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De la « Liberté d’Expression » à la « Marche Républicaine »

amalgames, manipulations et blanchiment d’images autour de Charlie Hebdo

par Philippe Blanchet
15 janvier 2015

L’assassinat perpétré dans la rédaction de Charlie Hebdo le 7 janvier a donné lieu à un emballement émotionnel bien compréhensible et à un emballement médiatico-politique beaucoup plus suspect, y compris parce que le second a très vite exploité le premier en pratiquant ce qui me semble être des confusions et des instrumentalisations par l’usage de mots ambigus.

J’ai moi-même été choqué et abasourdi par cet assassinat et par ses motivations possibles en l’apprenant presque aussitôt le mercredi vers 11h30. Mais dès les informations de la mi-journée, l’intervention du président de la république française et les commentaires qui l’ont accompagnée me laissaient dubitatif. En effet, F. Hollande a interprété l’assassinat, aussitôt sur place puis le soir même à la télévision, comme une attaque terroriste contre « la France », contre « la République », contre « la démocratie », et appelait à « l’unité nationale » contre ce terrorisme et cette atteinte aux « valeurs de la République », affirmation reprise en boucle par de très nombreuses personnes dans les médias qui y ont ajouté leur crainte du « communautarisme » et de « l’islamisme ». Cela a conduit à de très nombreux rassemblements publics, d’abords spontanés, puis appelés par différentes organisations politiques, syndicales, religieuses, associatives, etc. sous des désignations comme, entre autres, « rassemblement citoyen » jusque à la « marche républicaine » du dimanche 11 janvier.

Or, à reprendre ces évènements sous ces termes, sans aucune explicitation du sens qu’on attribue à ces termes ni des raisons pour lesquelles on reprend ces évènements sous ces termes, on crée au moins des ambigüités majeures et même des amalgames très discutables. Lorsqu’en plus on confronte ces discours aux actes qui les complètent ou les mettent en œuvre, qui les exemplifient, on peut y voir des dérives particulièrement inquiétantes, choquantes, scandaleuses.

Une attaque de la France ?

Est-ce qu’en attaquant Charlie Hebdo on attaque la France en tant que telle ? Il faudrait pour cela soit que Charlie Hebdo soit un emblème de la France, soit que Charlie Hebdo ait été choisi parce que c’est un média français et/ou que sa rédaction se trouve en France. Il est clair que Charlie Hebdo n’est pas un média emblématique de la France : ni par son image à l’international, ni par son contenu, ce média n’est un symbole de la France ; il n’est jamais cité parmi ce qui représente la France quand on fait des enquêtes sur ce sujet par exemple auprès des personnes qui apprennent le français dans le monde, dont la plupart ignore même son existence. Ou alors est-ce parce que la France serait l’exemple même d’un pays de liberté d’expression dont Charlie Hebdo serait à son tour un exemple parlant ? On verra ci-dessous que ce n’est justement pas le cas.

Est-ce que Charlie Hebdo a été attaqué parce qu’il est en France ? Rien ne permet de l’affirmer et on peut faire l’hypothèse au moins aussi solide que la rédaction de Charlie Hebdo aurait pu subir la même agression si ça avait été un média belge ou allemand ou états-unien. Affirmer que c’est la France qu’on attaque en assassinant douze personnes au siège de cet hebdomadaire, c’est une extrapolation très discutable. A quoi sert cette extrapolation ? A donner une dimension nationale à un évènement qui est un drame pour l’humanité sans question de nationalité. Cela revient à capter une émotion collective au profit d’un projet national.

Une attaque de la liberté d’expression ?

Comme il s’agit probablement de représailles contre les positions anti-religieuses régulières de Charlie Hebdo, et surtout de ses représentations du prophète musulman destinée à se moquer de ses adorateurs extrémistes, oui bien sûr, c’est clairement une attaque contre la liberté d’expression, destinée à punir et à terroriser. C’est cette atteinte gravissime à la liberté d’expression, et elle seule, qui aurait dû motiver une réaction indignée. Or on l’a détournée vers un enjeu national et, dans ce cadre surtout, vers la question de ce qu’on a appelé « l’islamisme ».

Attaquer la liberté d’expression, est-ce que c’est attaquer la France ? Et surtout à travers Charlie Hebdo ? La réponse est deux fois non. Une fois parce que c’est oublier que l’Etat français a plusieurs fois interdit Charlie Hebdo, à l’époque où il s’appelait Hara Kiri. C’est, bien au contraire, parce que le gouvernement français avait interdit le célèbre numéro de Hara Kiri titrant à la mort de De Gaulle « Bal tragique à Colombey : un mort » que la rédaction de Hara Kiri a contourné cette censure en reparaissant aussitôt sous un autre nom, celui de Charlie Hebdo. Et pourquoi cette interdiction ? Parce que, dans le contexte où un dancing (comme on disait à l’époque) avait brulé entrainant la mort de dizaines de personnes, Hara Kiri avait plaisanté sur la mort du général De Gaulle : un blasphème, en quelque sorte. Il faut avoir un terrible toupet pour oser aujourd’hui faire de Charlie Hebdo l’emblème d’une liberté d’expression caractéristique de la république française.

D’une manière générale, et bien que le mythe national fasse de la France « le pays des Droits de l’Homme » [1], la France est loin d’être un exemple de liberté d’expression et, plus largement, de respect des Droits humains. L’Etat français bafoue tous les jours les Droits humains et les textes internationaux de protection de ces Droits que la France a pourtant ratifiés. Qu’il s’agisse par exemple du Droit d’asile, du traitement des étrangers, de ses lois sur la nationalité, de la justice (avec sa procédure expéditive de comparution immédiate), de ses prisons, de devoir de secours aux plus démunis, de sa politique linguistique ou éducative, de sa politique étrangère ou économique, et de bien d’autres domaines encore, la France est régulièrement condamnée par la Cour européenne des Droits humains, rappelée à l’ordre par des organismes internationaux comme le Conseil des Droits humains de l’ONU, montrée du doigt par des organismes non gouvernementaux de protection des Droits humains et de lutte contre les discriminations.

En même temps qu’on élève au nom de la France une protestation contre l’atteinte à la liberté d’expression que représente l’assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo, l’Etat français poursuit en justice les auteurs de la chanson intitulée « Nique la France » dans laquelle le groupe ZEP dénonce le colonialisme français, poursuit en justice une personne mandatée par un parti politique (le NPA) qui a appelé à manifester en juillet dernier contre les massacres israéliens en Palestine, interdit les manifestations de solidarité avec les Palestiniens assassinés ; tout comme l’Etat a répondu à la libre expression de Rémi Fraisse en envoyant l’armée le tuer à coup de grenade offensive et comme il a interdit l’expression publique de l’émotion collective à la mort de Rémi Fraisse. Et la liste pourrait s’allonger de manière presque infinie…

Que peut donc signifier une « liberté d’expression » à la française ? Occulter tout cela et se présenter comme le pays de la liberté d’expression, c’est surtout une vaste opération de blanchiment de l’image de la France qui brouille la notion même de liberté d’expression et c’est même, d’une certaine façon, une hypocrisie qui lui manque de respect.

Une attaque de la république ?

La république est un type d’organisation politique où le pouvoir exécutif n’est pas détenu de façon héréditaire (au contraire d’une monarchie). La personne qui exerce ce pouvoir peut être désignée de façon démocratique à des degrés divers (voir la question de la démocratie ci-dessous) ou non. Une république n’est pas forcément ni une démocratie, ni un Etat respectueux des Droits humains (dont la liberté d’expression), même si, dans l’idéal, il est plus cohérent qu’une république soit démocratique. On ne voit vraiment pas en quoi le massacre de la rédaction de Charlie Hebdo est une « attaque contre la république ». N’est-ce pas là un autre détournement de l’enjeu majeur de l’attentat contre Charlie Hebdo ?

Du coup, on ne comprend pas le sens de l’expression « marche républicaine ». Si ça avait eu lieu en Belgique ou au Royaume-Uni, l’aurait-on appelée « marche monarchique » ? Au Luxembourg, « marche granduchique » et à Andorre « marche principautaire » ? On retrouve ici un des fréquents usages détournés de la notion de république dans le discours médiatique et politique français, comme lorsqu’on parle de « front républicain » pour s’opposer au Front National. Ça n’a rien de particulièrement républicain. En fait on pourrait plutôt dire par exemple « Marche des Droits humains » pour s’opposer à l’attaque contre la liberté d’expression, tout comme « Front des Droits humains » ou « Front Humaniste » aurait beaucoup plus de sens face au programme politique attentatoire aux Droits humains du Front National. Mais ce serait beaucoup plus engageant et je ne suis pas sûr que tous ceux et celles, individus et organisations, qui ont appelé à la « Marche Républicaine » ou qui y ont participé soient des défenseurs des Droits humains ni même seulement de la liberté d’expression, tant sur le plan des principes que de leurs comportements quotidiens.

On pourrait objecter que quand on dit « la République » (la majuscule n’existant pas à l’oral), on veut dire « la république française ». C’est un raccourci égocentrique, ou plutôt ethnocentrique. Il est dangereux puisqu’il laisse à penser qu’il n’y a qu’un seule république, la française, ou en tout cas une seule qui compte ou qui compte plus que les autres, et de réduire la France à son statut constitutionnel de république.

Une attaque de la démocratie ?

Démocratie signifie gouvernement par le peuple. C’est, en théorie, une organisation politique où le peuple se gouverne lui-même. En général, d’ailleurs, seule une partie du peuple participe à cette gouvernance. D’une part parce qu’une autre partie est exclue du droit d’y participer : en France par exemple les femmes n’y participaient pas jusqu’en 1945, les mineurs et les habitants qui n’ont pas la nationalité française n’y participent pas encore de nos jours. D’autre part parce que beaucoup d’Etats ont opté pour un système de représentation où quelques élu-e-s gouvernent et/ou choisissent des gouvernants pour l’ensemble de la population admise au droit de vote. Ce système de représentations tend à priver la population de son pouvoir de façon relativement durable (entre deux élections par exemple). C’est ce qui fait dire au politologue Philippe Corcuff que la France n’est pas un Etat démocratique mais un Etat à système représentatif dont l’idéal est démocratique ; l’idéal, mais pas les pratiques.

Les usages fréquents du terme et de ses dérivés, en France, confondent démocratie et liberté, démocratie et Droits humains, démocratie et justice ou équité. Si l’on peut considérer que le droit de vote présuppose une certaine liberté d’expression, celle-ci peut être plus ou moins limitée. On peut en effet démocratiquement restreindre les Droits humains, y compris la liberté d’expression, notamment par le jeu de la majorité numérique. De nombreuses démocraties ont des politiques totalitaires. Hitler est arrivé au pouvoir de façon démocratique. La démocratie française permet l’existence et l’expression d’un parti politique dont le programme est contraire aux Droits humains, et l’élection d’élu-e-s qui censurent la présence d’une presse humaniste dans des bibliothèques publiques). Le système éducatif de la démocratie française est l’un des plus inégalitaires au monde et le système économique français produit en permanence des atteintes graves aux Droits humains, des discriminations, des injustices et des iniquités.

En attaquant à l’arme meurtrière la rédaction de Charlie Hebdo, est-ce qu’on attaque la démocratie ? Seulement de façon indirecte et très partielle et seulement si on considère, comme je le disais plus haut, que le droit de vote présuppose une certaine liberté d’expression et d’information. En confondant les libertés fondamentales et la démocratie, on fait croire qu’il suffit qu’un système, comme la France, soit démocratique pour que les libertés et les Droits y soient garantis. Or, c’est loin d’être le cas. Autre entrée dans l’opération de blanchiment qui détourne de la question essentielle : celles des droits et des libertés.

Une attaque « islamiste » ?

En appelant « islamisme » l’extrémisme suspecté d’être à l’origine de ce terrorisme, on inscrit cet extrémisme dans une continuité qui parait du coup de l’ordre de l’évidence entre islam et extrémisme ou terrorisme. Les termes « christianisme, judaïsme, protestantisme, bouddhisme, confucianisme » sont des dérivés en –isme du nom d’une religion ou d’un prophète. Ils ne sont pas péjoratifs, ni même négatifs. « Islamisme » l’est. En l’employant, on glisse implicitement dans l’islamophobie. De la même façon, quand on parle du dieu révéré par les chrétiens, les mormons ou les juifs on dit « dieu ». On ne dit pas « deus », « god » ou « yahvé » par exemple. Quand on parle des musulmans, on dit presque toujours « allah », mot arabe qui signifie tout simplement dieu. Ce faisant, on crée une « étrangeté » qu’on ne crée pas à propos des autres religions. On en fait une religion à part (alors que juifs, chrétiens et musulmans révèrent le même dieu). C’est parce que cette islamophobie rampante est présente, même aussi implicitement, dans de grandes parties de la société française (et notamment dans les discours publics qui y circulent), que la suspicion de motivation « islamiste » de l’attentat a aussitôt été diffusée et reprise sans le moindre instant de doute et avant toute vérification. On déporte ainsi le problème de l’extrémisme –quel qu’il soit, musulman, chrétien, religieux, politique, national, etc.– vers un supposé problème spécifique de l’islam.

L’unité « nationale » et le « communautarisme »

Face aux réactions passionnelles qu’a suscitées cet assassinat, on a appelé de divers bords, à commencer par celui du président de la république française, à « l’unité nationale », au sursaut de « la Nation », à la fois face au terrorisme et contre les conflits qui pourraient avoir lieu entre divers groupes d’habitants du pays. On a pensé bien sûr aux attaques diverses que pourraient subir des personnes au motif qu’elles sont de religion musulmane. On oublie en employant ces termes que la « nation » n’est constituée que de ses « nationaux », c’est-à-dire de ses ressortissants, ceux et celles qui ont la « nationalité ». En appelant la « nation » à l’unité, on exclut de cet appel tous les habitants et habitantes de France qui n’ont pas la nationalité française, on divise et on exclut au lieu de rassembler.

Parallèlement, on peut penser qu’appeler à l’unité nationale, à l’affirmation d’une communauté nationale, c’est lutter contre ce qu’on appelle souvent en France le « communautarisme », avec une connotation péjorative, et qui serait à l’origine de comportements potentiellement agressifs entre « communautés ». Là aussi, on entretient un flou qui a des conséquences graves. Le communautarisme est un mode d’organisation politique selon lequel les individus appartiennent à des communautés (linguistiques, culturelles, nationales, religieuses, etc.) à l’intérieur d’un Etat, d’une manière officielle qui leur donnent des droits et des obligations particuliers. C’est le cas au Canada ou en Suisse, par exemple. Ce n’est pas la même chose que le sentiment d’appartenir à plusieurs communautés humaines en même temps qu’on a, par exemple, la nationalité française. Il est d’ailleurs concrètement impossible qu’un Etat de 65 millions d’habitants comme la France ne soit constitué que d’individus qui seraient les seuls interlocuteurs de l’Etat sans aucun collectif en parallèle : cela signifierait aucune collectivité territoriales, aucune association, aucun parti, aucun syndicat, etc. L’abus de l’usage du terme « communautariste » pour désigner toute appartenance collective autre que française et toute particularité, crée une discrimination entre une communauté valorisée, la communauté nationale française, et d’autres communautés dévalorisées (régionales, communales, sportives, professionnelles, linguistiques, culturelles, religieuses, etc.). Ceci est renforcé par le fait que la construction de la communauté nationale française, depuis la création de la France moderne à la Révolution de 1789, a toutes les caractéristiques d’un processus d’ethnicisation : inculcation d’une seule langue, d’une seule culture, d’une seule histoire imposées comme communes, uniformisation centralisée, dynamique assimilationniste, etc. Du coup, en stigmatisant toute diversité, on exclut au lieu d’inclure et on peut susciter les extrémismes communautaires que l’on prétend prévenir. On renforce les dérives du discours nationaliste dominant par la diffusion de significations implicites de termes sur lesquels on ne s’interroge pas.

Et comment finalement on a aussi parlé de tout autre chose que de l’essentiel

L’analyse des mots employés pour parler de l’assassinat terroriste commis par des extrémistes au sein de la rédaction de Charlie Hebdo montre combien a pu être détourné l’enjeu majeur (à mes yeux) de cet évènement abominable. C’est, pour moi, une autre abomination que ces amalgames, cette récupération, cette manipulation non seulement de la mort de ces personnes mais aussi de l’émotion spontanée et pleine d’humanité qu’elle a aussitôt suscitée.

Quand on voit que des gens comme Ali Bongo (fils d’Omar Bongo président-dictateur de la république du Gabon grâce entre autres au néocolonialisme de la France), Benyamin Netanyahou (premier ministre israélien, responsable des massacres de civils palestiniens et d’une politique particulièrement attentatoires aux Droits humains en Palestine), ou Viktor Orban (premier ministre d’extrême-droite de Hongrie et responsable d’une politique particulièrement attentatoires aux Droits humains), ont participé aux côtés du président français à la « marche républicaine » (« nationale et démocratique », on pourrait ajouter « citoyenne », autre terme fourretout et trompeur), on se dit que, vraiment, ce n’est ni la liberté d’expression, ni la liberté de penser, ni les Droits humains que ces gens-là y ont soutenu, pas plus que l’élan populaire de compassion pour les victimes et leurs proches, ni même la mémoire des dessinateurs et journalistes de Charlie Hebdo qu’ils y ont honoré.

P.-S.

Philippe Blanchet est professeur de sociolinguistique à l’Université Rennes 2.

Notes

[1] Les Droits humains sous leur forme moderne ont été surtout formulés en Angleterre un siècle avant la révolution française.