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Soumise à l’ordre postcolonial

Quand Fadela rallie Sarko : trahison politicienne, continuité politique

par Christine Delphy, Houria Bouteldja
22 juillet 2007

La trahison du PS par Fadela Amara est-elle ce qu’il faut retenir de sa nomination à un poste de secrétaire d’Etat ? Et est-elle vraiment une trahison, pour commencer ? Revenons au début.

« Permettez-moi (...) de saluer votre maman qui nous a rendu un grand service en vous mettant au monde » dit Jacques Chirac à Fadela Amara lors de l’inauguration de la Maison de la mixité, le 8 mars 2006. Avant, le 8 octobre 2004, lors de la 2ème université d’été du mouvement Ni Putes ni Soumises, il lui disait déjà : « Elle (la France) a besoin de vous ».
Pour une féministe blanche, ces messages adressés à Fadela Amara, présidente du mouvement NPNS (Ni Putes Ni Soumises), apparaissent surréalistes, tout autant que sa nomination, en tant que féministe, à un secrétariat d’Etat. En effet, bien que le MLF – à l’exception du groupe Psych et Po – ait revendiqué le terme de « féministe » dans les années 70, dès les années 80 la connotation péjorative du terme était revenue en vigueur. Nouvelles Questions féministes notait alors que « féministe », ordinairement terme d’insulte, était devenu laudatif à partir du coup d’Etat militaire algérien « contre l’islamisme ». Une féministe algérienne était une héroïne, une féministe française une salope frustrée.

« Vérité de ce côté de la Méditerranée, erreur en deçà » ? Comment expliquer cette contradiction : le statut des femmes est très important lorsqu’il s’agit de femmes venues du monde musulman, mais la lutte contre le patriarcat est tournée en ridicule, si ce n’est carrément méprisée quand elle concerne la France ? Ce qui se jouait entre les deux rives de la Méditerranée se joue aussi ici depuis plusieurs années. Le deux poids-deux mesures est devenu caricatural, on s’en est aperçu avec les raisons « féministes » de la loi contre le foulard. Les seules femmes opprimées sont les femmes arabes – et plus largement les femmes non-européennes ou d’origine non-européenne.

C’est ici que la grille de lecture post-coloniale est éminemment utile : car comment ne pas reconnaître dans ce clivage la fameuse –et infâme –distinction opérée dans l’Algérie coloniale entre les « Français musulmans » et les « Français de souche européenne », les premiers étant des sujets de la République, tandis que les seconds étaient les seuls citoyens de ce département ? Les colonies n’existent plus, mais l’expression « Français de souche », loin de disparaître, connaît une fortune inespérée, et désespérante. Et le genre, comme au temps des colonies, est utilisé pour justifier le maintien de cette ligne de clivage entre les Blancs et les Bougnoules, présentés comme les pires sexistes de notre pays, ou peut-être même les seuls. Quand Nicolas Sarkozy dit, dans son discours du 14 janvier 2007 :

« la soumission de la femme, c’est le contraire de la République, ceux qui veulent soumettre leur femme n’ont rien à faire en France »,

parle-t-il de tous les hommes violents ? Inclue-t-il ceux qui tuent par amour, ou par tradition bretonne ou angevine – une femme tous les trois jours, cela ne s’explique pas par la seule immigration – ou parle-t-il seulement de ceux qui tuent pour de mauvaises raisons, ou de mauvaises traditions ? On penche pour la deuxième hypothèse, sachant que Bertrand Cantat par exemple, déjà gratifié d’une peine minime pour un assassinat (comparez avec les peines des meurtriers « culturels », c’est-à-dire PAS « de souche ») et d’un régime carcéral de faveur, va bientôt sortir de prison, et d’autre part que si on prenait à la lettre les rodomontades de Sarkozy, le pays se trouverait singulièrement dépeuplé de sa composante masculine du jour au lendemain.

Fadela Amara a compris tout cela, et propose au groupe dominant – blanc – une offre politique ajustée à sa demande malgré l’effet repoussoir qu’elle suscite chez les populations qu’elle est censée représenter. En effet, cette offre n’est ni plus ni moins que la continuation d’une politique de genre typique de l’ordre colonial. Elle consiste, aujourd’hui comme hier, à « extirper » les femmes arabes et noires de leur milieu. C’est une politique « gagnant-gagnant » car ses deux effets sont tous les deux positifs pour l’ordre établi : l’un pour les dominants en tant que blancs, l’autre pour les dominants en tant qu’hommes. En effet, cette politique d’une part casse les solidarités internes au groupe des « issus de » – en clair des Français de souche non-européenne. D’autre part elle exonère la société blanche de son sexisme, en transformant celui-ci en phénomène exotique, quasiment « importé » (comme quoi certaines délocalisations sont avantageuses).

Voilà pourquoi Fadela Amara recevait les honneurs du PS, voilà pourquoi elle reçoit ceux de la droite. La petite trahison politicienne – le passage du PS à l’UMP – est sans importance, comparée à la continuité politique d’un gouvernement à l’autre, depuis trente ans, à l’obstination française dans le racisme et la misogynie, dans la capacité coloniale à lier les deux pour faire d’une pierre deux coups.

P.-S.

Houria Bouteldja est porte-parole du Mouvement des Indigènes de la République. Christine Delphy est directrice de Nouvelles Questions féministes.

Ce texte est paru dans l’(excellent) hebdomadaire Politis le jeudi 28 juin 2007.