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Débat sur le voile au Collectif Droits des femmes

Un point de vue féministe contre l’exclusion des élèves voilées

par Christine Delphy
17 novembre 2003

Ce texte est la version définitive, revue par l’auteure, d’un texte adressé d’abord au Collectif Droit des femmes. Ce texte ayant circulé sur internet avec diverses "étiquettes", Christine Delphy nous demande de préciser qu’il s’agit d’une position personnelle.

Je trouve très dommage que sur la question du foulard islamique le collectif national des droits des femmes ne parvienne pas à trouver une position commune, et que la somme des interventions tende vers l’appui de l’interdiction. On ne peut qu’être d’accord avec l’analyse selon laquelle le foulard islamique est un signe de l’infériorité des femmes. Mais a-t-on tout dit quand on a dit ça ? Que de jeunes françaises le revendiquent aujourd’hui montre qu’il n’est pas que cela, qu’il a de multiples significations. Et que c’est à cette multiplicité qu’il faut s’adresser, avant de prendre des mesures aussi radicales qu’une loi, qui, sous couvert de rétablir la laïcité menacée, exclura ces jeunes filles de l’école. Cette mesure est d’une grande violence vis-à-vis des jeunes filles. Et on peut craindre qu’en sus de punir des individus, elle aura les effets inverses de ceux escomptés.

Il me semble qu’il faut d’abord se demander pourquoi on en est à la troisième affaire du foulard. Pourquoi tant de passion là-dessus, plus que sur les viols collectifs, plus surtout que sur la discrimination, et ses effets sur les jeunes descendant-es d’immigré-e-s maghrébin-e-s ? N’est-ce pas une façon de déplacer le problème ? Pourquoi la société française est-elle toujours plus préoccupée par les signes que par ce qu’ils signifient ? Si on observe vraiment ce qui se passe, on s’aperçoit que le foulard, comme l’islam "néo-communautaire" (expression de Khosrokhavar, chercheur CNRS, dont le livre, L’Islam des jeunes est une lecture indispensable), est une réaction française - de jeunes Français - à une situation également française : l’exclusion , le rejet matériel et social d’une partie des jeunes Français par la société française. Parler de l’Algérie, de l’Iran, etc. c’est hors-sujet. Le foulard n’a pas la même signification dans des contextes différents. Et rapporter le foulard islamique français ou plus largement européen, au foulard islamique dans les pays musulmans, c’est bien encore une fois, voir ces jeunes d’abord comme étrangers. Ce rejet met ces jeunes dans une situation de souffrance sociale et psychologique. C’est une génération qui a pris acte de l’échec de sa revendication d’égalité. Renvoyée en dépit de son intégration - sa maîtrise de la langue, ses diplômes, ses façons de vivre françaises - à sa "différence", elle a pris le parti de revendiquer sa différence. Mais elle n’en accepte pas la définition dominante : elle refuse que cette différence soit une infériorité. Qui peut vivre dans l’acceptation de son infériorité ?

Nous féministes, devrions le comprendre mieux que les autres. Cette génération, mise dans l’incapacité de se défaire de cette différence imposée comme un stigmate, en retourne le sens. On leur dénie le droit d’être français à part entière - tout en leur enjoignant de chercher indéfiniment à l’être. Aux prises avec ce qui est " double bind " - avec une situation " perdant-perdant " - les jeunes descendant-es de Maghrébins n’ont qu’une sortie " par le haut " : positiver leur différence, que celle-ci soit la délinquance (mais mépriser les " caves " est une attitude classique des délinquants), ou l’islam. Ces deux sorties sont également défensives, mais ne sont pas équivalentes : la délinquance confine les individus dans la marginalité et la haine ; la revendication d’une identité musulmane, en permettant aux individu-e-s d’investir d’un contenu choisi et valorisant une différence qui leur est de toutes façons imposée, est, contrairement à ce que pensent la majorité des " Français de souche ", une façon de pouvoir être aussi français : français musulmans.

Condamner les expressions de ce qui est une rébellion mais aussi, comme toute rébellion, une stratégie de survie en dépit du racisme, les réprimer, c’est accentuer le ressentiment légitime des ces jeunes vis-à-vis de la société. Leur parler de laïcité et de république, alors que pour eux la république est une menteuse, qui dit une chose et en fait une autre, quel effet cela peut-il avoir sur ces jeunes qui savent et expérimentent tous les jours que, non, les chances ne sont pas égales, qui sont traités d’"Arabes" comme si cela justifiait le traitement discriminatoire, tous les jours ? Sinon de les confirmer dans leur perception de la société française comme hypocrite en sus d’être raciste ?

Cette société a créé ce problème et sur des années. Elle ne peut pas le résoudre par un coup de baguette magique. Elle ne peut que commencer à lutter contre la discrimination, et d’abord, accepter, reconnaître qu’elle la pratique et que c’est mal. Ensuite, prendre la mesure exacte du problème et cesser de discriminer. Ensuite, si elle réintègre la jeunesse qu’elle a exclue, et continue d’exclure, peut-être au bout de quelques années cette jeunesse se sentira inclue. On ne peut pas exiger des gens qu’ils nient la réalité, qu’ils prétendent ne pas voir le rejet dont ils sont l’objet. On ne peut pas non plus, encore moins, leur dire qu’ils ont des devoirs et que cela : des devoirs sans droits. On peut aussi prendre la voie de la surenchère : réagir à ce qui est une réaction par la répression (vous avez des devoirs et pas de droits), et continuer à créer ainsi en France une société de castes ; qui sera de surcroît de plus en plus violente, car le risque est de transformer les islamistes néo-communautaires, ou les jeunes filles qui portent le foulard aujourd’hui (et ne le portaient pas hier), en islamistes radicaux et radicales.

L’enjeu pour les jeunes qui se revendiquent musulman-e-s, c’est de faire reconnaître l’islam comme une religion française, en France. Que la société le voie comme une provocation, c’est dans le droit fil de son rejet des populations d’origine maghrébine. Qu’elle le traite par la répression marche bien dans la perception qu’ont ces jeunes de la république comme une machine à persécuter l’Arabe et le/la musulman-e. Qu’on continue et on leur donnera raison. Oui, c’est une provocation : ces jeunes veulent mettre la société devant son propre racisme - son rejet non pas des religions mais de cette religion-là précise. Le thème de la laïcité ne peut plus faire illusion. Si elle est si chérie, pourquoi le fait que de nombreuses communes en Bretagne n’ont qu’une école - la catholique - n’est-il pas dénoncé ? Cette absence de choix - cette obligation matérielle faite aux parents de mettre leurs enfants dans une école confessionnelle n’est-elle pas une pire menace pour la laïcité ? Combien de ceux qui demandent une loi demandent aussi la révision du statut d’exception de l’Alsace-Moselle où le Concordat de Napoléon prévaut encore, avec prières à l’école, cours religieux catholiques, protestants et juifs - mais pas musulmans - obligatoires ? L’église catholique elle-même sait que ce qui est visé, c’est l’islam : " Ce qui nous a été accordé ne doit-il pas nous être retiré parce qu’autrement il faudrait le donner aussi à l’islam " (Mgr Doré, archevêque de Strasbourg (Le Monde, 11.11.03) ? La vérité sort de la bouche des prélats.

Cet antagonisme à l’islam, qui est le substrat jamais dit parce que consensuel de toutes ces affaires, il faudra bien un jour le regarder en face : regarder sa consubstantialité avec le racisme lié à notre histoire coloniale, à la guerre d’Algérie, à l’exploitation du travail immigré en France. C’est ce racisme qui a créé en France le sentiment - fondé - d’exclusion des descendants d’immigrants maghrébins.

Il existe certes des parallèles entre la situation en France et la détestation consensuelle qu’éprouve la " communauté internationale " occidentale envers l’islam, désigné, en dépit des protestations, comme l’ennemi dans la " guerre contre le terrorisme ". Mais ce n’est pas cette situation qui a créé le racisme français, bien antérieur, ni l’exclusion. Il nous faut faire la généalogie de ce racisme ; il nous faut démonter et corriger les mécanismes d’une discrimination systémique (de tout le système) à l’encontre d’une partie de notre population. S’arracher les cheveux sur la " montée de l’intégrisme musulman " - les autres intégrismes ne semblent pas nous inquiéter-sur le " fascisme vert ", voir les foulards français comme le signal de l’Armageddon, c’est à la fois conforter la théorie réactionnaire, qui arrange les fauteurs de guerre, du " clash des civilisations " et se mettre la tête dans le sable. C’est se réfugier dans une explication par l’Apocalypse, qui est une explication fondamentalement religieuse, pour éviter de regarder en face, et de façon rationnelle, les problèmes sociaux.

P.-S.

Christine Delphy est chercheuse au CNRS, directrice de la
revue Nouvelles Questions féministes et coprésidente
de la Fondation Copernic

Elle a publié notamment L’ennemi principal (deux volumes), aux éditions Syllepses.

Ces éléments d’information sont le fait du collectif Les mots sont importants. Christine Delphy s’est pour sa part exprimée à titre personnel, sans engager la responsabilité des divers groupes auxquels elle appartient.