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Elisabeth, la crèche et la voilée

Retour sur une exclusion, et sur le délire pseudo-laïque qui la soutient

par Leila Belkacem
19 mars 2013

La Cour de cassation a annulé, ce mardi 19 mars 2013, le licenciement en 2008 d’une employée de la crèche privée « Baby-Loup », dans les Yvelines, qui s’était vu reprocher par son employeur de refuser d’ôter son « voile islamique ». Pour fêter, une fois n’est pas coutume, cette victoire du droit sur l’idéologie dominante et le pur rapport de force, nous republions un texte de Leila Belkacem qui expose, avec concision mais avec précision, les tenants et les aboutissants de cette n-ième lamentable histoire de voile...

Dans un article publié par Le Point, Élisabeth Lévy nous livre sa singulière vision d’une affaire récente qui a opposé une employée voilée à son employeuse, la directrice de la crèche associative Babyloup. Une affaire « banale » de foulard non toléré alors qu’à l’évidence, l’employée travaillait voilée sans aucun problème jusqu’à son retour d’un congé parental. Situation assez commune des femmes voilées travaillant dans l’associatif pendant quelques années et qui se voient subitement mises au placard quand leurs employeurs décident qu’avec leur voile et elles ne collent pas à leur image de la France...

Élisabeth ouvre son article sur une description du quartier de Chanteloup qui a ceci de singulier qu’on se demande si elle parle bien d’une ville française :

« Ça se passe à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), à la cité des Poètes, rendue célèbre par Mathieu Kassovitz, qui y avait tourné "La haine". En vérité, la seule présence de la poésie dans cette petite ville dépourvue de bibliothèque et de librairie – à l’exception d’un étal du marché où l’on peut s’approvisionner en littérature islamique – semble être le portrait géant de Rimbaud peint sur une façade lézardée. Pour le reste, rien de très spectaculaire dans cet ensemble d’immeubles à taille, sinon à visage, humaine. Un résumé de cette France d’après le périphérique qu’on aimerait bien oublier – parfois une flambée de violence dont on ne sait pas ce qui l’a déclenchée, le petit commerce de la drogue installé, ça ne s’invente pas, sur la passerelle des Services Publics, de sympathiques barbus qui tentent de ramener à l’islam des gamins privés d’avenir, le chômage qui touche au moins 20% de la population et l’ennui qu’on trompe en s’inventant un glorieux passé qui éclaire l’avenir. Sur le marché, où l’on trouve des tenues islamiques à des prix imbattables, une majorité de femmes a au moins la tête couverte et bon nombre, surtout les jeunes, portent le jildeb [1], vêtement marronnasse ou gris qui évoque celui des bonnes soeurs et ne laisse paraître que l’ovale du visage mais, par ce jour de canicule, quelques intrépides continuent à braver les regards réprobateurs et les réflexions en arborant des bras nus. Dans le train qui rallie la gare Saint-Lazare, elles choisissent les voitures équipées de toilettes, dont elles sortent pomponnées comme des Parisiennes. »

Que dire face à un tel amas de poncifs apocalyptiques ? Pas de bibliothèque ni de librairie, et un marché quine vent que des livres islamiques et des djilbabs ! Un marché avec un seul vendeur et de livres islamiques : ça n’existe qu’à Chanteloup !

Des filles intrépides qui bravent les regard réprobateurs et les réflexions ?
Y aurait-il une police des moeurs chargée de réprimander les non voilées ? Serait-on à Kaboul ?

Des gamins sans avenir ? Sans avenir mais pourquoi ? Peut-être bien parce qu’ils habitent dans une cité et qu’ils sont arabes ou noirs...

Ce qui est hallucinant, c’est la suite de l’article où Élisabeth Lévy parle de l’exigence de certains parents d’avoir des repas halal, et même, tenez-vous bien : le réveil des enfants aux horaires de la prière ! La crèche concerne des enfants agés de 0 à 3 ans : à cet âge-là a-t-on vu des enfants faire la prière ? Les parents musulmans seraient-ils extrémistes à ce point ?

On apprend aussi, au fil de la lecture, que la crèche en question est parrainée par Élisabeth Badinter, qui rappelle ses positions éradicatrices dans un bref entretien accompagnant l’article. Avec un tel parrainage, faut-il s’étonner du traitement fait à cette employée voilée ?

On apprend plus loin que la HALDE a défendu l’employée voilée, mais que sa nouvelle directrice, Jeannette Boughrab, se désolidarise de la décision de son prédécesseur Louis Schweitzer :

« D’une façon générale, la Halde a fait prévaloir la liberté religieuse sur la laïcité. Ce n’est pas ma conception »

Il faudrait peut-être informer Jeannette Boughrab qu’historiquement, c’est la laicité elle même qui a été conçue pour faire « préavaloir la liberté religieuse » !

À propos de la même affaire, on a pu voir sur France 2 une autre employée s’inquiéter d’une possible fermeture de la crèche dans le cas où les Prudhommes la condamneraient à dédommager l’employée lésée, avec toutes les conséquences désastreuses que cela aurait pour l’émancipation des mères qui y mettaient leurs enfants afin de travailler. Cela ne s’appelle-t-il pas un chantage ? Est-ce vraiment la victime qu’il faut incriminer, à la place de l’employeur – y compris dans l’hypothèse où la Justice le reconnaît coupable de non-respect du droit du travail ? On a bien compris : l’émancipation de la femme voilée est opposée à celle des autres femmes, et donc renvoyée aux oubliettes : après tout, elle n’a qu’à enlever son voile ! Ou mieux : quitter le monde du travail et rester chez elle, afin de se soustraire au regard de ceux et celles qui ne supportent pas la vue d’un voile !

Bref, un voile dans une cité, c’est courant, et même banal (comme le rappelle Élisabeth Lévy dans son article), mais quand une femme travaille avec, ça dérange !

Que dire d’autre sur cette lamentable affaire, sinon qu’elle ne devrait pas exister – puisque la crèche étant associative, la directrice n’a pas à exiger la neutralité du personnel. Aucune loi n’interdit les signes ostensibles dans ce type d’espace professionnel, et c’est donc le Code du travail qui fait loi, et notamment le principe de non discrimination :

« Aucune personne ne peut être écartée d’une procédure de recrutement ou de l’accès à un stage ou à une période de formation en entreprise, aucun salarié ne peut être sanctionné, licencié ou faire l’objet d’une mesure discriminatoire, directe ou indirecte, notamment en matière de rémunération, au sens de l’article L. 3221-3, de mesures d’intéressement ou de distribution d’actions, de formation, de reclassement, d’affectation, de qualification, de classification, de promotion professionnelle, de mutation ou de renouvellement de contrat en raison de son origine, de son sexe, de ses moeurs, de son orientation sexuelle, de son âge, de sa situation de famille ou de sa grossesse, de ses caractéristiques génétiques, de son appartenance ou de sa non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation ou une race, de ses opinions politiques, de ses activités syndicales ou mutualistes, de ses convictions religieuses, de son apparence physique, de son nom de famille ou en raison de son état de santé ou de son handicap. »

Convictions religieuses, apparence physique, moeurs : c’est au chapitre III, article L 1132-1. Mesdames Lévy, Badinter et Boughrab, allez donc réviser votre Code du travail !

Notes

[1] Sic. La journaliste veut bien entendu parler du djilbeb, ou djilbab.