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Eléments d’un futur « Livre noir »

La loi anti-foulard du 15 mars 2004 : bilan d’une loi d’exclusion

par Collectif Une Ecole Pour Tou-te-s
15 mars 2014

Cela fera dix ans, le 15 mars prochain, qu’a été votée la loi sur les « signes religieux ostensibles », interdisant le port du foulard dit islamique à l’école, sous peine d’exclusion définitive. À l’occasion de ce sinistre anniversaire, nous republions le bilan que le collectif Une école pour tou-te-s avait publié en septembre 2005, concernant les effets les plus immédiats et concrets de cette loi : comment s’est-elle appliquée dans les écoles ? Quelles ont été les conséquences pour les élèves - les voilées, les dévoilées et les autres... ? Bien d’autres éléments doivent y être ajoutés pour que le bilan soit complet, et notamment les suites innombrables qu’a eue cette loi sur le terrain idéologique, politique et social pendant la décennie qui a suivi, que ce soit la loi anti-niqab de 2010, les interdictions de sortie scolaire aux mamans voilées, l’affaire Ilham Moussaïd et plus largement la production et la diffusion massive d’une voilophobie et d’une islamophobie « respectable », sans parler des effets de division et de diversion et du dramatique dévoiement du féminisme. Mais il importe toujours de revenir aux premières cibles de cette loi d’exception, celles qui en ont subi les effets de la manière la plus concrète et brutale : les adolescentes musulmanes portant le foulard, qui ont dû « choisir » – c’est le mot qui fut employé par l’institution – entre un dévoilement forcé et une déscolarisation. C’est sur cette conséquence-là que se focalise le bilan que nous republions aujourd’hui. Pour le compléter, un appel à témoignages a été lancé par le Collectif des féministes pour l’égalité, qui a également initié une pétition demandant l’abrogation de cette loi infâme, ainsi qu’une manifestation.

Les chiffres ne parlent pas toujours d’eux-mêmes. Ainsi, lorsque le bilan officiel de la loi anti-foulard est qu’elle a abouti à quarante cinq exclusions de filles musulmanes et trois exclusions de garçons sikhs, il est fréquent d’en conclure que tout va pour le mieux, que la loi a produit un effet dissuasif suffisant pour que le nombre de « problèmes » liés à son application apparaisse anecdotique, au regard du nombre d’élèves des lycées et collèges. On pourrait bien sûr contester ce triomphalisme par la simple observation que même une seule déscolarisation, qui priverait une seule adolescente ou un seul adolescent des bienfaits de l’école serait une déscolarisation de trop. Tel n’est pas ici notre souci : il est d’y regarder d’un peu plus prés.

Le nombre de musulmanes désireuses, lors de leur rentrée scolaire 2004, de se couvrir les cheveux pour des raisons religieuses, est difficile à évaluer avec précision ; il est en tous cas très largement supérieur au nombre officiellement retenu par le ministère de l’intérieur de lycéennes et de collégiennes en foulard au cours de l’année scolaire précédente, soit mille deux cent.

Il n’existe aucun moyen de déterminer combien de ces adolescentes qui auraient souhaité porter le foulard, ou qui le portent en dehors de l’école, ont choisi du fait de la loi de se présenter tête nue à la rentrée. Ce qui est établi, c’est que sept cent d’entre elles s’y sont présentées cheveux couverts : dans la quasi totalité des cas avec un simple bandana ou un béret. Très rapidement, près de six cent ont, sous la pression d’administrations veillant scrupuleusement à une application extensive et rigide de la loi anti-foulard, accepté d’ôter ce « couvre-chef ». Au cours d’une réunion de commission administrative d’appel, la principale d’un établissement a donné sa version de la doxa proposée par le ministère : elle avait constaté qu’il y avait « continuité dans le port du bonnet », et que cette continuité « donnait une signification religieuse à ce bonnet » . Les exemples sont nombreux de la manipulation idéologique ayant ainsi conduit à s’écarter de l’ostentation religieuse, pour deviner les préoccupations religieuses derrière des comportements a priori discrets. Ainsi les membres de ce conseil de discipline qui, interrogés sur ce qui leur fait caractériser de « religieux » le port par une élève d’un bandana, expliquent qu’il s’agit pour eux d’une « manipulation », dans la mesure où l’année précédente, l’élève en question portait le foulard . Foulard un jour, foulard toujours. On en est ainsi venu à la situation décrite par une élève : « Les filles voilées du lycée ne pouvaient rien avoir sur la tête. Par contre les autres filles pouvaient porter un bandana librement ! »

La violence du dévoilement forcé

Ce n’est pas ici le lieu de s’attarder sur les conditions morales, psychologiques, pédagogiques de ce dévoilement ; on se bornera à donner quelques exemples. Ce qu’ont pu être les sentiments vécus par les personnes auxquelles on imposait cette violence consistant à soumettre leur droit à l’école au fait de montrer les parties de leur corps qu’elles entendaient cacher, est certainement difficile à décrire en termes généraux : et sans doute ces sentiments varient-ils considérablement d’une fille à l’autre. Quelle image garderont-elles de cette violence, quelle idée auront-elle du sens d’un mot comme « laïcité », quelle idée des « droits de l’homme », quelle idée de l’égalité entre les sexes, elles qui auront, au nom de ces principes, subi cette contrainte à propos de laquelle leur avis n’a jamais été sollicité, ni leur voix entendue ? Illustrons cet aspect de la rentrée par une anecdote authentique.

L’histoire se passe dans un lycée de province. La lycéenne - appelons-la Fatiha - a été avisée qu’on ne la laisserait pas entrer dans l’établissement où elle étudie couverte de son foulard. Arrivant à la grille d’entrée, la jeune fille s’arrête, pose son cartable au sol, et commence, les yeux embués de larmes, à ôter une à une les épingles qui retiennent son foulard. Elle laisse ensuite ce foulard tomber sur ses épaules, reprend son cartable, et pénètre tête basse dans le lycée. C’est là qu’un certain nombre de membres de « l’équipe pédagogique » qui guettaient son arrivée l’applaudissent à son passage, et que l’un d’entre eux lui lance : « Et maintenant, Fatiha, crie : « Vive la République » ! »

Ces centaines de filles dévoilées sous la menace de l’exclusion n’ont même pas pu s’estimer quittes en découvrant leur chevelure : elles ont continué à être harcelées pour leur tenue, jugée ici trop ample, ici trop sombre, ici trop « orientale ». On a pu assister à des scènes qui prêteraient à sourire si elles ne touchaient pas au profond de leur être des adolescentes qui ne demandaient qu’à étudier tranquillement. Ainsi cette lycéenne d’origine indienne à qui, dans le cadre de la chasse au « bandana islamique » on demande de revenir vêtue autrement qu’avec son sari, jugé « trop communautariste ». Ainsi cette autre à laquelle on dit qu’elle devrait mettre des blue-jeans « comme tout le monde » plutôt que des tuniques, ou celle dont le proviseur tient à s’assurer qu’elle ne porte pas de pantalons sous son ample jupe, mais de simples collants. Concernant la chevelure elle-même, on a pu voir un proviseur reprocher à une élève dévoilée de les maintenir en un chignon trop serré ; elle devait, disait-il, détacher ses cheveux « comme tout le monde ». Son chignon faisait « encore trop arabe ». De telles anecdotes sont à la fois trop nombreuses et trop systématiquement semblables pour être toutes rapportées.

Quant à l’état d’esprit dans lequel elles ont poursuivi leur année, il doit bien sûr varier d’un cas à l’autre. Mais le sentiment qui domine est celui d’humiliation et d’injustice - et la certitude que seul le racisme et l’islamophobie étaient à la base de ces mesures discriminatoires. De nombreux témoignages convergent en ce sens. Celles qui ont ainsi été contraintes à enlever leur foulard, à laisser voir tout ou partie de leur chevelure, se trouvent par ailleurs bien souvent dans l’incapacité psychologique de suivre utilement leur cours. Elles ne peuvent pas se concentrer sur leur travail, toutes préoccupées qu’elles sont par la tenue que leur impose le lycée.

Paradoxalement leur islam que la loi voulait voir disparaître comme singularité, de manière à ce qu’il n’encombre pas l’espace scolaire, se met pour elles précisément à occuper tout l’espace, comme si elles ne pouvaient pas être vraiment « comme tout le monde » tant que, en les contraignant à se dévoiler, on les contraignait à n’avoir plus que cette question en tête ; comme si elles ne pouvaient redevenir « comme tout le monde » et évacuer la religion du cœur de leurs préoccupations que lorsqu’on leur permettait d’y répondre, en couvrant leur chevelure : le fait de se découvrir est vécu comme une « gêne », et cette gêne fait obstacle à la nécessaire sérénité de la situation scolaire et de la relation pédagogique. Dans les entretiens qui suivent, une jeune fille exclue raconte, à propos de l’une de ses camarades qui a finalement enlevé le foulard pour rester à l’école et qui s’en trouve très perturbée : « À chaque fois qu’on en parle, elle pleure. Dès qu’on commence à parler de ce sujet, elle arrête pas de pleurer elle se sent vraiment mal à l’aise... donc j’aborde pas trop ce sujet là avec elle. »

La situation de ces lycéennes est donc d’autant plus difficile qu’elles n’échappent pas aux remarques blessantes ou désobligeantes du seul fait qu’elles se résignent à ôter leur foulard. Ainsi, le cas de celle à qui un professeur dit, à la rentrée : « Ah je savais pas que tu avais des cheveux... », faisant écho à ce proviseur de la région parisienne qui, en fin d’année précédente, avait convoqué dans son bureau les lycéennes portant le foulard pour les informer de ce qu’une loi a été votée pour les en empêcher dès la rentrée suivante, et se tournant vers celle des deux dont les yeux sont clairs lui avait dit : « On va enfin savoir si tu es brune ou blonde ! » Dans un autre lycée francilien, une professeure s’était approchée narquoise d’une élève en foulard après le vote de la loi, en l’invitant à prendre à l’avance l’habitude de l’ôter, en profitant du printemps : « Sinon, en septembre, tu risques d’avoir froid aux oreilles ! »

Ainsi a-t-il d’emblée été clair, malgré le discours officiel, que la loi, loin d’être faite pour aider ces adolescentes à échapper à l’influence contraignante de leurs familles ou de leur religion, était bel et bien dirigée contre elles. Significative à cet égard la démarche de certains sous-préfets (au moins attestée dans un cas en Ile de France) téléphonant à la veille de la rentrée scolaire aux responsables des mosquées locales, pour leur demander de dire aux pères de famille d’envoyer leurs filles tête nue à l’école : en fait de loi visant à desserrer les emprises patriarcales et « communautaristes », on s’adressait ainsi aux autorités communautaires pour que l’autorité paternelle s’exerce dans le sens souhaité sur les filles.

Dans de rares établissements, lorsque aucun enseignant militant de la prohibition n’était en mesure d’imposer une interprétation extensive de la loi, des compromis ont pu être trouvés entre les administrations et les adolescentes : elles étaient ainsi admises à porter un simple bandana couvrant leurs cheveux, quitte parfois à laisser dépasser une mèche ou le lobe des oreilles. Certaines ont jugé ce compromis possible, d’autres non. Ces arrangements - qui ne sortaient pas du cadre de la loi, puisque les tenues ainsi autorisées, quand bien même elles étaient motivées par des raisons religieuses, n’exprimaient aucune ostentation religieuse - ont généralement été eux mêmes appliqués de façon tatillonne, comme si les proviseurs craignaient par dessus tout on ne sait quels « débordements ». C’est ainsi que l’on a pu voir des chefs d’établissements vérifier que les lobes d’oreille étaient suffisamment visibles, qu’une mèche dépassait effectivement du bandana, et autres détails éminemment pédagogiques.

Le plus souvent, toutefois, de tels arrangements n’ont même pas été possibles. On a ainsi vu, dans l’académie de Lille, une procédure d’exclusion dirigée contre une lycéenne musulmane qui portait pour des raisons religieuse un bandana identique à celui que certaines de ses condisciples, non musulmanes, portaient par commodité. On a vu, dans la région parisienne, une professeure conseiller à une élève dont elle ignorait qu’elle était musulmane de cesser de porter son bandana, en lui disant : « Sinon, les musulmanes vont en profiter pour faire pareil ! »

49 exclusions, et plus de 60 démissions

Une grosse centaine de lycéennes se sont refusées à céder aux injonctions de l’administration, le plus souvent, avec la conviction de leur bon droit : elles savaient que la loi prévoyait une période de « dialogue », ce qui leur semblait supposer qu’un dialogue était à tout le moins possible. Elles savaient également que la loi n’interdisait que l’ostentation dans le port de signes religieux, et que cela laissait justement au « dialogue » une marge autorisant certains compromis. Certaines - qu’elles aient ou non eu connaissance des compromis trouvés dans les établissements que l’on vient d’évoquer - se proposaient par exemple de porter un bandana ou un béret laissant dépasser le lobe des oreilles ou quelques mèches de cheveux. On le verra dans les témoignages et entretiens qui suivent. Mais aucune ne s’attendait au traitement qu’on allait leur faire subir.

Le scénario a partout été le même, ce qui autorise à penser qu’il était la mise en œuvre de consignes officielles - ce qui n’a pas empêché le tribunal administratif de Strasbourg de le juger illégal - ce qui allait de soi, compte tenu des termes de la circulaire du 11 juillet 2000, qui précise que l’exclusion de cours pendant une longue durée est constitutif de l’agissement le plus grave dont puisse se rendre l’administration. Là où la loi prescrit une simple période de dialogue, les administrations ont en effet systématiquement choisi de priver de cours dès la rentrée les filles concernées. En somme, pour reprendre la formule de l’un des témoins cités dans le livre Rentrée 2004 - une vérité dévoilée, « l’exclusion de l’établissement aura été précédée d’une exclusion dans l’établissement » . Interdites de classe, elles se voyaient reléguées dès leur arrivée au lycée dans un local où elles ne pouvaient avoir aucun contact avec leurs condisciples, et où elles ne recevaient à de très rares exceptions près aucun enseignement. Elles ne bénéficiaient parfois pas des mêmes horaires que les autres pour se rendre dans la cour de récréation, et dans certains cas ne pouvaient se rendre librement aux toilettes. Certaines ne pouvaient quitter le lycée que lorsque les autres élèves l’avaient déjà quitté, afin de ne pas risquer de les rencontrer. Enfin, dans nombre de cas, il leur était même interdit, dans le local où elles étaient confinées, de s’approcher de la fenêtre. Leur seul contact avec l’administration du lycée était dans de périodiques rencontres avec le proviseur, un proviseur adjoint ou un conseiller principal d’éducation, leur répétant que leur tenue était prohibée par la loi et par le nouveau règlement intérieur, et que si elles n’envisageaient pas de l’enlever, elles seraient nécessairement exclues - sauf à « choisir » de démissionner. La « période de dialogue » a ainsi pour l’essentiel été limitée à une période de pressions, et d’incitation à la démission, les proviseurs laissant parfois miroiter qu’en cas de démission, l’élève pourrait bénéficier d’une aide ou d’un financement des cours par correspondance du CNED.

On se souvient qu’à l’époque de la rentrée, des journalistes français avaient été pris en otage par une mystérieuse organisation, laquelle avait, un temps, formulé comme revendication l’abrogation de la loi anti-foulard. Il en est résulté un certain durcissement de l’attitude des prohibitionnistes - en même temps qu’un allongement de la période de « dialogue » - c’est à dire en fait de la période d’isolement : à la demande du ministère des Affaires étrangères, l’administration de l’Éducation nationale demandait aux lycées concernés de différer les conseils de discipline. A Strasbourg, une professeure dit expressément aux élèves ainsi mises à l’isolement : « Vous êtes responsables de cette situation en Irak. Et s’il faut exclure cent filles comme vous pour libérer les otages français, je regrette de le dire mais je préfère virer cent filles pour obtenir leur libération. Quant à votre scolarité avec le CNED, je vous dis bonne chance mais je sais hélas d’avance que vous n’y arriverez pas. »

Dans ce contexte, une soixantaine de ces lycéennes acceptaient de signer « spontanément » les lettres de démission qui les libéraient de ce traitement. Les autres, près de cinquante, affrontaient l’épreuve du conseil de discipline. Le plus souvent elles n’avaient pas de doute sur l’issue de la procédure, et avaient perdu toute illusion sur leur possibilité de se faire entendre : ces illusions avaient disparu par l’expérience même qu’elles vivaient, avec la confiance qu’elles pouvaient avoir eu dans l’institution scolaire. Certains témoignages et entretiens évoquent cette expérience douloureuse. Une lycéenne exclue fait la preuve de son bon sens juridique en décrivant ce genre tout à fait particulier de procès, où les accusateurs sont en même temps les juges. Si elles ont néanmoins voulu subir cette épreuve, c’est qu’il leur semblait que démissionner revenait à avouer une faute qu’elles n’avaient pas commise, ou pire, à laisser entendre qu’elles n’avaient pas de réel attachement à l’école, et que dans le fond, elle partaient de leur plein gré : voilà précisément ce qu’elles refusaient.

Des centaines de déscolarisations invisibles

Si rien ne permet d’évaluer le nombre de lycéennes ou de collégiennes qui, en application de la loi, se sont d’emblée, souvent sur la pression de leurs parents, présentées tête nue à la rentrée, alors qu’elles portent « normalement » le foulard, et qui sont à certains égard des victimes de la prohibition, il est possible de donner au moins une évaluation grossière du nombre de ses autres victimes invisibles : celles qui ne se sont simplement pas présentées à la rentrée, ne pouvant pas envisager de retirer leur foulard, et ne souhaitant pas être soumises à l’humiliante - et inutile - cérémonie du conseil de discipline et de l’exclusion.

En Île de France, une association militante a, de façon bénévole, assuré un encadrement matériel, pédagogique et moral aux délaissées de l’école pour cause de foulard : l’association Gfaim2savoir. Ce sont des élèves de cette association qui ont accepté de nous donner les entretiens que l’on pourra lire plus loin. L’association comptait au moment de ces entretiens quinze élèves, dont seulement cinq avaient subi une rentrée. Les dix autres avaient choisi de ne pas se présenter au lycées, trop sures de l’issue d’une telle démarche. En raisonnant sur cet échantillon - dont la statistique est corroborée par celle constatée à Saint Etienne ou Strasbourg (où seules 17 élèves sur 50 suivies en 2005 avaient fait la rentrée 2004) -, on pourrait dire que pour une fille exclue ou démissionnaire, on trouve au moins deux filles relevant de cette exclusion silencieuse par « application spontanée » de la loi. En rapportant ce chiffre aux cent élèves exclues ou poussées à la démission, on arriverait à deux cent « exclusions silencieuses ».

Mais deux importants biais permettent de majorer largement ce chiffre. Le premier est que la grande majorité de ces élèves étaient scolarisées en classe de terminale : la perspective de n’avoir qu’une année à effectuer dans ces conditions difficiles, après laquelle, en l’état de la loi, elles pourraient espérer étudier normalement à l’université, a déterminé le choix de faire cet effort, là où des élèves auxquelles restaient plusieurs années à effectuer avant le bac se seront découragées. Notre échantillon ne concerne donc pratiquement pas les filles âgées de plus de seize ans, et scolarisées en classe de première et de seconde. Le second biais est que par hypothèse, notre échantillon ne concerne que les filles qui, malgré leur déscolarisation, n’ont pas baissé les bras, ont conservé la volonté d’étudier, ne se sont pas repliées sur elles-même. Il est permis de penser qu’elles ne constituent donc qu’une minorité privilégiée parmi les victimes de ces exclusions silencieuses. On peut ajouter que ces élèves sont par hypothèse celles qui, par un concours particulier de circonstances, ont eu la chance d’entrer en contact avec l’association, et qui ont eu - en l’absence de bourses, de tarifs préférentiels dans les transports, et autres avantages réservés aux « scolaires », la possibilité matérielle de tenter l’aventure de cette scolarité palliative. Au total, on peut donc penser que les exclusions silencieuses concernent au minimum 200 ou 300 élèves, au maximum 700 à 800 élèves, qui s’ajoutent à la centaine de celles qui ont été déscolarisées postérieurement à la rentrée, soit par exclusion, soit par démission.

Et les autres élèves ?

Restent, enfin, « les autres élèves » : l’immense majorité des élèves qui n’arborent aucun vêtement susceptible d’être considérés comme « manifestation ostensible d’une appartenance religieuse ». C’est en leur nom que les partisans de la loi ont prétendu agir. C’est pour les protéger des « tensions inter-communautaires » ou - dans le cas des filles issues de familles de confession musulmane - de l’oppression sexiste et de l’obligation de porter le foulard, qu’il fallait interdire dans l’enceinte des établissements scolaires les « signes religieux ostensibles » en général et le voile en particulier.

Qu’en est-il un an après l’entrée en application de l’interdit ? Les « tensions inter-communautaires » ont-elles diminué ? L’oppression sexiste a-t-elle diminué ? Quiconque prend suffisamment au sérieux ces questions pour les examiner de manière précise et concrète peut se rendre compte qu’il n’en est rien. Si par exemple des tensions existent dans un établissement entre des élèves d’origines ou de confessions différentes, en quoi l’interdiction de porter un vêtement y changera quelque chose ? À l’école, il n’y a pas de Juifs, de Musulmans ou de Chrétiens, mais seulement des élèves, ont martelé nombre de prohibitionnistes ; or, un tel énoncé, totalement abstrait, ne résiste pas à l’examen : les élèves n’ont pas besoin de voir leurs condisciples porter une croix, une kippa ou un foulard pour connaître leur confession. Les élèves se côtoient dans l’école et à l’extérieur, ils se connaissent, ils parlent de leurs convictions, et si des tensions existent, la présence ou l’absence d’un pendantif ou d’un couvre-chef ne change strictement rien.

Il n’existe certes pas de science exacte permettant de mesurer l’ampleur des problèmes de « tensions inter-communautaires » ni d’oppression sexiste. Chacune de ces notions doit être définie, des critères être construits, et des études de grande ampleur menées, avant de pouvoir porter un diagnostic. En l’absence d’un tel travail, qu’on s’étonne de ne pas voir mené par des gouvernants qui se disent tellement soucieux du « vivre ensemble » et de l’égalité hommes-femmes, tout diagnostic reflète moins la réalité que l’emprise de l’idéologie dominante. Tel est le cas, dans sa grande majorité, du discours médiatique : « notre jeunesse » serait « de plus en plus » en proie au « communautarisme » et aux « tensions » et « violences » qui en découlent. Si l’on prend pour argent comptant ce discours, on est en droit de s’étonner : si, en 2004 et 2005, ces tensions continuent d’ « augmenter », qu’en est-il de l’efficacité de la loi du 15 mars 2004 ? Sa principale justification n’était-elle pas qu’elle permettrait de marquer un « coup d’arrêt » à ces « dérives » ? Pour notre part, nous préférons ne pas céder à cette tentation, même si elle nous conforterait dans notre condamnation de la loi. La réalité nous paraît beaucoup plus complexe : aucun diagnostic sérieux ne peut être établi sans un véritable d’enquête scientifique et de grand ampleur, et en tout état de cause pas énoncé sous une forme aussi grossière que « le mal a augmenté » ou « le mal a diminué ». Il nous paraît plus prudent de dire qu’aucune donnée patente ne montre ni « amélioration » ni « aggravation » notable. Le plus probable est que cette loi n’a, sur le plan des tensions communautaires et du sexisme, à peu près rien changé.

Nous disons « à peu près rien » pour deux raisons. Pour ce qui concerne le sexisme, si la loi n’a pas amélioré la condition des filles qui ne portent pas le foulard, elle a incontestablement exercé une grande violence sur celles qui le portent et sur leurs proches : la déscolarisation pour les unes, avec tous les risques de marginalisation et de « mort sociale » que cela comporte ; l’humiliation pour les autres, contraintes, pour pouvoir continuer à étudier, de se découvrir et de montrer des parties de leur corps qu’elles estiment important de cacher. Quant aux filles (minoritaires dans faits, mais majoritaires dans les discours pro-loi)qui portaient le foulard sans l’avoir choisi, sous la pression de leur entourage familial, la seule dans ce cas parmi les très nombreuses adolescentes « voilées » que nous avons rencontrées a été obligée de céder à l’injonction paternelle et à démissionner plutôt que d’enlever son voile. Admettons toutefois que le cas existe d’adolescentes qui ont profité de la loi pour enlever un foulard qu’elles n’avaient pas choisi : la loi ne fait que rendre invisible leur problème, elle ne le traite pas : dès lors qu’elles quittent l’enceinte de l’école, elles doivent remettre leur voile !

Quant aux tensions communautaires, nous avons pu constater dans les établissements où nous sommes intervenus que la focalisation (du débat public, du législateur et des fonctionnaires chargés d’appliquer la loi) sur le « voile islamique » avait suscité des « jalousies » et des tensions. Plusieurs élèves de confession musulmane ou simplement « issus de l’immigration » ont évoqué le cas des élèves habillés à la mode« gothique », qui arborent souvent des croix, en demandant pourquoi la loi ne s’appliquait pas à eux aussi ; au cours des discussions, ces mêmes élèves nous expliquaient que ces élèves « gothiques » ne les avaient jamais gênés auparavant, que « chacun s’habille comme il veut », que l’idéal serait bien entendu que la loi n’interdise ni le voile ni les tenues « gothiques », mais que « puisque la loi est votée, elle doit s’appliquer à tout le monde » ! De même, lorsque nous avons fait signer une pétition contre l’exclusion de trois garçons sikhs à la sortie du lycée Louise Michel de Bobigny, les rares réactions hostiles ont été celles d’élèves nous soupçonnant de nous mobiliser uniquement pour des sikhs et nous expliquant que « les filles enlèvent leur foulard, ils n’ont qu’à enlever leur turban » ; lorsque nous leur demandions s’ils trouvaient juste que les filles soient obligées d’enlever leur foulard, ils nous répondaient que non, et lorsque nous leur expliquions que nos collectifs se mobilisaient contre toutes les exclusions, qu’il s’agisse de voile, de croix, de kippa ou de turban, et lorsque nous leur montrions nos badges « voilées, non-voilées, solidarité », ces mêmes élèves redevenaient solidaires des trois garçons sikhs en signant immédiatement la pétition . Ce qui ressort de ces rencontres, c’est donc que la loi et son application ont bel et bien attisé les rancoeurs et les tensions inter-communautaires, et que seule la position anti-prohibitionniste, posant comme principe la tolérance et l’acceptation de tous les signes et vêtements, pouvaient les apaiser.

Pour finir sur ces « tensions communautaires » auxquelles la nouvelle loi était censée remédier en « réaffirmant la laïcité républicaine », « ferment du vivre-ensemble », on peut citer également ce résultat de sondage très significatif : à la veille du vote de la loi, après six mois de matraquage médiatique, 69% des Français se prononçaient pour la loi, 29% contre, soit un différentiel de 40% en faveur de la loi ; en revanche, les Français et résidents de confession musulmane se prononçaient au même moment à 53% contre la loi, et 42% se prononçaient pour, soit un différentiel de 11% en défaveur de la loi. Quant aux « musulmans » de moins de 35 ans, ils étaient 66% à se dire opposés à cette loi . Aucune question politique n’avait suscité en France un tel clivage entre divers sous-groupes « ethniques » ou « confessionnels ». Un écart qui n’existait pas au moment où le choix politique de lancer le débat avait été fait, en avril 2003 : seuls 49% des Français se disaient alors favorables à l’interdiction du voile, contre 45% qui s’y disaient défavorables, soit un différentiel de seulement 4%. Il faut se rendre à l’évidence : loin de « rassembler » autour de « valeurs communes », la loi du 15 mars, et la campagne politique et médiatique qu’elle a nécessité, ont semé la division, la méfiance, la peur de l’autre, et contribué à creuser un fossé entre deux catégories de Français : « les musulmans » et les autres.

Enfin, pour connaître la manière dont l’ensemble des élèves ont vécu la loi interdisant le voile à l’école, nous pouvons aussi nous référer à l’enquête menée en décembre 2003 dans un lycée de Seine Saint-Denis. Les résultats [1] sont éloquents : l’opposition à l’interdiction du foulard - et plus encore à l’exclusion des élèves voilées - est massive

Si l’on résume : les jeunes garçons et plus encore les jeunes filles au nom desquelles nos « représentants », quasi-unanimes, ont voté une loi d’interdiction des signes religieux, étaient les derniers à demander une telle mesure. Ils y étaient même majoritairement hostiles. Cette conclusion est aussi celle qui ressort de nos rencontres dans tous les établissements où nos collectifs sont intervenus après le vote de la loi. La formule la plus fréquente lorsque la loi du 15 mars était évoquée fut : « cette loi, c’est n’importe quoi ! », même si l’hostilité ne prenait pas forcément une forme combattive (beaucoup de lycéen-ne-s nous ont dit : « c’est n’importe quoi, mais qu’est-ce qu’on peut faire, la loi est votée », « de toutes façons on n’a le droit de rien faire dans ce lycée, dès qu’on ouvre sa gueule on est sanctionné »).

Attiser la concurrence entre confessions, conforter les élèves dans leur sentiment de n’être ni écoutés, ni respectés, et enfin les conforter dans l’idée qu’aucun débat démocratique, aucune action de protestation, n’est possible pour faire valoir leur point de vue, telle est manifestement la principale conséquence pour les élèves qui n’ont pas eu à subir plus directement les foudres de la loi : l’humiliation d’un dévoilement forcé ou la déscolarisation. Pour le Collectif Une école pour tous, la conclusion est relativement simple : une loi qui aboutit à de tels résultats n’est pas une loi laïque. C’est une loi d’exclusion, qui doit être combattue et abrogée.

Notes

[1] Pour voir les résultats complets, cliquer ici.

Quelques éléments :

Lorsqu’on propose « la présence d’élèves portant le foulard islamique » au milieu de douze autres « problèmes » concernant leur scolarité, seuls 17% des élèves interrogés disent que cette présence pose un problème « très important » ou « assez important » (alors que pour les douze autres problèmes évoqués, ces deux réponses additionnées recueillent entre 43% et 83%). Plus de la moitié des élèves interrogés (56%) déclarent que ce n’est pas vraiment un problème (tandis que, sur les douze autres points, cette réponse ne recueille qu’entre 3% et 23%) .

Par ailleurs, seuls 18% des élèves interrogés se déclarent favorables à une loi interdisant les signes religieux à l’école, tandis que 54% se disent favorables au maintien de la loi précédente, « autorisant le port d’insignes religieux, y compris le foulard islamique, s’il ne s’accompagne pas d’absentéisme ou de comportements perturbant le déroulement des cours ou l’ordre public ».

L’opposition est plus marquée encore lorsque la question mentionne l’inévitable conséquence de l’interdiction, à savoir l’exclusion de « celles qui refusent d’enlever leur voile » : seuls 9% des élèves se disent d’accord, tandis que 79% d’entre eux s’y opposent. Enfin, les élèves ne sont que 2% à approuver le simple énoncé « il faut exclure les élèves voilées ».

Il faut noter enfin que les filles « avec référence musulmane » ont massivement refusé l’argument qui consiste à dire : « il faut interdire le voile, et exclure les élèves qui refusent de l’enlever, afin d’apporter un soutien aux filles qui refusent de porter le voile et qui subissent de ce fait des pressions » : elles sont 6% à se dire en accord total, 6% plutôt d’accord, 16% plutôt pas d’accord et 64% en total désaccord (et seulement 8% sans opinion).