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L’homophobie vient-elle (vraiment, et seulement) d’en bas ?

Partie 1 : L’homophobie comme faute de goût

par Sylvie Tissot
18 mai 2019

Il existe aujourd’hui une condamnation officielle de l’homophobie, et une politique de reconnaissance de l’homosexualité – à travers notamment la légalisation du mariage des couples de même sexe. Cette gayfriendliness institutionnelle résulte en bonne partie de la pression des mouvements sociaux, mais elle a aussi été entérinée et organisée à des fins de diversion – et de stigmatisation parfois explicite des « autres », présentés comme homophobes : les classes populaires, les minorités racisées et le « monde musulman ». C’est ce qu’ont montré plusieurs travaux consacrés à l’« homonationalisme » – terme forgé pour critiquer ces opérations politiques menées au nom du progressisme. Plusieurs réponses ont déjà été apportées pour les contrer, certaines allant malheureusement jusqu’à disqualifier toute lutte contre l’homophobie et toute demande d’égalité des droits (et notamment des droits d’accès au mariage et à l’adoption) au nom du supposé impérialisme, du supposé racisme ou du supposé mépris de classe dont elles seraient nécessairement, comme par essence, entachées. C’est un angle d’analyse très différent que nous proposons ici. Dans son livre Gayfriendly. Acceptation et contrôle de l’homosexualité à Paris et à New York qu’elle présentera le 21 mai à 19h30 à Bonjour Madame [1], Sylvie Tissot propose un détour par la gayfriendliness revendiquée par des hétérosexuels fortunés et cultivés, pour en dégager les caractéristiques bien particulières, ainsi que les importantes limites. Le texte qui suit, et qui en est extrait, analyse et déconstruit l’autorité morale dont les habitants de quartiers gentrifiés s’investissent eux-mêmes, par le biais notamment d’une dénonciation vertueuse de certains lieux et de certaines populations.

Les hétérosexuels et hétérosexuelles interrogées pour cette enquête, habitants des quartiers du Marais à Paris et de Park Slope à New York, appartiennent aux classes moyennes supérieures et supérieures [2]. Plus clairement encore que par leurs revenus, ou encore que par la propriété privée, ils expriment leur statut à travers le niveau de diplôme, et plus généralement par une valorisation sans nuance de l’éducation.

Outre l’importance, bien établie, de la culture comme outil de reproduction sociale pour les parents, c’est souvent à travers des activités distinguées que socialisent certains enquêtés.

Daisy, universitaire à la retraite, décrit ses amis, des habitants de longue date de Park Slope, comme elle âgés de 60 à 70 ans de la manière suivante :

« Ils sont tous brillants, intelligents, plutôt vifs. […] On va à des conférences, des rencontres de Pen [une organisation littéraire]. Les films, le théâtre, l’opéra. On va écouter de la musique de chambre, on a un abonnement. Et il y a de la musique de chambre presque tous les dimanches à la bibliothèque [municipale de Brooklyn]. C’est merveilleux. »

Or, le discours gayfriendly, ainsi que le rejet du racisme, est un moyen de réaffirmer l’importance de l’« éducation ». Le capital culturel, décrit comme un remède aux préjugés, un facteur d’ouverture, un gage de réflexion, masque en effet les positions de classe associées à la détention des titres scolaires.

Comme l’exprime Richard, 55 ans, homme d’affaires, diplômé de la prestigieuse université de Cornell puis détenteur d’un MBA (Master of business administration), « Si tu es éduqué [educated], si tu as été à l’université, tu as plus de chances d’interagir avec des gens différents de toi. Et avec un peu de chance, les préjugés que tu as s’effacent. » Cette affirmation intervient à un moment de l’entretien consacré à l’acceptation de l’homosexualité.

Pour Jennifer, en fin d’études supérieures, l’homophobie n’existe pas chez les « gens éduqués de classe moyenne » (middle class educated people), qui forment désormais la plus grande partie de la population de New York, me dit-elle. Le mot libéral dont se réclament l’ensemble des enquêtés étatsuniens est souvent accolé à ou pris comme synonyme de educated (éduqué ou instruit).

Alexander, ancien trader en reconversion professionnelle pour devenir psychanalyste, explique que « ce qui caractérise la plupart de mes amis, c’est la curiosité intellectuelle, la tolérance sociale, le progressisme, l’ouverture, les valeurs idéologiques non doctrinaires. Oui, l’inclination intellectuelle. »

L’insistance sur le passage par l’université est nette aux États-Unis où, nous l’avons vu, la fréquentation de camarades faisant leur coming out dans ce lieu séparé de la sphère familiale constitue un moment important dans l’apprentissage gayfriendly. Mais de façon générale, dans les deux pays, l’homophobie est décrite comme un comportement relevant de l’obscurantisme, fondé sur des peurs absurdes et grotesques, en tout cas irrationnelles, que l’éducation permet de dissiper.

La croyance dans la connaissance se mêle à un habitus de classe qui fait des préjugés quels qu’ils soient une erreur d’appréciation, quelque chose de déplacé, en somme une faute de goût. Comme le dit Terrence, 63 ans, ingénieur, propriétaire d’une maison de ville située à quelques dizaines de mètres de Prospect Park, « Je trouve l’intolérance raciale et toute autre forme de discrimination désagréable et inappropriée. »

Ces fractions des classes supérieures, dont la position repose sur la reproduction du capital culturel, aiment à mettre en avant leur supériorité intellectuelle. Cette posture repose sur une certaine vision du monde et de l’histoire. Nous l’avons déjà noté, les propos des enquêtés s’inscrivent dans une croyance solidement ancrée dans un progrès porté par les luttes sociales, mais surtout par la raison, tenue pour source quasi automatique d’ouverture et de compréhension. Située loin des extrêmes, la raison favoriserait les compromis et les accommodements, dissiperait les haines.

Dans ce cadre, l’intelligence n’est jamais perçue comme un potentiel instrument au service de l’exclusion, mais comme l’opposé, en quelque sorte, du rejet. C’est par ce truchement, pensent-ils, que les générations prennent progressivement conscience du caractère absurde des formes de discrimination, et se rallient à la tolérance, considérée comme atteinte, sinon tout à fait acquise.

Pourtant, pourrait-on rappeler, on sait à quel point le savoir, notamment médical, est venu légitimer la criminalisation de l’homosexualité. L’idée de trancher « pour » ou « contre » l’éducation ou la science n’aurait pas grand sens. Ce qui m’importe ici, c’est de noter la chose suivante : interrogés sur le bilan qu’ils font des progrès des droits des gays et des lesbiennes, les enquêtés versent dans une autocélébration enthousiaste, alliant profession de foi progressiste et vision optimiste de l’ordre du monde. Si l’homophobie, le rejet et plus largement les préjugés existent encore, ce ne sont, selon eux, que des résidus du passé alors qu’un mouvement inéluctable est en marche, auquel in fine les plus réticents se rallieront.

Pour Rachel, étudiante en sciences de l’éducation à New York, fille d’un médecin et d’une professeure d’université, on assiste à une « tendance rapide vers une acceptation croissante ». « On va dans la bonne direction », me dit Gayle, journaliste, avec confiance.

À écouter attentivement les enquêtés, il semble clair toutefois que l’intelligence n’est pas seulement un gage d’ouverture, loin des haines tenaces et retardataires que nourrissent les moins diplômés. Elle réside aussi pour eux dans la capacité à contrôler son attitude et ses prises de position, comme les étudiants de Daisy qui, me dit-elle, « sont assez malins pour ne pas dire des choses homophobes ».

La gayfriendliness, en ce qu’elle cible les populations sans diplôme à qui il convient d’inculquer une attitude plus tolérante — attitude à laquelle elles seraient par définition plus rétives —, fonctionne ainsi comme opération de distinction. La position de classe que viennent établir les déclarations de gayfriendliness se situe à distance des moins diplômés, mais aussi d’un autre groupe : la bourgeoisie possédante à fort capital économique. Les modes de vie des gentrifieurs disent bien justement la distance qui est établie avec les fractions les plus riches des classes supérieures. L’installation dans un quartier anciennement populaire incarne l’éloignement culturel par rapport à des milieux plus traditionnels et à des modes de vie plus rigides. Comme dit Nicole, avocate, 60 ans, en parlant des banlieues résidentielles aisées où elle a grandi près de New York mais où elle n’a pas voulu s’installer : il n’y a « aucune culture ».

Là encore on voit comment se croisent distinction culturelle, habitus de classe et frontières géographiques. L’espace intervient pour circonscrire un habitus différent de celui des plus dotés. En vivant dans le Marais ou encore à Park Slope, des quartiers « sympas », « chaleureux », on dit un refus d’habiter dans les suburbs pour les États-Unis, et dans les quartiers bourgeois à Paris que sont le 16e arrondissement, ou plus récemment les 5e et 6e arrondissements.

Rationalisation de contraintes budgétaires, reclassements symboliques : dans ces opérations complexes, l’affirmation gayfriendly joue un rôle important puisqu’elle oppose aux quartiers de l’acceptation les espaces de l’homophobie. Généralement, toutefois, la grille spatiale connote tout autant la classe que la race, même si celle-ci ne peut se dire que de manière plus euphémisée encore.

Deuxième partie : L’homophobie vue d’en haut.

P.-S.

Ce texte est un extrait remanié du livre Gayfriendly. Contrôle et acceptation de l’homosexualité à Paris et à New York, paru en 2018 aux éditions Raisons d’agir.

Sylvie Tissot présentera son livre le 21 mai à 19h30 au bar-restaurant Bonjour Madame, 40 rue de Montreuil, 75011 Paris.

Notes

[1Formidable bar-restaurant et espace de rencontres nouvellement ouvert au 40 rue de Montreuil, 75011 Paris

[2Pour plus de précisions sur les lieux de l’enquête et les enquêtés, voir l’introduction du livre