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Démocratie, culture… et dépendances

Philippe Val : itinéraire d’un éditocrate (Première partie)

par Mona Chollet
17 décembre 2009

Pas encore revenu de la fabuleuse efficacité de son entregent, Philippe Val ne résiste pas à la tentation d’en révéler tous les ressorts au Monde [1] : or donc, en janvier, son vieil ami Hees, au cours d’un déjeuner, lui confie son désir de postuler à la présidence de Radio France et lui fait miroiter la direction de France Inter. Ni une ni deux, le patron de Charlie Hebdo rapporte ce projet à son amie Carla Bruni-Sarkozy, qu’il a connue à l’époque où elle était la « femme de son pote », le philosophe Raphaël Enthoven ; ensemble, ils ont passé « des dizaines de soirées à rejouer le répertoire des grandes chansons françaises ». Celle-ci, à son tour, souffle l’idée à l’oreille de son époux qui, jusque-là, « n’y avait pas pensé ». Et qu’on n’aille pas parler de copinage : aux yeux du directeur de Charlie Hebdo, cette intronisation, conséquence naturelle de sa cooptation par les autres grands esprits de son temps, ne fait que réaliser son destin, qui est de siéger parmi les importants, et d’assumer sa part des responsabilités qui leur incombent.

Dans son livre Reviens, Voltaire…, qualifié par son éditeur de « document exceptionnel » (certes ; reste à savoir ce qu’il documente), Philippe Val prévient :

« Il faut toujours se méfier de la tristesse disgracieuse des curetons. Avec le religieux jovial, il y a toujours moyen de s’entendre. Avec celui qui arbore toute la morgue du gardien de l’ordre universel, on peut s’attendre à tout. Y compris aux crimes les plus horribles, qu’il commanditera en faisant semblant de ne pas voir la contradiction avec l’amour, la justice et la vertu qu’il prêche. »

On a du mal à ne pas voir dans ces lignes un saisissant autoportrait, tant le personnage, à sa manière, respire le fanatisme. Sauf qu’avec lui, le sujet tabou, intouchable, celui qui lui fait perdre tout humour, ce n’est pas Dieu : c’est lui-même, la défense de ses intérêts personnels se confondant de plus en plus étroitement, dans son esprit, avec celle de l’ordre établi.

Ses anciens amis, à l’époque, vers la fin des années 1990, où Charlie Hebdo était un petit frère turbulent du Monde diplomatique, ont beau jeu d’exhumer ses écrits passés. Ceux, par exemple, où il qualifiait Bernard-Henri Lévy d’ « Aimé Jacquet de la pensée » [2] (Dans sa bouche, ce n’était pas un compliment). Ou l’éditorial, intitulé « Les perroquets du pouvoir » [3], dans lequel il rendait compte avec enthousiasme, à sa parution, du livre de Serge Halimi Les Nouveaux Chiens de garde : il jugeait certains passages « à hurler de rire », en particulier le chapitre « Les amis de Bernard-Henri », qu’il conseillait de « lire à haute voix entre copains ».

Dix ans plus tard, Val est devenu, à son tour, un « ami de Bernard-Henri » :

« De mon point de vue, il a toujours été du bon côté ». [4]

Il vante

« sa droiture, son immédiate disponibilité dès qu’il en perçoit la nécessité, sa loyauté et, contrairement à la rumeur, la facilité avec laquelle on peut travailler avec lui ».

BHL, à son tour, a estimé dans sa chronique du Point [5] que Reviens, Voltaire, ils sont devenus fous était une œuvre

« dense, grave, qui prend à bras-le-corps quelques-unes des questions les plus essentielles, les plus aiguës de notre temps ».

Val, pour sa part, considère qu’il est resté fidèle à ses convictions :

« La démocratie a toujours été mon échelle de valeur. Ma lutte n’a pas changé ».

On imagine le courage incommensurable qu’exige, en France aujourd’hui, la défense d’une cause aussi obscure. Cela traduit-il chez lui un profond amour du peuple ? Sûrement pas, quelle idée ! Depuis quand la démocratie a-t-elle un rapport quelconque avec le peuple ? Philippe Val méprise ce ramassis de beaufs (après tout, le mot a été popularisé par son ami Cabu) condamnés à ne jamais connaître les hauteurs stratosphériques où plane un esprit d’exception tel que le sien ; il fustigeait, en 2000, ces

« ploucs humains obtus, rendus courageux par la vinasse ou la bière locale qui leur gargouille dans le bide » [6].

Cela rend d’autant plus cocasse son indignation lorsque, dressant son portrait à l’occasion de sa nomination à la tête de France Inter, on ose suggérer que son arrivisme représente une trahison de ses origines :

« Oui, je suis autodidacte. Oui, mon père est “boucher” et ma mère “coiffeuse”, comme le rappellent certains. Que veut-on insinuer ? Que je ne suis pas assez bien né pour ce job ? » [7].

Cette foi chevillée au corps l’a-t-elle conduit en 2005 à contester le projet de Constitution européenne en raison du « déficit démocratique », pour le dire pudiquement, des institutions communautaires ? Pas du tout : ayant bien vu le jackpot que représentait une telle cause en termes de respectabilité, il a au contraire fait campagne tous azimuts pour le « oui ». C’est même ce qui lui a valu la reconnaissance de BHL.

Sa vigilance l’amènerait-elle à s’émouvoir des circonstances de sa propre nomination à la tête de France Inter, plus dignes d’une République bananière – et encore : on craint, en disant cela, d’offenser les Républiques bananières – que de cette démocratie pour laquelle il se battrait jusqu’à son dernier souffle ? Non, non, non. Rien de tout ça. Outre que le mot a l’avantage de faire sérieux, voire pompeux, et d’inspirer un respect immédiat, la démocratie, telle qu’il la conçoit, c’est le « despotisme des éclairés », comme l’observe Pierre Rimbert [8], qui cite ces propos tenus en octobre 2008 devant les élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris :

« Nous sommes représentants. Parce que nous parlons à la place des gens. Comme dit Deleuze, l’écrivain parle pour les bêtes. »

(Eh, oui : il arrive que la citation approximative et la diffamation, deux sports que notre homme pratique avec une égale assiduité, tendent à se confondre.)

Caroline Fourest approuve. Rendant compte sur son blog [9] d’un livre de son patron, elle écrit :

« Il tutoie Spinoza, vit le 11 septembre comme le conflit entre Spartes [sic] et Athènes, pense tous les jours à l’affaire Dreyfus. Les vrais éditorialistes sont comme ça. Ils doivent éclairer sans cesse ceux que le feu de l’actualité immédiate aveugle. »

À l’image de ces immigrés qui deviennent racistes par désir de « refermer la porte derrière eux », Val l’autodidacte professe un élitisme forcené. Dans une chronique, Cavanna déplorait le changement qu’il avait introduit dans la composition de l’équipe de Charlie :

« Ce n’est plus chez les fils de garde-barrière, de maçon, de fille perdue, chez les petits boulots formés tout seuls qu’on recrute, mais chez les rigolos d’HEC, de Zig-Et-Puce ou je ne sais quel autre sigle à la con (je hais les sigles). »

Tel le bourgeois gentilhomme de Molière, Val voue en effet une fascination béate à tout ce qui lui semble paré de l’autorité de la culture ; mais ce qui l’intéresse, dans « autorité de la culture », c’est davantage « autorité » que « culture ». La philosophie, non comme instrument de connaissance et de réflexion (ses syllogismes grotesques ne valent pas un clou à cet égard), mais comme posture valorisante, comme tapette à mouches, comme instrument d’enfumage et d’intimidation. Les accusations d’antisémitisme, non par réelle préoccupation antiraciste, non par refus de toutes les stigmatisations, mais pour leur inégalable efficacité lorsqu’on souhaite dégommer un contradicteur à moindre frais.

Deuxième partie : « Certes, mais » : la Poétique de Philippe Val

P.-S.

Ce texte est extrait du livre collectif Les éditocrates, publié par Mona Chollet, Olivier Cyran, Sébastien Fontenelle et Mathias Reymond aux Éditions La Découverte, que nous recommandons vivement.

Notes

[1] 18 juin 2009

[2] Charlie Hebdo, 27 mai 1998

[3] 19 novembre 1997

[4] Reviens Voltaire

[5] 13 novembre 2008

[6] Charlie Hebdo, 14 juin 2000

[7] La Croix, 17 juin 2009

[8] Le Monde diplomatique, juin 2009

[9] 3 janvier 2007