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50% femme-50% homme

Domination, émancipation et identités de genre dans Pat and Mike de George Cukor

par Sylvie Tissot
10 novembre 2006

Comme beaucoup de films de George Cukor, Pat and Mike (1952) est centré sur un personnage de femme, et raconte l’histoire de son affirmation et de son émancipation, individuelle, affective et sociale. Comme dans d’autres films de Cukor également, à la remise en cause, souvent drôle, de la domination masculine, s’ajoute une contestation non moins joyeuse de l’ordre des genres [1] : en témoigne le couple très étrange (queer) qui se forme au cours du film entre cette universitaire bourgeoise et athlète, Pat, et le demi-escroc qui va devenir son coach, Mike.

Sortir de l’aliénation du couple : se prendre en charge soi-même

Le personnage de Pat est d’emblée montré - et l’actrice Katharine Hepburn s’y prête à merveille - comme une femme dynamique, énergique, dotée de nombreuses qualités, et d’un caractère bien trempé. Fiancée, elle n’est pourtant pas une jeune fille (elle est veuve). Universitaire, elle pratique de nombreux sports (golf, tennis, mais aussi, nous dit-elle, tir, hockey sur glace, basket, un peu de base-ball et même boxe - en catégorie poids plume toutefois...), à un niveau excellent et sans grands efforts. Dès la première séquence, on la voit, exaspérée par les conseils condescendants d’une joueuse de golf, la renvoyer dans les cordes par quelques répliques bien senties.

Malgré ces atouts, Pat porte en elle une faiblesse fondamentale. Cette faiblesse se révèle au moment où elle joue, et quand son fiancé, Collier, la regarde : le regard de ce dernier, a priori tendre mais plein de paternalisme, en apparence encourageant, en réalité autoritaire, la pétrifie au sens propre du terme, comme si elle voyait quelque chose de terrifiant en face d’elle, de sorte qu’elle perd tous ses moyens, au sens propre du terme encore. Elle porte sa main à sa bouche, comme pour se ronger les ongles... et rate tous ses coups. Alors qu’elle est une sportive accomplie, elle multiplie les fautes élémentaires, et à trois occasions (lors d’une partie privée de golf, lors d’une compétition de golf et lors d’un tournoi de tennis), elle passe à côté de la victoire. Lors du tournoi de tennis, avant de s’évanouir, elle a des visions où elle est toute petite devant un énorme filet, avec une toute petite raquette devant l’énorme raquette de son adversaire. Ce sont l’absence d’identité individuelle et l’insécurité fondamentale que génère son couple qui sont ainsi figurées.

Le film commence quand Pat passe d’une rumination sur ses échecs sportifs à une remise en cause plus générale de sa vie et de son fonctionnement. Remise en cause qui se traduit pas la décision soudaine, alors qu’elle est installée dans le train avec son fiancé, de ne pas partir avec lui. La scène les montre assis l’un à côté de l’autre, son fiancé l’incitant à voir le bon côté des choses (puisqu’elle ne travaille plus, ils peuvent avancer la date de leur mariage !), estimant qu’elle a travaillé bien trop longtemps, et ironisant sur et infantilisant sa combativité (que, elle, soupçonne déjà d’être un combat sur elle-même) :

I think you’ve worked long enough, done enough, don’t you ? What are you trying to prove ? Who are you trying to lick ? (Je pense que tu as travaillé trop longtemps, tu en as trop fait, non ? Qu’est-ce que tu essaies de prouver ? Qui est-ce que tu essaies de battre ?)

Myself ! en serrant les poings - ( Moi-même !)

You’re just the kid who can do it ! (On dirait un enfant qui dit « je suis cap’ » !)

Alors qu’il lui promet de désormais s’occuper de tout, une chose lui apparaît très clairement : c’est elle qui doit s’occuper d’elle-même !

Why don’t you just let me take charge ? (Pourquoi ne me laisses-tu pas m’occuper de tout ?)

I have to take charge of myself ! (Je dois m’occuper de moi-même.)

But what’s the good of this ? (Mais à quoi ça sert ?)

C’est à la suite de ces répliques qu’elle balance ses valises par la fenêtre, et saute du train en marche. La blessure profonde qu’elle ressent et qu’elle pensait liée à sa défaite lors du tournoi, s’explique alors : elle résulte du sentiment de n’être, aux yeux de son fiancé, qu’une « little woman » (une petite femme), et par conséquent d’être « nobody  » (personne). Elle décide d’accepter la proposition que lui fait Mike, un coach un peu escroc de gérer sa carrière sportive.

Le reste du film est organisé autour de son évolution sentimentale (elle va quitter son fiancé et tomber amoureuse de Mike) et de sa carrière sportive (elle remporte finalement la compétition de golf). Les combats sportifs s’avèrent alors être une sorte de métaphore du combat qu’elle mène contre (et finalement pour) elle-même, c’est-à-dire contre l’aliénation qui la maintient en même temps dans l’échec professionnel et dans la soumission par rapport à un homme.

Changer soi-même en changeant les autres

L’émancipation de Pat passe par plusieurs étapes. Il y a d’abord ce moment important où elle aide quelqu’un d’autre à s’émanciper, en l’occurrence cet autre sportif dont s’occupe Mike, un boxeur en apparence un peu débile, Hucko. Alors que ce dernier se plaint de l’absence de Mike aux matchs, elle lui explique qu’il n’a pas besoin de lui, et que les trois questions que Mike lui fait répéter mécaniquement, comme à un automate soumis à son maître, il est trop vieux pour continuer à y répondre [2]. Même si Mike le laissait tomber, lui explique-t-elle, il ne tomberait pas dans le ruisseau, car « you have to belong to yourself  » (il faut que tu sois ton propre maître). Et les conseils qu’elle lui donne ensuite pour s’émanciper de la tutelle de Mike sont comme des conseils qu’elle se donne à elle-même pour surmonter la profonde faiblesse et le sentiment de néant qu’elle ressent quand elle est observée par Collier.

When you’re on that ring, you ought not to worry about anyone. Mike or anyone. (Quand tu es sur le ring, il ne faut pas que tu te soucies de qui que ce soit. Ni de Mike, ni de personne.)

What about that guy I’m fighting ? (Et le type qui est en face de moi ?)

No even him. You see, it’s never you against the whole world.(...) Just you against yourself. (Même pas lui. Tu vois, tu ne te bats jamais contre le monde entier. Seulement toi contre toi.)

Well, I could lick myself allright ! (Ben, oui, je pourrais sans problème me foutre une raclée !)

That’s all you have to do. Lick yourself. Make yourself and own yourself. Never mind Mike or anyone. (C’est exactement ce que tu dois faire. Te battre contre toi. Te faire toi même et t’appartenir à toi même. Peu importe Mike ou qui que ce soit d’autre.)

On comprend alors le sens de l’engagement acharné de Pat dans la compétition sportive : non pas vaincre l’adversaire... mais elle-même, et son insécurité face au monde qu’entretient sa relation avec Collier.
L’autre élément décisif du parcours de Pat, c’est sa rencontre avec Mike, et la relation qui s’instaure entre eux deux. Ce n’est évidemment pas seulement qu’elle quitte un homme pour un autre, qui lui conviendrait mieux ou qui serait moins possessif. D’abord Mike ne s’avère pas du tout moins possessif, du moins au début. Ne se comporte-t-il pas avec Pat comme avec sa jument ? Ne pose-t-il pas clairement comme son « propriétaire » ? Pourtant, s’il contrôle ses moindres faits et gestes, s’il lui interdit de fumer ou de boire de l’alcool, il exerce une domination différente. Elle s’exprime de manière plus brutale, moins policée que dans le milieu bourgeois auquel appartient Collier, mais elle s’accompagne d’un vrai intérêt pour Pat (pour ses performances sportives et pour son corps la première fois qu’il la voit ; pour l’argent qu’elle est susceptible de rapporter ensuite et progressivement pour l’ensemble de sa personnalité, y compris sa droiture).

Mais de même que ses conseils vont faire changer le boxeur Hucko et lui permettre de remporter son combat, Pat ne remporte le sien qu’après être parvenue à changer Mike, et notamment à le contraindre à redéfinir leur relation et leurs identités.

Se prendre en charge en franchissant les barrières

Mike change d’abord sous l’effet des sentiments qu’il ressent progressivement pour Pat, et qui vont petit à petit l’humaniser. Pour la convaincre de laisser tomber avec Collier, il lui explique à quel point leur relation est déséquilibrée, jusqu’à lui exposer une vision relativement égalitariste du couple (sur le mode de la relation entre un sportif et son manager, telle qu’il la définit au moment où ils signent leur contrat : 50-50) : « This man-woman thing, it has to be a fifty-fifty thing. 5-0-5-0. He’s 75. You’ll never be 5-0-5-0 with him. Why do you get yourself hooked with a guy who’s got his horns on you ? » (Entre les hommes et les femmes, ça doit être du 50-50. Lui, il a 75. Tu ne seras jamais à 50-50 avec lui. Pourquoi est-ce que tu t’accroches à un homme qui te cloue au sol comme ça ?)

Par ailleurs, pour elle, il refuse de se prêter aux magouilles auxquelles il participe habituellement avant les matchs (en demandant à ses sportifs de perdre pour se faire de l’argent sur les paris) : en congédiant ses associés habituels (et en s’exposant à leur vengeance), il abandonne les valeurs de son milieu pour celles de Pat, la participation courageuse et honnête dans la compétition.

S’il arrête d’être un petit coach sans grande moralité, tyrannique et viril, c’est surtout qu’il va reconnaître et accepter ce qu’est Pat : une personne à part entière, avec son identité qui brouille ses repères habituels, et notamment la hiérarchie des genres. En effet, Pat n’est pas seulement, dans ce film, une femme qui, faisant passer ses propres interrogations et sa propre carrière avant son couple, refuse la domination masculine ; c’est aussi une femme qui rejette une vision essentialiste des relations de sexe, qui assignerait à la femme et à l’homme certaines qualités, certains comportements, bref un certain destin, et qui conteste les catégories mêmes d’homme et de femme. Son prénom, ou plutôt son diminutif (utilisé pour Patricia comme pour Patrice) est révélateur. La première scène du film l’est aussi : sa résistance à l’ordre des genres apparaît déjà très clairement quand son fiancé, qui vient la chercher pour un tournoi de golf, lui reproche d’être en pantalon et non pas en jupe (c’est-à-dire de ne pas être assez « féminine »). On voit déjà que, si elle obtempère, c’est de manière très « masculine » : en courant chercher une jupe, en grimpant à quatre pattes sur le capot de la voiture, et en l’enfilant en vitesse, sans coquetterie aucune.

La bagarre entre Mike et ses associés venus lui mettre une raclée, à laquelle Pat vient se mêler, constitue la scène décisive : en entrant tête baissée dans la bagarre (contrairement aux consignes répétées de Mike de se tenir à part), en mettant KO les deux gangsters, et de ce fait en sauvant son coach, complètement passif dans l’histoire, elle apparaît bel et bien... comme un homme ! Le renversement des identités de genre auquel elle procède est d’ailleurs bien perçu comme tel par Mike, qui y voit dans un premier temps une remise en cause radicale de sa réputation d’homme fort, protecteur et viril. Furieux, il exprime dans cette tirade son identité de mâle, et donc de défenseur de l’ordre traditionnel des genres : « I like everythinkg to be 5-0-5-0, I like he to be a he and she to be a she » (Je suis pour le 50-50. Mais j’aime que lui, ce soit lui, et elle, ce soit elle).

Alors que, on l’a bien compris, du côté de Pat, le 50-50 ne veut pas dire seulement égalité entre homme et femme, reconnaissance des compétences et aspirations de chacun (ou encore partage des bénéfices), mais aussi éventuellement 50% de femme et 50% d’homme... dans chacun ! Le plus fort, ce n’est pas seulement qu’elle va faire accepter cela à Mike, mais qu’elle va révéler en quoi, lui aussi, il peut être, sinon 50% homme-50% femme, du moins autre chose que 100% homme. D’abord Mike traite Pat, loin de la déférence romantique mais paternaliste de Collier, avec brutalité, mais finalement comme un mec. Par ailleurs, on le voit dans une des dernières scènes venir secrètement fermer sa fenêtre et la border, et on apprend qu’il le fait chaque soir à son insu. Comme si leur relation, construite comme une amitié virile, reposait dans le même temps sur un rapport filial dans lequel Mike apparaît (plus que comme un mari ou un père) comme une vraie mère.

Le couple Mike/Pat se forme alors que les identités des genres se troublent ; il se forme aussi sur la base d’une certaine remise en cause des frontières sociales. Car au moment où ils se disent leur amour, alors que leurs identités se redéfinissent, Mike soulève très explicitement la question de la distance sociale qui les sépare, elle venant de la haute et lui à peine dégrossi (ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Pat, membre des classes dominantes, se contente de balayer la question). Par ailleurs, le réalisateur souligne la relativité des normes sociales : car si Mike est un peu escroc, Collier, le premier fiancé, pratique aussi l’arrangement, sous une forme plus respectable en apparence, mais finalement pas plus honorable car il contraint sa fiancée à jouer au golf avec des notables pour faire avancer ses petites affaires professionnelles.

Un couple très étrange

Finalement, le couple Pat/Mike s’avère bien singulier. Il repose sur un masculin et un féminin complètement redéfinis puisque chacun en vient à endosser des rôles affectifs et sociaux inversés par rapport à leur genre : la femme devient l’athlète qui se bagarre, et l’homme un coach aux petits soins, un peu dépassé. En outre, loin de se réduire à des sentiments, et loin de se déployer dans le privé (comme le couple Collier/Pat avait toutes les chances de le faire), leur relation se construit et se poursuit sur la passion qu’ils ont en commun : le sport.

Et d’ailleurs, symboliquement, ce n’est pas le mariage qui scelle leur union à la fin du film, mais une sorte de contrat, passé sur le terrain de golf, où elle lui fait répondre aux trois fameuses questions (« the three big questions ») que lui, en tant que coach, posait rituellement à ses sportifs, dont Hucko. Cette fois là, c’est elle qui les lui pose, et c’est lui qui se plie à l’exercice, en donnant les réponses qu’il faut donner, à l’exception de la dernière...

I’m gonna ask you the three big questions, Mike. (Je vais te poser les trois grandes questions, Mike)

Go ahead. (Vas-y)

Who made you ? (Qui t’a lancé ?)

You did. (Toi)

Et le plan suivant montre Pat, sur le cours de golf, faire un tir formidable.

Who owns the biggest piece of you ? (A qui tu appartiens ?)

You do. (A toi)

Et alors qu’elle repère Collier parmi les spectateurs, un temps déstabilisée, elle se reprend. Mike lui lance un coup d’œil complice. Ayant trouvé sa force, son identité et un autre amour, ayant cessé d’être une « femme » [3], elle n’est plus vulnérable face aux injonctions, à la normalisation et à l’intimidation masculine. Et elle fait encore un coup magnifique. Suivent ces dernières répliques, aux connotations amoureuses autant que sexuelles :

What would happen if I ever dropped you ? (Qu’est-ce qui se passe si je te laisse tomber ?)

I’d go right down the drain. (J’irai dans le ruisseau)

And ? (Et...)

Take you right down with me ! (Je t’y emmène avec moi !)

Notes

[1] Sur la première dimension, voir notamment Une femme qui s’affiche ou The Women (sur ce film, Sylvie Tissot, « L’amour au pluriel : The Women de George Cukor ».). Sur la perturbation de l’ordre des genres, voir Sylvia Scarlett, film dans lequel joue la même Katharine Hepburn.

[2] - Who made you Hucko ? (Qui t’a lancé ?)
You, Mike.( Toi, Mike.)
Who owns the biggest piece of you ? (A qui tu appartiens ?)
You, Mike. (A toi, Mike)
What will happen if I drop you ? (Qu’est-ce qui t’arrive si je te laisse tomber ?)
I go right down the drain. (J’irai dans le ruisseau...)
And ? (Et ?)
... stay there. (... j’y resterai.)

[3] Dans le sens où, comme le dit Monique Wittig à propos des « lesbiennes [qui] ne sont pas des femmes » (La pensée straight, Balland, 2001), par son attitude et par ses choix, elle questionne directement cette catégorie de « femme ». On renvoie, à ce propos, au travail de Monique Wittig qui montre, dans la continuité des écrits de Simone de Beauvoir ou de Christine Delphy, que cette catégorie n’est pas la simple traduction d’une réalité biologique. Que cette catégorie fonctionne comme marqueur identitaire majeur est le résultat d’une construction sociale, et alimente la domination. Ce système de différence entre homme et femme implique en effet directement un système de hiérarchie entre homme et femme, et fonctionne en outre comme autant d’injonctions à adopter, pour les femmes, certains comportements dits « féminins » et, pour les hommes, des comportements dits « masculins ».