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Clichés et lieux communs dans la réception de Simone de Beauvoir (Première partie)

La réduction du livre à son auteur

par Toril Moi
23 décembre 2008

Il est frappant de constater le temps et l’énergie investis par des critiques dans l’étude d’un auteur, Simone de Beauvoir, que, de toute évidence, ils détestent. Il est également curieux que des écrivains animés des meilleures intentions ou affichant une certaine neutralité, alors même qu’ils annoncent leur admiration pour l’œuvre de Beauvoir, glissent imperceptiblement et comme à leur insu vers une position de supériorité critique. L’auteure d’une biographie sur Simone de Beauvoir, Toril Moi [1], montre comment, dans un large éventail de contexte, les qualités personnelles et littéraires de Simone de Beauvoir sont jugées avec sévérité et déclarées insatisfaisantes. Et ce dénigrement s’opère sur la base de schémas de pensée sexistes que l’on a retrouvés encore récemment dans un reportage consacré à la philosophe et féministe par le Nouvel Observateur.

On ne peut lire les détracteurs les plus acharnés de Beauvoir sans être frappé par la récurrence de certains clichés et lieux communs. « Les livres écrits par des femmes sont traités comme s’ils étaient eux-mêmes des femmes et la critique se lance, pour son plus grand bonheur, dans une mensuration intellectuelle de bustes et de hanches  », écrit Mary Ellman dans Thinking about women (p 29). Les positions politiques et philosophiques de Simone de Beauvoir subissent aussi ce traitement. Tout se passe comme si le fait même de sa féminité bloquait toute discussion des enjeux de son œuvre, qu’ils soient littéraires, théoriques ou politiques. Au lieu de cela, la critique revient de façon obsessionnelle sur la question de la féminité ou plus exactement sur ce qu’on peut appeler « le lieu commun de la personnalité », discutant avec passion l’apparence extérieure de Beauvoir, son caractère, sa vie privée ou sa moralité. Autrement dit, peu importe ce qu’une femme peut dire, écrire ou penser : ce qui importe c’est ce qu’elle est.

C’est dans ce contexte qu’on voit apparaître la figure de la midinette, avec ses connotations incontournables de naïveté, de superficialité et de sentimentalité mièvres. D’après la définition du Petit Robert, une midinette est « une jeune fille de la ville, simple et frivole ». Le cliché de la midinette atteint son paroxysme dans les Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss où l’existentialisme dans son ensemble est accusé de n’être rien d’autre « (qu’)une sorte de métaphysique pour midinettes  », car cette prétendue pensée n’est en fait que la « promotion de préoccupations personnelles à la dignité de problèmes philosophiques  » (p 50).

Et Eric Neuhoff d’écrire à propos de La cérémonie des adieux : « Quand elle voyage, c’est une midinette qui envoie des cartes postales à sa famille « la vue est exceptionnelle ». On doit au même journaliste la référence à Beauvoir du plus mauvais goût, où il n’hésite pas à la comparer au chien Milou, le fidèle compagnon de Tintin :

« Aujourd’hui, preuves en main, il n’est pas interdit de penser que Simone de Beauvoir était Milou. Un Milou qui, un an après la disparition de Tintin, lèverait la patte sur ses culottes de golf  ».

Etienne Lalou affirme, dans son compte rendu pour L’Express des Belles Images, qu’il faut lire le textes à la lumière des « deux pôles opposés de la personnalité de Simone de Beauvoir : une philosophie (sic) austère et une midinette sentimentale  » (p 108). Bernard Pivot fait entendre une note similaire lorsqu’il appelle Simone de Beauvoir « une vraie femme de lettres (pour le courrier du cœur)  ». Quant à l’auteur d’extrême droite, Robert Poulet, il va plus loin encore puisqu’il proclame que toutes les femmes de lettres y compris Beauvoir sont des « midinettes en diable » (p 174).

Beaucoup de critiques commencent par réduire chaque texte de Beauvoir à la personne de l’écrivain pour ensuite déclarer que de telles effusions autobiographiques ne sauraient en aucun cas être considérées comme de l’art. Un tel engagement avec la vie n’est selon eux qu’un travail de documentation laborieux ayant plus à voir avec l’histoire qu’avec la littérature. Brian T. Fitch déclare que L’Invitée est un roman tellement autobiographique qu’il ne peut être considéré comme « une œuvre d’art en elle-même ». Son intérêt est plus grand pour l’histoire de la littérature que pour la critique littéraire (p 13). Il n’est pas étonnant qu’il en vienne à conclure que Simone de Beauvoir manque d’imagination (p 149). Robert Poulet voit dans Les Mandarins un roman typiquement féminin, c’est-à-dire une œuvre désespérément confessionnelle et sans le moindre intérêt (p 173-174). Et il continue en disant :

« De fait, presque toutes les amazones de la science, de la pensée, de la politique paient d’une espèce d’infantilisme secret leur indépendance spirituelle. (...) L’humeur féminine n’est pas faite pour la liberté ; il lui faut, pour faire valoir toute son exquisité, des limites et des contraintes. Chaque fois qu’on hisse une fille d’Eve sur un sommet, elle se tient mal et elle dit des bêtises. (...) Pour parler net, ce [Simone de Beauvoir] n’est pas du tout une femme forte, mais un être timide, hésitant et nostalgique, qui se force à marcher d’un pas résolu, sous le casque d’une cérébralité artificieusement durcie  » (La lanterne magique, p 174-176).

Une partie de la critique fait preuve d’une propension peu commune à réduire tous les écrits de Beauvoir à une expression importune de sa personnalité ; Jean-Raymond Audet représente un extrême de cette tendance fort répandue par ailleurs. Insistant sur le fait que tous les personnages fictifs de Beauvoir (en particulier les femmes) « sont » Beauvoir en personne, Audet, suivi par la masse des critiques qui recourent à la même stratégie, finit par doter le malheureux auteur de tous les vices imaginables, entre autres celui de projeter d’une manière contrariante sa propre psychologie sur ses personnages. Cette pétition de principe n’est pas dissuasive. Largement inspirée de l’ouvrage beaucoup plus sensé d’Elaine Marks sur le même sujet, l’étude consacrée par Audet à Beauvoir et à la mort est fanatique dans ses efforts visant à présenter Beauvoir comme un être narcissique, égoïste et naïf :

« Quelle naïveté ! quel narcissisme ! Et quelle manie de doter ses personnages de tous les avatars de sa propre évolution psychologique, sociologique et politique !  » (p 91).

A en croire Audet, Beauvoir ne serait pas seulement la Françoise de l’Invitée (p 49), mais aussi Régine, l’actrice névrosée de Tous les hommes sont mortels dont il écrit qu’elle est « un portrait éminemment fidèle de notre auteur » (p 102). En fait, elle est pour lui chacun des personnages qu’elle a jamais inventés, même ceux des romans qu’elle a écrits dans les années 60 : elle est la Monique de la Femme rompue, une ménagère qui n’a jamais eu de carrière personnelle et qui sombre dans la dépression quand son mari la quitte après vingt ans de mariage ; elle est la Murielle du Monologue, une femme qui pousse sa fille adolescente au suicide et qui arrive au seuil de la psychose en répandant avec complaisance un torrent d’imprécations et de dénonciations contre sa famille, ses anciens amis et ses ex-amants. Même Laurence, la directrice publicitaire anorexique des Belles Images est selon Audet un fidèle miroir de la personnalité de Beauvoir. Dans Tout compte fait, Beauvoir commente la façon dont beaucoup de ses lecteurs cherchent à tout prix à l’assimiler à ses personnages :

« Cependant beaucoup de lecteurs prétendent me retrouver dans tous les personnages féminins. La Laurence des Belles images, dégoûtée de la vie jusqu’à l’anorexie, ce serait moi. L’universitaire colérique de L’Age de la discrétion, ce serait moi. (...) La Femme rompue bien entendu ne pouvait être que moi. (...) Une correspondante m’a demandé s’il était vrai que, comme le prétendait la présente d’un club littéraire, Sartre eût rompu avec moi. Mon amie Stépha a fait remarquer à des interlocuteurs que je n’avais plus quarante ans, que je n’avais pas eu de filles, que ma vie ne ressemblait en rien à celle de Monique ; ils se sont laissés convaincre. « Mais, dit l’un d’eux avec humeur, pourquoi s’arrange-t-elle pour que tous ses romans aient l’air autobiographique ? – Elle essaie seulement qu’ils rendent un son vrai », leur a dit Stépha  » (P 145-146).

Il est amusant de voir comment un critique de l’envergure d’Audet tente d’ignorer cette affirmation, sans parler des textes eux-mêmes. Après avoir cité le passage reproduit ici, il se contente de dire avec morgue : « Quelle naïve candeur !  » (p 122).

En fait il déclare être entièrement d’accord avec « la présente d’un club littéraire », car selon lui seule une rupture avec Sartre peut expliquer le ton ordurier du Monologue. Avec les Belles images, il est encore plus inventif : « Nous n’entreprendrons pas cette fois-ci de démontrer que Laurence, c’est Simone de Beauvoir. Qui d’autre ?  », s’écrit-il avec enthousiasme.

Une critique traditionnelle et romantique aurait peut-être essayé de faire passer la capacité apparemment infinie de Beauvoir à se projeter dans toutes sortes de personnages fictifs pour un sujet d’éloges ; elle l’aurait comparée à Shakespeare (« Beauvoir aux dix-mille âmes ! ») ou tout au moins à Walt Whitman (« Je suis large... Je contiens des multitudes »). Mais ce n’est jamais le cas avec les critiques de Beauvoir. Chaque fois que se présente le lieu commun de la projection de l’auteur dans ses personnages, c’est toujours pour souligner les limites regrettables de son talent.

Cet argument est notamment invoqué pour « prouver » que Beauvoir en tant que personne et en tant qu’écrivain est narcissique, égoïste et arrogante : elle ne s’intéresse qu’à elle. De telles affirmations tiennent non seulement pour acquis que Beauvoir parle en fait toujours d’elle-même mais aussi qu’elle reconnaît dans tous ses personnages la parfaite incarnation de ses propres vertus (est-il besoin d’ajouter que ces deux présupposés peuvent aisément être réfutés ?), et, enfin, ce qui est plus important, qu’il n’est pas de bon ton pour une femme de montrer le moindre signe de satisfaction.

Le fait même d’écrire une autobiographie en plusieurs volumes est par exemple présenté comme la preuve d’un narcissisme sans limites. Signalons à ce propos que les autobiographies masculines ne provoquent en général pas de telles réactions. C’est ainsi qu’un compte rendu du troisième volume de l’autobiographie d’Elias Canetti n’hésite pas à qualifier cet auteur d’égocentrique, « Canetti ne s’intéresse pas à ses semblables que pour les découvertes auxquelles ils peuvent le conduire , il n’y a guère que lui qui profite de la compassion contenue dans cet ouvrage (...) Ses descriptions d’autrui sont rarement adoucies par la générosité  », mais finalement cet intérêt de Canetti pour lui-même est érigé en vertu :

« Canetti a beau être l’un des plus grands égoïstes de la littérature, ce serait s’aveugler sur son véritable dessein que de s’attarder sur sa vanité ; son propos est en effet d’exprimer la réalité de la vie intérieure sous tous ses aspects. Papillonnant entre plusieurs genres littéraires, il remodèle chacun d’eux à sa propre image ; il est perpétuellement surpris par sa perception et les traces sont celles d’un homme qui crée de nouvelles modalités de la connaissance de soi  » (Campbell, p 926).

Recouvrant des genres très divers et combinant les récits de voyage avec l’autobiographie, l’œuvre de Beauvoir présente une certaine ressemblance avec celle de Canetti. Mais dans son cas, non seulement son goût pour le genre autobiographique est perçu comme un indice d’égocentrisme débilitant, mais ses développements sur des sujets traditionnellement « non personnel », par exemple la politique et la philosophie sont souvent disqualifiés comme de simples transpositions de son ego.

Une variation très prisée sur ce thème consiste à considérer les écrits de Beauvoir comme un simple effet de sa relation personnelle avec Sarre. Ses rapports affectifs avec lui expliquant ses textes, il n’est donc pas besoin de présumer qu’elle possède la moindre once de créativité ou de perspicacité. Lorsqu’en 1979, elle reçut un important prix littéraire autrichien, le Figaro magazine réagit en ces termes :

« Une bourgeoise modèle : Simone de Beauvoir. Simone de Beauvoir, première femme à recevoir le Prix autrichien de littérature européenne, doit tout à un homme  » (Cheverny, p 57).

A sa mort, Le Monde publia un article intitulé « L’œuvre : une vulgarisation plutôt qu’une création  ».

Lire la seconde partie : L’utilisation de l’intime pour discréditer le politique.

P.-S.

Ce texte est publié avec l’autorisation de l’auteure et de la traductrice, Guillemette Belleteste.

Notes

[1] Toril Moi, Simone de Beauvoir. Conflits d’une intellectuelle. Paris, Diderot Editeur, 1995