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Généalogie de la « Beurette »

Stop aux insultes sexistes et racistes

par Al Majnouna
12 octobre 2015

Se présentant lui-même comme un Groupe féministe arabo-berbère intersectionnel et décolonial, le Collectif Mouqawamet (Les Résistantes) propose depuis peu de passionnantes productions de tous formats, dont cette analyse à la fois conceptuelle, historique, et bien entendu critique, du mot Beurette et de ses usages sociaux et politiques. Passée cette entrée en matière, republiée ici avec l’amicale autorisation de l’auteure et de son collectif, c’est au site de Mouqawamet lui-même qu’il faut se connecter, pour y lire une longue présentation du collectif, ainsi que l’ensemble des textes.

Enseignante en lycée, j’ai eu l’occasion d’observer et de discuter avec mes élèves au sujet des insultes échangées entre elles/eux. Il s’agit dans cet article de se pencher sur le terme de « beurette » et de comprendre ce qu’il signifie, à quelles figures, à quelles constructions imaginaires il renvoie.

Il n’est évidemment pas question de décrire une réalité sociologique, mais de comprendre comment ce terme fonctionne dans un réseau de signification. Le terme de beurette est régulièrement utilisé par des lycéen-nes pour insulter une femme descendante de l’immigration maghrébine, qui ne maîtriserait pas les codes de la féminité acceptable, c’est-à-dire qui en ferait trop, par le maquillage, le style vestimentaire… Et qui serait ainsi suspectée d’avoir des mœurs dissolues, autrement dit d’avoir la sexualité qu’elle entend avoir.

Et ensuite, cette suspicion de sexualité libre en entraîne une autre, à savoir celle d’une sexualité intéressée : la beurette serait aussi une « michtonneuse », une prostituée. Le stigmate est tellement fort qu’il est devenu une insulte quotidienne, s’adressant y compris à des hommes.

Il y a donc eu un glissement sémantique. Beurette est le féminin de beur, le verlan d’arabe. Ce terme a émergé au début des années 1980, lorsqu’on a reconnu dans l’espace médiatique une existence aux enfants des immigrés maghrébins :

- Beurette → femme arabe, avec une connotation plutôt positive, dans la logique intégrationniste.

- Puis Beurette → femme arabe → femme vulgaire

- Puis Beurette → femme arabe → femme vulgaire → femme ayant une activité sexuelle

- Puis Beurette → femme arabe → femme vulgaire → femme ayant une activité sexuelle → prostituée.

Que révèle l’insulte ?

Ce terme est évidemment sexiste, puisque c’est un équivalaient de « salope », mais ce terme est également raciste :

L’emploi de ce terme implique un présupposé : le présupposé selon lequel les femmes descendantes de l’immigration maghrébine seraient plus enclines que les autres à être des « salopes », ce qui justifierait de créer une catégorie ad hoc. Elles seraient particulièrement vulgaires et ne maîtriseraient pas les codes de la féminité acceptable, c’est-à-dire la norme bourgeoise d’une femme apprêtée, mais sans excès. En cela, l’insulte « beurette » fonctionne sur les mêmes implicites racistes et classistes que l’insulte « niafou« , utilisée pour désigner les femmes noires jugées trop vulgaires, et ne respectant la norme de la féminité acceptable.

Les beurettes seraient elles aussi toujours potentiellement en excès par rapport à cette norme, elles déborderaient, par leur corps, leur style. Les caricatures représentent ainsi la beurette comme une femme aux cheveux noirs et lisses, au teint orangé en raison d’un excès de fond de teint ou d’UV, cambrée et avec une forte poitrine. Des blagues circulent sur Twitter : par exemple, une photo de clémentine étiquetée « Maroc » sera légendée de « beurette ».

Ce présupposé est le résultat d’un changement dans les catégories de perception des femmes, en fonction de leur race : l’existence de ce terme révèle qu’on a tendance plus facilement à percevoir ces femmes-là comme vulgaires. Si on emploie pour elles un terme précis, c’est parce qu’on considère qu’elles devraient être encore plus strictement conformes aux normes de la féminité acceptable.

Quand on insulte une femme de beurette, on lui signifie qu’elle n’est pas intégrée en tant que femme, et que ce défaut d’intégration serait dû à sa race, comme si, encore plus que les autres, elle devait faire preuve de sa respectabilité. En effet, dans le même temps, des femmes blanches dérogeant aux normes de la féminité acceptable seront traitées « seulement » de « salope », mais non pas de « blanchettes ». Le terme beurette – comme celui de « niafou » – repose donc sur des catégories de perception qui sont républicaines et intégrationnistes, ce dont les jeunes ne sont pas vraiment conscients lorsqu’ils l’utilisent.

Ce qui ressort, en dialoguant avec eux, c’est tout de même l’idée de respectabilité : la beurette fait honte aux siens devant les autres, et c’est d’ailleurs pourquoi il est courant d’insulter un garçon descendant de l’immigration maghrébine de « beurette ».

Le glissement de la beurette « bonne arabe », à la beurette « porno »

Ce présupposé du potentiel vulgaire des femmes descendantes de l’immigration maghrébine est lié à une histoire raciste du terme de beurette. « Beurette » renvoie historiquement à deux significations, liées l’une à l’autre :

- d’abord la beurette dans les années 80 désigne cette femme que l’on va pouvoir intégrer, la bonne arabe, docile et qui va accepter de renier les siens, par opposition au garçon arabe violent et inintégrable (cf. Nacira Guénif, Des beurettes), elle est à la fois docile et libérée, au sens où elle se serait libérée des siens ;

- ensuite, dans les années 2000, le terme « beurette » prend une autre dimension, qui toutefois est liée à la première, puisqu’il devient une catégorie pornographique à part entière, le terme « beurette » tapé dans Google laissant apparaître des pages et des pages de sites pornographiques.

La beurette va alors représenter un certain fantasme, qui sera celui d’une femme arabe qui sera dévoilée par un homme blanc, puis initiée par lui à la sexualité. L’homme blanc serait une sorte de libérateur de cette femme particulièrement opprimée, réprimée dans sa sexualité par des hommes arabes violents et essentiellement machistes.

Ces deux significations ont un point commun : l’idée que les femmes arabes seraient à libérer, par la sexualité. Elles sont directement le produit de l’imaginaire colonial, qui a fait du corps des femmes colonisées un enjeu de pouvoir, en les érotisant de façon orientaliste et en cherchant toujours à les dévoiler et à se les approprier. C’était là ainsi le sens des cérémonies de dévoilement dont a parlé Fanon. Il n’y a qu’une gradation entre la première et la deuxième étape, à savoir entre l’étape du dévoilement et celle du dévoiement, mais évidemment la deuxième étape fait glisser la beurette du monde des femmes acceptables et acceptées, au monde des femmes indignes, non respectables et donc inacceptables.

C’est comme si, dès le départ, le projet colonial pour les filles de l’immigration maghrébine contenait déjà en son sein les germes de leur mise à mort symbolique. En effet, on cherche à les libérer, à les affranchir de la tutelles de leurs pères, frères fantasmés comme rétrogrades et violents, mais dès lors qu’on les en libère par la sexualité, on les fait entrer dans un autre registre imaginaire qui fait d’elles des créatures dégradées, salies. L’homme blanc qui était censé les intégrer est en même temps celui qui les désintègre du corps des femmes acceptables.

Des injonctions contradictoires

Elles sont donc bloquées, coincées quoiqu’elles fassent :

- soit elles refusent le projet d’émancipation colonial et sont considérées comme de mauvaises citoyennes, de mauvaises françaises refusant de s’intégrer, comme par exemple les femmes portant le hijab, ou encore les femmes tenant à un mariage endogamique, refusant l’injonction à l’intégration par le mariage mixte ;

- soit elles donnent l’apparence d’accepter les termes de cette libération – mais il peut s’agir tout simplement pour elles de faire un usage libre de leur corps et de leur sexualité – et alors elles sont considérées comme des idiotes, des femmes vulgaires, et dégradées.

C’est d’ailleurs ces figures de femmes arabes vulgaires et apparemment idiotes qui sont particulièrement mises en avant dans les médias, à travers Nabila, Ayem ou Zahia. On ne voit jamais autant de femmes arabes à la TV que dans les émissions de TV réalité, et il y a une forte proportion de bimbo médiatiques qui sont des femmes arabes.

Mais il faudrait peut-être s’interroger sur cette sur-représentation, qui n’est évidemment pas représentative des femmes descendantes de l’immigration maghrébine en France aujourd’hui. Il y a ici une fascination/répulsion du monde médiatique pour cette figure de la beurette émancipée de la tutelle de ses frères et de la tutelle religieuse, libérée sexuellement, et donc aussi par là-même idiote, vénale et creuse. Elle n’est d’ailleurs plus vraiment perçue comme arabe : son arabité est comme effacée par sa sexualité. Il ne reste plus que son nom comme stigmate, comme signe. Elle n’est plus qu’une beurette dans le deuxième sens du terme.

La dégradation de l’imaginaire orientaliste, ou la Shéhérazade souillée

On est passé d’un imaginaire de la beurette désirable car encore à libérer dans les années 80 et 90, à l’imaginaire de la Nabila libérée donc idiote. L’image de la femme arabe est devenue « cheap » , vulgaire, elle n’est même plus parée des atours de l’orientalisme, elle est tout entière absorbée entre les catégories antagonistes de la femme opprimée d’un côté et de la bimbo pornographique de l’autre. Les publicitaires ont pris acte de cette évolution de l’imagerie orientaliste, qui n’opère plus de la même façon.

Ainsi, par exemple, alors que pendant des années le parfum Shalimar avait pour égérie une femme brune à la peau matte, il est désormais représenté par une femme blanche aux yeux clairs (Natalia Vodianova) – ce qui donne d’ailleurs un clip de présentation du parfum aux relents colonialistes.

De la même façon, les films publicitaires pour des produits tels le café, qui mettaient en scène des femmes brunes, dans des décors orientaux, ont troqué leur mannequins contre des mannequins blancs. Désormais, l’imagerie orientaliste fonctionne, mais sans la femme « indigène », « orientale » : il n’en reste que le décor. C’est que cette femme a déjà été dévoilée, elle a été dégradée, souillée, elle n’est plus parée des charmes du mystère, elle n’est plus qu’une enveloppe vulgaire, cheap, qui ne fait plus vendre.

Le cas des « beurettes à khel »

Ainsi le stigmate actuel de beurette résulte très précisément de ce processus de vulgarisation du fantasme orientaliste. Le stigmate d’outrance, de vulgarité qui colle aux femmes descendantes de l’immigration est la conséquence directe de la façon dont le patriarcat blanc les a d’abord construites comme figures désirables parce que rétives, puis comme figures repoussoirs parce que « consommées ».

Dès lors, l’insulte de « beurette » pourrait signifier un reproche portant sur une erreur stratégique : l’intégration par la soumission à l’injonction sexuelle blanche est une impasse. Mais en réalité, ce n’est pas ce qui est visé par cette insulte, qui n’est pas l’équivalent de « vendue ». En effet la femme descendante de l’immigration post-colonial en couple avec un blanc est souvent, de fait « dé-beurettisée », puisqu’elle est alors en conformité avec les normes blanches de la féminité, conformité validée par l’approbation d’un homme blanc, qui ne saurait se contenter d’une version cheap et vulgaire de la féminité.

Ainsi, en règle générale, une femme sera traitée de beurette (par un jeune lui-même racisé) non pas parce qu’elle entretiendrait des relations affectives et/ou sexuelles avec un homme blanc, mais bien plutôt soit avec un homme arabe, soit avec un homme noir. D’où la locution, à la fois sexiste et négrophobe, « beurette à khel », autrement dit « beurette à noirs », qui devient une catégorie à part entière. Un titre a été commis, à ce sujet, par le rappeur El Matador, « Les beurettes aiment », abject de sexisme et de racisme, qui a eu un certain succès – voici un extrait des paroles :

« J’encule vous tous, ma pute prépare le couscous La Beurette là-bas me trouve mignon, elle porte des bas-résille Nous on a le beurre, l’argent du beurre et toutes les Beurettes Une Beurette libertine, partouzeuse de limousine Ils t’en feront une parfaite présidente de Ni Putes, ni Soumises. Beurette aime les rappeurs et les footballeurs Elle aime le métissage, mélange de couleurs Beurette est maghrébine, mais les UV lui donnent un teint orangé Traite-la de "biatch", ça ne va pas la déranger Elle veut un fils qui ressemble à Booba Destinations préférées : Marrakech ou Dubaï Elle change de prénom, elle a honte du siens. Elle se trouve un joli pseudonyme Un blaze d’actrice porno ; ça sonne un peu plus clean (…) Elle est plus attirée par Abdoulaye que par Medhi Elle devrait assumer, c’est pas un délit Beurette se ment à elle-même, pour ça qu’on lui apporte peu de crédit Les Beurettes aiment les Blacks, blacks, blacks, blacks, blacks Les Beurettes aiment le Swagg, swagg, swagg, swagg, swagg Les Beurettes aiment les boîtes, boîtes, boîtes, boîtes, boîtes Champagne, bouteilles de Jack Jack Jack Jack Jack Et elles n’ont pas peur de se ficha (…) »

Il y a évidemment ici une dimension négrophobe très forte, ainsi qu’une forme de misogynoir (misogynie spécifique contre les femmes Noires, qui elles sont traitées de « niafou », liée aux critères de beauté coloristes), puisque si la « beurette » est prisée sur le marché sexuel, notamment par des hommes Noirs, c’est notamment parce qu’elle bénéficie de privilèges liés à l’échelle coloriste et qu’elle correspond donc plus facilement aux normes sociales et raciales de la beauté.

Ceci étant, si les femmes arabes ne sont pas toujours, par ailleurs, elles-mêmes exemptes de négrophobie, y compris quand elles sont en couple avec des hommes Noirs, ainsi que de misogynoir, elles subissent cependant à plein une situation d’hypersexualisation et d’exotisation racistes notamment de la part d’hommes Noirs, eux-mêmes imprégnés de l’imaginaire orientaliste.

Cela peut revêtir des formes extrêmement violentes, par exemple via le harcèlement virtuel (des pages Facebook sont parfois créées pour dénoncer telle ou telle « beurette »). La beurette fait honte aux siens devant les blancs, mais aussi devant les autres groupes racisés, et ce d’autant plus qu’elle se compromet avec des hommes de ces autres groupes. « Beurette à khel » sera ainsi employé par un homme arabe envers une femme arabe, mais aussi par un homme noir envers une femme arabe, ou même par un homme noir envers un homme arabe, comme un équivalent racisé d’une insulte misogyne, « femmelette », par exemple.

La beurette aggrave son cas, lorsque non seulement elle échoue à s’intégrer au groupe femme, mais que de surcroît elle ne cherche même plus à le faire par l’intermédiaire d’un homme blanc. Elle fait un usage de son corps et de sa féminité qui est à pure perte : elle perd de sa respectabilité aux yeux des siens en faisant un usage libre de son corps, mais en même temps elle ne gagne pas l’approbation des hommes blancs par sa vulgarité et ses excès qui l’excluent du marché blanc de la séduction. Elle ne gagne rien en échange de la perte de sa respectabilité, puisque être en couple avec un homme noir ne lui fera rien gagner sur le plan de l’intégration républicaine.

Les femmes descendantes de l’immigration maghrébine sont prises dans un marché sexuel où elles sont toujours perdantes. Refusant de se soumettre à l’injonction à l’assimilation par la par la sexualité et la mixité sexuelle / maritale :

- elle gagne : sa respectabilité aux yeux des siens (et dès lors elle n’est plus une « beurette » )

- elle perd : son « intégrabilité » du point de vue de la société majoritaire

Faisant un usage libre de sa sexualité et donnant ainsi l’apparence de céder à l’injonction à l’assimilation par la sexualité et la mixité sexuelle/maritale, dans le cas où le partenaire/conjoint est blanc :

- elle gagne : l’usage libre de sa sexualité et son « intégrabilité » (relative et sous conditions) ;

- elle perd : sa respectabilité aux yeux des siens, puisqu’elle est alors perçue comme une traitresse compromise avec le patriarcat blanc.

Et dans le cas où le partenaire/conjoint est un homme racisé non arabe (en particulier un homme noir) :

- elle gagne : l’usage libre de sa sexualité ;

- elle perd : son « intégrabilité » du point de vue de la société majoritaire et sa respectabilité aux yeux des siens, puisqu’elle ne met même pas à profit sa liberté sexuelle pour s’intégrer à la société dominante.

Entre la voie du refus des codes de la féminité qui la relèguerait au rang de sous citoyenne inintégrable et celle de ce qui peut être interprété par les siens comme une compromission avec le patriarcat blanc, elle choisit une troisième voie, qui est une sorte de subversion de l’alternative. Elle subvertit, par outrance cette féminité à laquelle on l’enjoint de se soumettre, et elle fait un usage libre de son corps, qui toutefois échappe à la logique intégrationniste. Une sorte de retournement de stigmate qui en est aussi une subversion.

Si cela provoque en retour la violence de l’insulte, c’est que cette stratégie -consciente ou non- de la « beurette à khel » entre en contradiction avec la nécessité pour les hommes descendants de l’immigration post-colonial, de se réassurer quant à leur virilité abîmé par l’imaginaire colonial et post-colonial.

Il y a ici un enjeu entre hommes racisés, enjeu de virilité, qui est lié à la façon dont le patriarcat blanc a essayé de les déviriliser en visant les femmes colonisées. L’insulte « beurettes à khel » fonctionne grâce au stigmate post-colonial qui hypersexualise et dégrade ces femmes, mais cette insulte s’applique à des situations qui échappent aux scénarios sexuels créé par cet imaginaire post-colonial.

P.-S.

Al Majnouna est enseignante et membre du collectif Al Mouqawamet