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Une guerre pour les femmes afghanes ?

Seconde partie

par Christine Delphy
5 octobre 2005

Première partie

Les présupposés de l’alibi de la libération des femmes ou le paradoxe du missionnaire

Mais quelques jours après que j’ai eu rédigé la première version de ce texte, cette décision et ses présupposés colonialistes ont été formulés explicitement dans une tribune libre du Monde [1] : “ Franz Xaver Kroetz ne peut-il pas concevoir que les femmes afghanes [....] voient dans les soldats américains (sic) [2] des libérateurs plutôt que des preneurs d’otages ? L’idée que la liberté puisse avoir un prix élevé, qu’elle puisse même valoir de risquer sa propre vie, semble incompréhensible à plus d’un ami de la paix ”. Contrairement aux apparences, la “ propre vie ” dont parle l’auteur de cet article n’est pas la sienne. Au moment même où il dit que la liberté des femmes afghanes vaut le sacrifice de leur vie, il leur dénie cette liberté : c’est lui qui fait ce “ choix ” pour elles. Cette contradiction ne lui est pas propre ; elle imprègne toute l’attitude occidentale vis-à-vis des Afghanes, parce qu’elle est, plus généralement, le principe organisateur de l’attitude des dominants vis-à-vis des dominé•e•s.

Je voudrais proposer une règle simple de morale internationale qui peut valoir aussi entre les personnes : on n’a pas le droit de prendre des décisions, surtout héroïques, quand d’autres que vous vont en supporter les conséquences. La seule population qui peut décider qu’une guerre vaut le coût, c’est celle qui subit ce coût. Or ici, celle qui a décidé la guerre ne subit pas la guerre, et celle qui subit la guerre n’a pas décidé la guerre.

Pour l’instant, la guerre humanitaire n’a pas tenu ses promesses. Les femmes afghanes sont sur les routes, sous les tentes, dans les camps, par millions. Avant la guerre, quatre millions et demi d’Afghan•e•s vivaient dans des camps de réfugié•e•s au Pakistan et en Iran. Depuis, d’autres encore ont fui devant les bombardements américains. Leur nombre exact n’est pas connu, car beaucoup de ces personnes se cachent par crainte d’être refoulées ; on estime néanmoins que le Pakistan et l’Iran en comptent respectivement 700’000 et 300’000 de plus. Mais les plus en danger, et les plus difficiles à compter, sont les “ personnes déplacées de l’intérieur ”, qui, essayant simplement d’échapper aux bombes, ont suivi la ligne de front dans le pays et sont aujourd’hui dans des camps improvisés, sans nourriture et sans protection contre les hommes armés. A ce jour, en raison de la partition du territoire en fiefs contrôlés par les troupes mal nourries des chefs de guerre, “ soldats le jour et bandits la nuit ”, l’aide internationale n’arrive pas à ces personnes. Quand les organisations ne renoncent pas à l’acheminer, elle est détournée par les bandes armées.

Beaucoup de personnes réfugiées - surtout parmi les “ déplacées de l’intérieur ” et les populations des hauts plateaux, privées depuis septembre d’aide alimentaire à cause de la guerre et maintenant isolées par la neige - sont mortes ou vont mourir [3]. Quelques jours plus tard, Karzai commence à dénoncer les représailles contre les Pathans dans les régions où ils sont minoritaires ; puis il profite de sa visite à New York pour demander à l’ONU une force internationale de police, alors qu’il n’avait jusque-là demandé que de l’argent [4].

La reprise de la guerre civile, dont on pouvait sentir les prémisses pendant les combats contre les Talibans, par exemple pendant la prise de Kunduz, est en train de se déclarer de façon ouverte. Le Pathan Shirzai, le gouverneur de Kandahar, dispute avec 20’000 hommes le contrôle d’Herat au Tadjik Ismaïl Khan [5]. Des combats ont éclaté au nord dans la région de Kunduz, et au sud-est dans celle de Khost. Des affrontements ont eu lieu à Mazar-i-Charif entre les troupes de l’Ouzbek Dostum et celles du Tadjik Atta Mohammed, tandis qu’à Gardez, dans le sud-est, le gouverneur nommé par Karzai, Pacha Khan Zadran, se battait avec le chef local, Haji Saifullah, faisant 60 morts [6]. Même la plus protégée des villes, Kaboul, est en proie à l’insécurité. Un diplomate en poste déclare que les habitants ne vont plus dans certaines parties de la ville : “ la culture de la kalashnikov y règne ” [7].

Mais les USA sont occupés à aplatir les montagnes de Bora-Bora, et ont réitéré maintes fois leur peu de goût pour “ la construction de nations ” : en clair, ils détruisent mais ne réparent pas les dégâts. Cette force internationale suffisante pour protéger l’ensemble du pays ne verra donc pas le jour : elle ne comprendra que 4’500 hommes autour de Kaboul et pendant six mois [8]. Les USA ne veulent ni immobiliser assez de soldats pour contrôler les 700’000 hommes en armes sur le territoire de l’Afghanistan, ni laisser les autres pays, qui comprendraient forcément la Russie, le faire. Les Talibans, reconvertis en hommes ordinaires (il leur suffit, comme un Afghan l’a montré à un reporter occidental, de nouer leur turban un peu différemment), vont reprendre du service chez les seigneurs Pathans auxquels ils apporteront leur goût de la guerre - ils ne connaissent que ça - et leur haine des Tadjiks et des Ouzbeks.

L’Occident n’a pas apporté la paix et la prospérité : il a détruit ce qu’il restait à détruire, il a fait fuir encore plus de gens d’un pays déjà exsangue, il a achevé d’affamer un peuple qui mourait de faim, et il a redonné des armes à des chefs de tribu qui ne rêvent que prébendes, conquêtes et massacres. On ne pouvait imaginer, avant la guerre, que l’Afghanistan puisse tomber dans un état encore pire que celui qui était le sien : c’est possible, nous l’avons fait.

Nouveau “ devoir d’ingérence ” et vieille “ mission civilisatrice ”

La moindre des décences voudrait que les Alliés arrêtent de clamer que c’est pour leur bien qu’on fait subir cela aux femmes afghanes (et aux hommes), et surtout s’abstiennent de prétendre que c’est au nom de leur liberté qu’on leur retire le droit de choisir leur sort, et même le droit de vivre. Mais on peut craindre au contraire que ce couplet ne devienne un tube ; la liste est longue des pays auxquels la Coalition des Alliés contre le mal s’est promis de porter le bien par le fer [9]. Et bien sûr, toute ressemblance avec des événements historiques passés, si passés qu’évoquer leur nom est ringard, toute ressemblance donc avec les guerres coloniales est une coïncidence.

La guerre ne fera jamais avancer les droits humains. Car outre des Afghanes et des Afghans, cette guerre au nom de la civilisation a en deux mois envoyé un bon paquet de cette civilisation aux oubliettes. Les Conventions de Genève, déclarées invalides par les Alliés, d’abord complices des crimes du boucher de Mazar-i-Charif (le “ général ” Dostum, vice-ministre de la défense dans le gouvernement Karzai) et des autres [10] ; complices maintenant des manœuvres américaines qui inventent des nouvelles catégories pseudo-juridiques, les “ combattants illégaux ” de Guantanamo, qu’aucun droit, ni national, ni international, ni commun, ni de guerre, ne couvrirait [11] ! Les libertés publiques, orgueil de nos démocraties, annulées. Le droit international, blessé à mort - le grand corps agonisant de l’ONU est là pour en témoigner.

Seule une coopération vraie et pacifique entre les nations fera progresser les droits humains. Or elle n’est pas à l’ordre du jour. Non seulement les vrais buts de la guerre ne sont nullement les arguments avec lesquels on la “ vend ” aux opinions, mais ces arguments “ humanitaires ” ou “ humanistes ” eux-mêmes sont viciés au départ. Ceux de l’auteur de la tribune libre cité plus haut par exemple, sont typiquement les arguments des moines espagnols vis-à-vis des Indiens du Nouveau Monde : ils postulent que nous (les Occidentaux) savons ce qui est bon, pour tout le monde, et que nous avons le droit - et peut-être le devoir - de le proposer ou de l’imposer aux autres. Ces autres, qui nous sont intellectuellement et moralement inférieurs, n’ont pas la même valeur que nous : leur vie non plus n’a en conséquence pas la même valeur que la nôtre.

Les populations civiles des pays de l’alliance n’ont pas d’intérêt direct aux guerres impérialistes. Les motifs réels de leur gouvernants ne les “ motivent ” pas : dès lors que des raisons économiques sont invoquées, la légitimité des guerres est diminuée aux yeux du public. Les gouvernements fournissent toujours aux guerres des motifs désintéressés, voire nobles, sinon comme seule raison des guerres, au moins comme adjuvant ou comme excipient. La guerre du Golfe était bien perçue par l’opinion comme une guerre “ pour le pétrole ”, mais aussi comme “ la guerre du droit ” - l’un faisant passer l’autre. La guerre de Serbie, la plus populaire, est réputée avoir évité un génocide. Il est possible qu’il y ait de la duplicité dans les opinions publiques, qu’elles soient en réalité d’accord avec les motifs intéressés et égoïstes des guerres. Mais il est certain que ce n’est pas ce que les opinions mettent en avant : elles laissent le cynisme à leurs gouvernants.

Dans la guerre afghane, l’opinion française a accepté un “ pastis ” de raisons, dont certaines peu morales, comme la vengeance. Mais cette motivation honteuse doit être “ équilibrée ” par autre chose ; on ne peut donner pour unique but à cette guerre de martyriser encore plus l’une des populations les plus pauvres et les plus éprouvées du monde ; il faut que la guerre porte une promesse de bien, ou au moins de mieux, pour le peuple afghan, qu’il soit en quelque sorte “ récompensé ” pour ses souffrances.

Et c’est pourquoi le motif des femmes afghanes, apparu tard, est cependant crucial, car il confère au conflit sa nécessaire dimension “ altruiste ” et “ morale ”. Mais, on l’a vu, ce motif recèle, en fait, la négation du libre arbitre et même de la vie des personnes qu’il vise. A quelle structure éthique appartient donc ce motif moral, et dans quelle mesure est-il vraiment “ altruiste ” ?

Le motif moral - ici la “ libération des femmes afghanes ” - fait appel à des valeurs en apparence progressistes : mais en apparence seulement ; car à l’examen, elles consistent en la croyance plus ou moins consciente en la “ mission ” de l’Occident ; or nous ne croyons avoir une telle mission que parce que nous croyons posséder la “ civilisation ” ; aucun journaliste, aucun homme politique, aucun intellectuel, n’a critiqué l’équation faite par G.W. Bush et ses épigones entre Occident et civilisation après les attentats du World Trade Center - au contraire, un consensus total s’est dégagé pour y voir “ une attaque contre la civilisation ”.

L’action des puissances occidentales dans le monde non-occidental s’appuie sur des opinions publiques dont la vision de ce monde n’a guère changé en profondeur depuis la fin de la colonisation. La croyance en la supériorité de l’Occident est intacte. Ce racisme plus ou moins affirmé s’allie aujourd’hui à une compassion de type paternaliste ; leur combinaison produit une idéologie potentiellement très dangereuse pour les non-Occidentaux et plus largement pour les peuples et les groupes dominés, car elle justifie tant l’intervention militaire que l’action humanitaire, et parfois les deux en même temps, comme on l’a vu quand l’opinion américaine approuvait le largage simultané de bombes et de colis. Nourrir et punir, cela définit le rôle des parents vis-à-vis des enfants ; le vocabulaire utilisé par G.W. Bush est très révélateur ; que ce soit à ses alliés ou à ses ennemis, il parle le langage d’un père sévère mais équitable, qui selon la conduite des enfants, distribue les bons et les mauvais points, les châtiments et les récompenses. Egalement révélateur, le fait que les opinions occidentales ne semblent pas avoir été choquées par cette condescendance, ce qui indiquerait qu’elles s’identifient à la position assumée par G.W. Bush.

Sans tenter pour le moment de relier ces attitudes à l’action réelle des gouvernements occidentaux depuis cinquante ans, on doit constater que les changements idéologiques annoncés par la décolonisation, la Charte de l’ONU, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et toutes les autres conventions internationales, ne semblent ni refléter ni influencer le moins du monde le sentiment commun. Les mots ont changé : mais il n’est pas difficile de reconnaître sous le nouveau vocable du “ devoir d’ingérence ” la vieille mission civilisatrice, toujours aussi meurtrière, car elle incorpore le paradoxe du missionnaire : “ on sauvera leurs âmes (leur liberté) même s’il faut les tuer pour cela ”.

P.-S.

Cet article est paru dans la revue Nouvelles questions féministes, vol 21, n° 1, 2002. Nous le reproduisons avec l’autorisation de l’auteure.

Notes

[1] Peter Schneider, Le Monde, 5 décembre 2001.

[2] L’usage par la presse du terme “ libération ” a probablement évoqué chez Schneider l’image des Françaises embrassant les soldats américains lors de la libération de Paris. Mais l’action ne se passe pas en France en 1944. En 2001 et en Afghanistan les soldats américains ne se montrent pas ; ce sont les troupes de l’Alliance du Nord, dont la réputation n’est pas exactement celle de “ libérateurs ”, qui sont entrées dans Kaboul.

[3] Il n’y a pas plus de décompte de ces morts que des victimes directes des bombes américaines, bien que dès décembre, certaines organisations humanitaires nord-américaines les estiment à plus de 3’700. ]. Comme dans toutes les guerres et toutes les famines, ces morts comprendront un nombre disproportionné de femmes. Et sans aucune garantie que ce “ sacrifice ” leur vaudra des droits. Doit-on d’ailleurs parler de sacrifice, quand elles ne l’ont pas choisi ? Non. Il faut parler ici de mauvais traitements imposés par autrui, voire de torture.

Mais ceci est temporaire, dira-t-on ; avec la paix revenue, l’aide alimentaire va reprendre, le pays va être reconstruit. On en est encore loin, parce que la reconstruction du pays exigerait la paix, et que la paix, justement, n’est pas revenue.

Les USA se sont servi des chefs de guerre qui avaient semé la ruine en Afghanistan avant 1996 ; 700’000 hommes armés rodent dans un pays encore plus ravagé qu’avant. Les clivages ethniques, déjà accentués pendant la première guerre civile (1992-1996), ont été encore renforcés par les Talibans, qui méprisent tous les non-Pathans. Avec leur défaite, à la rivalité classique des chefs de guerre s’ajoute le désir de vengeance des Hazaras, des Tadjiks et des Ouzbeks. RAWA demande instamment le 10 janvier qu’une force internationale “ protège le peuple afghan contre les criminels de l’Alliance du Nord ” [[www.RAWA.org, lettre de RAWA.

[4] BBC World, 30 janvier 2002.

[5] Globe and Mail, 22 janvier 2002.

[6] AP et Time Magazine Newsletter, semaine du 1 au 7 février 2002.

[7] Hindustan Times, d’après l’AFP, 25 janvier 2002.

[8] Hindustan Times, 20 janvier 2002.

[9] Le 31 janvier, G.W. Bush réitère pour la cinquième fois depuis le 11 septembre l’assurance que les USA vont livrer une guerre à l’échelle mondiale, et met en cause de nouveaux pays : l’Iran et la Corée du Nord ainsi que le Hamas, le Hezbollah et le Djihad islamique, trois groupes de résistance à l’occupation israélienne. Deux jours avant, les premiers soldats américains sont arrivés au Philippines. Les médias et l’opinion occidentale balaient ces déclarations depuis trois mois comme autant d’excès de langage. Il faudra sans doute qu’un autre pays soit la cible d’une campagne de bombardements, ce qui ne saurait tarder, pour qu’on prenne ces déclarations pour ce qu’elles ont : l’annonce d’un programme, et non des effets rhétoriques.

[10] Robert Fisk. “ We are the War Criminals Now ”, The Independent, 29.11.01 ; Human Rights Watch, www.hrw.org, 01.12.01 ; cicg.free.fr, 29.11.01.

[11] www.hrw.org, 22.01.02 ; cicg.free.fr, lettre de la CICG, 23.01.02 ; www.amnesty.org, lettre à M. Bush, 21.01.02.