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Des débats vraiment faux ou faussement vrais

Réflexions sur les « débats télévisés »

par Pierre Bourdieu
9 juillet 2006

Nous publions, dix ans après sa première parution, un extrait du livre de Pierre Bourdieu Sur la télévision, consacré aux « débats de société » tels que les médias audiovisuels les conçoivent et les mettent en scène. Dix ans après, les animateurs (Guillaume Durand) et les « invités permanents » (Minc, Attali, Sorman, Ferry, Finkielkraut...) sont toujours les mêmes que ceux qu’évoque Pierre Bourdieu. Mais ce qui a hélas encore moins changé, c’est la structure et la scénographie de ces débats doublement « faux » : par leur objet (des faux problèmes, ou pire : des vrais problèmes mal posés) et par leurs dispositifs de verrouillage de la parole.

Un monde clos d’interconnaissance [1]

Il y a d’abord les débats vraiment faux, qu’on reconnaît tout de suite comme tels. Quand vous voyez, à la télévision, Alain Minc et Attali, Alain Minc et Sorman, Ferry et Finkielkraut, Julliard et Imbert..., ce sont des compères. (Aux États-Unis, il y a des gens qui gagnent leur vie en allant de fac en fac faire des duos de ce type...). Ce sont des gens qui se connaissent, qui déjeunent ensemble, qui dînent ensemble. Lisez le journal de Jacques Julliard, L’Année des dupes, qui est paru au Seuil cette année [2], vous verrez comment ça marche. Par exemple, dans une émission de Guillaume Durand sur les élites que j’avais regardée de près, tous ces gens- là étaient présents. Il y avait Attali, Sarkozy, Minc... À un moment donné, Attali, parlant à Sarkozy, a dit : « Nicolas... Sarkozy ». Il y a eu un silence entre le prénom et le nom : s’il s’était arrêté au prénom, on aurait vu qu’ils étaient compères, qu’ils se connaissaient intimement, alors qu’ils sont, apparemment, de deux partis opposés. Il y avait là un petit signe de connivence qui pouvait passer inaperçu.

En fait, l’univers des invités permanents est un monde clos d’inter-connaissance, qui fonctionne dans une logique d’auto-renforcement permanent. (Le débat entre Serge July et Philippe Alexandre chez Christine Ockrent, ou sa parodie par les Guignols, qui en est le condensé, est, de ce point de vue, exemplaire). Ce sont des gens qui s’opposent mais de manière tellement convenue... Par exemple, Julliard et Imbert sont censés représenter la gauche et la droite. A propos de quelqu’un qui parle à tort et à travers, les Kabyles disent «  il m’a mis l’est en ouest ». Ce sont des gens qui vous mettent la droite en gauche. Est-ce que le public est conscient de cette complicité ? Ce n’est pas sûr. Disons peut-être. Ça se manifeste sous la forme d’un refus global de Paris, que la critique fasciste du parisianisme essaie de récupérer et qui s’est exprimé, maintes fois, à l’occasion des événements de novembre-décembre 1995 : « Tout ça, ce sont des histoires de Parisiens ». Ils sentent bien qu’il y a quelque chose, mais ils ne voient pas à quel point ce monde est clos, fermé sur lui- même, donc fermé à leurs problèmes, à leur existence même.

Il y a aussi des débats apparemment vrais, faussement vrais. Je vais en analyser un rapidement : j’ai choisi le débat organisé par Cavada [3] pendant les grèves de novembre-décembre 1995 parce qu’il a toutes les apparences du débat démocratique, et pour pouvoir raisonner a fortiori. Or, quand on regarde ce qui s’est passé lors de ce débat (je vais procéder comme j’ai fait jusqu’à présent, en allant du plus visible au plus caché), on voit une série d’opérations de censure.

Premier niveau : le rôle du présentateur.

C’est ce qui frappe toujours les spectateurs. Ils voient bien que le présentateur fait des interventions contraignantes. C’est lui qui impose le sujet, qui impose la problématique (souvent si absurde, comme dans le débat de Durand : « Faut-il brûler les élites ? » , que toutes les réponses, oui ou non, le sont également). Il impose le respect de la règle du jeu. Règle du jeu à géométrie variable : elle n’est pas la même quand il s’agit d’un syndicaliste ou quand il s’agit de M. Peyreffite de l’Académie française. Il distribue la parole, il distribue les signes d’importance. Certains sociologues se sont essayés à dégager l’implicite non verbal de la communication verbale : nous disons autant par les regards, par les silences, par les gestes, par les mimiques, les mouvements des yeux etc., que par la parole elle-même. Et aussi par l’intonation, par toutes sortes de choses. On livre donc énormément plus qu’on ne peut contrôler (cela devrait inquiéter les fanatiques du miroir de Narcisse). Il y a tellement de niveaux dans l’expression, ne serait-ce qu’au niveau de la parole proprement dite - si on contrôle le niveau phonologique, on ne contrôle pas le niveau syntaxique, et ainsi de suite - que personne, même le plus maître de lui-même, à moins de jouer un rôle ou de pratiquer la langue de bois, ne peut tout maîtriser.

Le présentateur lui-même intervient par le langage inconscient, sa manière de poser les questions, son ton : il dira aux uns, sur un ton cassant, « Veuillez répondre, vous n’avez pas répondu à ma question » ou « J’attends votre réponse. Est-ce que vous allez reprendre la grève ? ». Autre exemple très significatif, les différentes manières de dire « merci ». « Merci » peut signifier « Je vous remercie, je vous suis reconnaissant, j’accueille avec gratitude votre parole ». Mais il y a une manière de dire merci qui revient à congédier. « Merci » veut dire alors « Ça va, terminé. Passons au suivant ». Tout cela se manifeste de manière infinitésimale, dans des nuances infinitésimales du ton, mais l’interlocuteur encaisse, il encaisse la sémantique apparente et la sémantique cachée ; il encaisse les deux et il peut perdre ses moyens.

Le présentateur distribue les temps de parole, il distribue le ton de parole, respectueux ou dédaigneux, attentionné ou impatient. Par exemple, il y a une façon de faire « ouais, ouais, ouais... » qui presse, qui fait sentir à l’interlocuteur l’impatience ou l’indifférence... (Dans les entretiens que nous faisons, nous savons qu’il est très important de renvoyer aux gens des signes d’acquiescement, des signes d’intérêt, sinon ils se découragent et peu à peu la parole tombe : ils attendent de toutes petites choses, des « oui, oui », des hochements de tête, des petits signes d’intelligence comme on dit). Ces signes imperceptibles, le présentateur les manipule, de manière plus inconsciente, le plus souvent, que consciente. Par exemple, le respect des grandeurs culturelles, dans le cas d’un autodidacte un peu frotté de culture, va le porter à admirer les fausses grandeurs, les académiciens, les gens dotés des titres apparents au respect.

Autre stratégie du présentateur : il manipule l’urgence. Il se sert du temps, de l’urgence, de l’horloge, pour couper la parole, pour presser, pour interrompre. Et là, il a un autre recours, comme tous les présentateurs, il se fait le porte-parole du public : « Je vous interromps, je ne comprends pas ce que vous voulez dire ». Il ne laisse pas entendre qu’il est idiot, il laisse entendre que le spectateur de base, qui par définition est idiot, ne comprendra pas. Et qu’il se fait le porte- parole des « imbéciles » pour interrompre un discours intelligent. En fait, comme j’ai pu le vérifier, les gens dont il s’autorise pour jouer ce rôle de censeur, sont souvent les plus exaspérés par les coupures.

Le résultat, c’est que, tout compte fait, sur une émission de deux heures, le représentant de la CGT a eu exactement cinq minutes, tout compris, tout compté, en additionnant toutes les interventions (or, tout le monde sait que s’il n’y avait pas eu la CGT il n’y aurait pas eu de grève, donc pas d’émission, etc.). Alors qu’apparemment, et c’est pourquoi l’émission de Cavada était significative, tous les dehors de l’égalité formelle étaient respectés.

Ce qui pose un problème tout à fait important du point de vue de la démocratie : il est évident que tous les locuteurs ne sont pas égaux sur le plateau. Vous avez des professionnels du plateau, des professionnels de la parole et du plateau, et en face d’eux des amateurs (ça peut être des grévistes qui, autour d’un feu de bois, vont...), c’est d’une inégalité extraordinaire. Et pour rétablir un tout petit peu d’égalité, il faudrait que le présentateur soit inégal, c’est-à-dire qu’il assiste les plus démunis relativement, comme nous l’avons fait dans notre travail d’enquête pour La Misère du monde. Quand on veut que quelqu’un qui n’est pas un professionnel de la parole parvienne à dire des choses (et souvent il dit alors des choses tout à fait extraordinaires que les gens qui ont la parole à longueur de temps ne sauraient même pas penser), il faut faire un travail d’assistance à la parole. Pour ennoblir ce que je viens de dire, je dirai que c’est la mission socratique dans toute sa splendeur. Il s’agit de se mettre au service de quelqu’un dont la parole est importante, dont on veut savoir ce qu’il a à dire, ce qu’il pense, en l’aidant à en accoucher. Or, ce n’est pas du tout ce que font les présentateurs. Non seulement ils n’aident pas les défavorisés, mais, si l’on peut dire, ils les enfoncent. De trente-six façons, en ne leur donnant pas la parole au bon moment, en leur donnant la parole au moment où ils ne l’attendent plus, en manifestant leur impatience, etc.

Deuxième niveau : la composition du plateau et le « scénario » de l’émission

La composition du plateau est déterminante. C’est un travail invisible dont le plateau lui-même est le résultat. Par exemple, il y a tout un travail d’invitation préalable : il y a des gens que l’on ne songe pas à inviter ; des gens qu’on invite et qui refusent. Le plateau est là et le perçu cache le non-perçu : on ne voit pas, dans un perçu construit, les conditions sociales de construction. Donc, on ne se dit pas « Tiens, il n’y a pas un tel ».

Exemple de ce travail de manipulation (un exemple entre mille) : pendant les grèves de novembre-décembre 1995, il y a eu deux émissions successives du Cercle de minuit [4] sur les intellectuels et les grèves. Il y avait deux camps, grosso modo, chez les intellectuels. À la première émission, les intellectuels défavorables à la grève paraissaient à droite - pour aller vite. Dans la deuxième émission (de rattrapage), on a changé la composition du plateau, en ajoutant des gens plus à droite et en faisant disparaître les gens favorables à la grève. Ce qui fait que les gens qui dans la première émission étaient à droite paraissaient à gauche. Droite et gauche, c’est relatif, par définition. Donc, dans ce cas, un changement de la composition du plateau donne un changement du sens du message.

La composition du plateau est importante parce qu’elle doit donner l’image d’un équilibre démocratique (la limite, c’est le « Face à face » : « Monsieur, vous avez consommé vos trente secondes... »). On ostente l’égalité et le présentateur se donne comme un arbitre. Sur le plateau de l’émission de Cavada, il y avait deux catégories de gens : il y avait des acteurs engagés, des protagonistes, les grévistes ; et puis il y en avait d’autres, qui étaient aussi des protagonistes, mais qui étaient mis en position d’observateurs. Il y avait des gens qui étaient là pour s’expliquer (« Pourquoi faites-vous cela, pourquoi embêtez-vous les usagers ?, etc. ») et d’autres qui étaient là pour expliquer, pour tenir un méta-discours.

Autre facteur invisible, et pourtant tout à fait déterminant : le dispositif préalablement monté, par des conversations préparatoires avec les participants pressentis, et qui peut conduire à une sorte de scénario, plus ou moins rigide, dans lequel les invités doivent se couler (la préparation, peut, en certains cas, comme dans certains jeux, prendre la forme d’une quasi-répétition). Dans ce scénario prévu à l’avance, il n’y a pratiquement pas de place pour l’improvisation, pour la parole libre, débridée, trop risquée, voire dangereuse pour le présentateur, et pour son émission.

Autre propriété invisible de cet espace, c’est la logique même du jeu de langage, comme dit le philosophe. Il y a des règles tacites de ce jeu qui va se jouer, chacun des univers sociaux où circule du discours ayant une structure telle que certaines choses peuvent se dire et d’autres non. Premier présupposé implicite de ce jeu de langage : le débat démocratique pensé selon le modèle du catch ; il faut qu’il y ait des affrontements, le bon, la brute... Et, en même temps, tous les coups ne sont pas permis. Il faut que les coups se coulent dans la logique du langage formel, savant.

Autres propriétés de l’espace : la complicité entre professionnels que j’ai évoquée tout à l’heure. Ceux que j’appelle les fast-thinkers, les spécialistes de la pensée jetable, les professionnels les appellent « les bons clients ». Ce sont des gens qu’on peut inviter, on sait qu’ils seront de bonne composition, qu’ils ne vont pas vous créer des difficultés, faire des histoires, et puis ils parlent d’abondance, sans problèmes. On a un univers de bons clients qui sont comme des poissons dans l’eau, et puis d’autres qui sont des poissons hors de l’eau.

Et puis, dernière chose invisible : l’inconscient des présentateurs. Il m’est arrivé très souvent, même en face de journalistes très bien disposés à mon égard, d’être obligé de commencer toutes mes réponses par une mise en question de la question. Les journalistes, avec leurs lunettes, leurs catégories de pensée, posent des questions qui n’ont rien à voir avec rien. Par exemple, sur les problèmes dits « des banlieues », ils ont dans la tête tous les fantasmes que j’ai évoqués tout à l’heure, et, avant de commencer à répondre, il faut dire poliment « votre question est sans doute intéressante, mais il me semble qu’il y en a une autre, plus importante... ». Quand on n’est pas un tout petit peu préparé, on répond à des questions qui ne se posent pas.

P.-S.

Ce texte est paru en 1996 dans Sur la télévision de Pierre Bourdieu. Nous le reproduisons avec l’aimable autorisation des éditions Raisons d’Agir.

Notes

[1] Les intertitres sont du Collectif Les Mots Sont Importants.

[2] En 1996

[3] Animateur de « La marche du siècle », l’une des grandes émissions de « débats de société » du début des années 1990.

[4] Émission culturelle et de « débats de société » des années 1990