrc.org.
  • 43. Fabrice WEISSMAN, « “Not in our name”. Why Médecins Sans Frontières does not support the “responsibility to protect” », 2010, Criminal Justice Ethics, 29 : 2, p. 194-207.
  • 44. Cf. UN Press Release, 7 avril 2004.
  • 45. Cf. Fabrice WEISSMAN, « “Urgence Darfour”. Les artifices d’une rhétorique néoconservatrice », Olfa LAMLOUN (dir.), Médias et Islamisme, Presses de l’IFPO, Beyrouth, 2010, p. 113-132.
  • 46. AFP, 19 septembre 2004.
  • 47. AFP, 29 octobre 2004.
  • 48. Jean-Hervé BRADOL, in Le Quotidien du médecin, 19 juillet 2004.
  • 49. The New York Times, 6 avril 2005.
  • 50. « Sudan expels 10 aid NGOs and dissolves 2 local groups », Sudan Tribune, 5 mars 2009, http://www.sudantribune.com.
  • 51. Cf. Jean-Hervé BRADOL, « Introduction », in Fabrice WEISSMAN (dir.), À l’ombre des guerres justes, p. 13-32.

P.-S.

Fabrice Weissmann est directeur d’études au CRASH, Fondation Médecins sans Frontières.