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Vers un lac immobile où deux bateaux se croisent

Quelques réflexions sur Céline et Julie, Camille et Sophie, la maison, le lac et, bien sûr, le bateau

par Marie-France Pisier
16 mai 2021

Il y a dix ans, le 24 avril 2011, disparaissait Marie-France Pisier, dans des conditions dramatiques et non encore élucidées. En hommage à une artiste unique, qui fut aussi une militante féministe et une personne intègre, nous publions, en partenariat avec le Département itinérant de Céline & Julie Studies, le beau texte qu’elle avait rédigé pour un petit dossier de presse bleu aujourd’hui disparu, ou presque [1].

Céline et Julie est une comédie d’aventures, le choc d’une rencontre. Son action se déroule dans cette zone si chère à Cocteau entre veille et rêve. C’est-à-dire, de l’autre côté du miroir. Julie est une bibliothécaire à la vie rangée, sans histoire ni surprise. Céline, une sorte de Lapin Blanc, personnage magique (en fait elle est prestidigitatrice), en laissant tomber trois objets devant Julie, assise sur un banc de square, I ’entraîne – telle Alice – dans un monde d’aventures.

Car Céline est aussi mythomane. Elle raconte n’importe quoi pourvu que ce soit drôle et exalte son imagination sur sa vie passée, sur les voyages qu’elle n’a pas faits... Des histoires qui baignent dans une atmosphère de luxe et de suspense… Et il se trouve tout à coup, étonnamment, qu’une de ses histoires fasse réagir Julie, la fasse rêver à une situation identique... Cette maison riche et isolée dont parle Céline, cet homme veuf avec une enfant de huit ans, ces deux femmes mystérieuses, I’une brune et l’autre blonde, ces rapports troublants pourraient-ils être les mêmes qu’elle, Julie, croit connaître ?

Qu’est-ce que la maison représente dans le film ?

La maison, le mélo qui s’y passe, les Clichés que l’on représente Bulle et moi, c’est un peu un « modèle » oublié qui resurgit dans la mémoire de Céline et Julie. Modèle de vieux films des années 40-45 – modèle des rôles : la blonde faussement coupable et la brune faussement innocente ; modèle de jeu : où chaque geste, chaque intonation est un calcul.

Ce n’est pas par hasard que Camille et Sophie, nos prénoms, sont aussi ceux des petites filles « modèles » de la comtesse de Ségur...

(Qu’est-ce qu’un modèle ? Quelque chose de réel qu’il faut suivre et imiter – un objet qui va produire sa propre image et la multiplier.)

Que se passe-t-il alors ?

Céline et Julie, comédiennes d’aujourd’hui, confrontées à leur passé, à leur histoire de comédiennes, petites filles aimantes-haineuses de Marlène Dietrich, de Gene Tierney et de tant d’autres, vont se révolter.

Elles vont tenter d’effacer, de censurer cette image d’elles- mêmes pour proclamer leur liberté.

Comment ? Par le rire, la spontanéité, l’improvisation.

Chacune d’entre nous y perd des « plumes » littéralement : alexandrins contre jeux de mots, réminiscences littéraires contre lapsus...

Bref, de part et d’autre, sur chaque bateau, on « rame », on se donne du mal pour avancer.

Vers où ? Vers un lac immobile où nos deux bateaux vont se croiser, l’espace d’une seconde, se superposer, se condenser comme dans le rêve, avant de continuer leur déplacement...

Est-ce que vous avez voulu ridiculiser vos rôles et ce qui se passe dans la maison ?

Non, il s’agissait de les mettre à distance – pas une distance destructrice, une bonne distance – qui ne menacerait ni par trop de réel, ni par trop d’étrangeté. D’où le rythme de la voix, le choix des costumes et des coiffures, ni modernes ni datés, les gestes précis et suspendus, les superpositions de détails physiques rappelant différentes « stars » de cinéma.

Bref, une distance opérante pour Céline et Julie, afin qu’elles puissent se reconnaître et dire en parlant de la maison : « Cet enfant monstrueux que nous avons voulu. ».

Notes

[1Merci, évidemment, à Pacôme Thiellement, qui a récupéré la chose.