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La construction de l’Autre

Entretien avec Christine Delphy (Première partie)

par Christine Delphy
31 mai 2014

Dans cet entretien initialement paru dans Migrations et sociétés, Christine Delphy revient sur la question des "autres", ou plutôt, pour reprendre le sous-titre d’un de ses livres, sur "qui sont les autres" [1]. Car ce que sont les autres n’est pas une réalité objective. Les "uns" construisent les "autres", et les construisent par le pouvoir de les nommer, de les catégoriser, de disserter sans fin sur elles et eux, qu’il s’agisse des femmes, des homosexuel-les ou encore des personnes racisées.

Catherine Delcroix : Peux-tu expliquer ce que cachent les dominants derrière la mise en avant permanente de la question de la différence et pourquoi veulent-ils parler à la place de ceux qu’ils désignent comme des “Autres” ?

Ce qui m’a beaucoup frappée depuis quelques années, c’est tous ces auteurs, y compris des gens qui sont notoirement de droite comme Dominique Schnapper, qui prônent l’acceptation des “Autres”, de l’“Autre”, sans jamais d’ailleurs dire qui c’est ni pourquoi il est
“Autre”. Et aussi le fait que tout le monde semble savoir qui est l’“Autre”, et donc qui est le “Même”.
Je connais bien cette question de l’“Autre”, parce que je suis une “Autre”. La femme est une “Autre”, c’est la grande “Autre”. On ne peut pas la comprendre… Mais qui est ce “on” qui ne peut pas la comprendre ? Pour elle-même, une femme n’est pas une “Autre”.
L’“Autre” c’est donc quelqu’un qui n’a pas droit à la parole. Tandis que “d’autres que les Autres” parlent des “Autres” mais ne se désignent jamais.

J’ai appelé ces derniers les “Uns”. Les “Uns” sont ceux qui ont le pouvoir de désigner qui est “Autre”. Il y a des “Autres” parce qu’il y a des “Uns”. Ces “Uns”-là sont “derrière les autres” dans le sens où ils sont cachés, mais les “Uns” sont premiers, les “Uns” sont ceux qui créent les “Autres”. Après ils se posent des questions sur ces “Autres”, et surtout : faut-il les accepter ?
Pourquoi parlent-ils à la place des “Autres” ? Il n’y a pas de mystère là dedans : ils parlent à la place des “Autres” tout simplement parce qu’ils ont fait les “Autres”. Ils n’arrêtent pas de raconter la “différence” des “Autres”, et donc de se recréer eux-mêmes sans arrêt comme “Uns”. Ils sont les détenteurs de la parole, ils sont en droit de nommer la société, de la diviser en groupes, dont ils sont le groupe dominant, et cela se révèle par leur pouvoir à la fois de créer les “Autres” et de se créer eux mêmes comme “Uns”, comme “non-Autres”.

Catherine Delcroix : Quelles sont les conséquences pour ceux qui sont désignés comme “Autres” ? La manière dont les “Uns” désignent les “Autres” a-t-elle des conséquences, par exemple, pour se battre contre la précarité ?

Si on se place à ce niveau du discours, ces gens qui souffrent de discrimination sont en même temps appelés des “Autres” : ces deux faits sont reliés dans la tête des “Uns” et sont reliés aussi dans la tête des “Autres”, à qui on répète sans arrêt qu’ils sont traités différemment
parce qu’ils sont différents, que c’est en raison de leur altérité qu’ils subissent le traitement qu’ils subissent. On leur dit : « C’est parce que vous êtes Autres ». Les gens qui sont les “Autres” intériorisent cette explication.
Ils n’ont pas le pouvoir : ils n’ont pas le pouvoir de nommer, ils n’ont pas le pouvoir de retourner aux “Uns” l’appellation “Autres”, ils n’ont pas même le pouvoir de se nommer eux-mêmes. Leur nom leur est donné par les “Uns”. Jusqu’au jour où ils se rebellent un peu contre cela.

D’ailleurs, je remarque
que les gens qui sont “racisés”, qui sont distingués d’une façon raciste, se rebellent plus facilement que les femmes, qui continuent à un certain niveau d’accepter qu’elles sont “Autres”. “Autres” que quoi ? Les féministes radicales disent qu’un « différent » implique un « référent ». Et qui est le référent en ce cas sinon les hommes ? Et pourquoi seraient-ils en position d’être le référent ? D’être le modèle ? Mais très souvent les femmes acceptent. Même certaines féministes acceptent qu’elles
sont « différentes » et se mettent à gloser sur cette différence : qui serait bonne ou qui serait mauvaise, sans se demander pourquoi ce doit être elles qui sont « différentes ».

Catherine Delcroix : Peux-tu parler aussi de l’altérisation très profonde des Arabes et 
des Noirs qui, dans la société française, sont présentés comme responsables 
de la violence sexiste de manière unilatérale [2] ? Comment cette opposition 
entre les sexistes et les antiracistes est-elle apparue ?

La société française dans son ensemble, avec l’aide d’une grande partie des femmes qui se disent féministes, est arrivée à faire d’une pierre deux coups : d’une part, à accuser toute une partie de la population de défauts ignobles – elle serait non seulement sexiste mais aussi homophobe, antisémite – et, d’autre part, à absoudre complètement de sexisme la société dominante. Le résultat, c’est qu’on ne parle plus du sexisme général de notre société, tous hommes confondus.

Par exemple, Élisabeth Badinter prétend que « chez les Français de souche, que ce soit
dans le judaïsme ou le catholicisme, on ne peut pas dire qu’il y ait une oppression des femmes » [3] .
Or, quand en 1970 nous avons recréé le mouvement féministe, ce n’est pas au sexisme des Arabes que nous pensions. Comme tous les travailleurs immigrés, ils essayaient de se faire oublier, et nous, en tant que Blanches, nous n’avions quasiment pas de rapports avec eux. On pensait au sexisme de nos pères, de nos frères, de nos copains. Et voilà que tout d’un coup on apprend qu’il n’y a pas d’oppression des femmes « chez les Français de souche » ! On a vu plusieurs manifestations contre les violences exercées contre quatre femmes : les quatre avaient des prénoms arabes. C’était très peu de temps après que l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF) soit
publiée [4]. Et aujourd’hui, des comptages sont faits tous les ans : chaque semaine deux à trois femmes sont tuées par leur mari ou leur compagnon. Mais les Monique, les Françoise tuées par des compagnons blancs comme elles, où sont-elles mentionnées dans ces manifestations ?
Une Gofrane ou une Shérazade morte aux mains d’un type qui s’appelle Ahmed ou Sofiane est-elle plus morte qu’une Monique ou une Marie morte aux mains d’un type qui s’appelle Pierre ou Bertrand ?

Toute cette campagne, qui dure maintenant depuis 2003, sur le sexisme
des Arabes et des Noirs, a deux effets, tous les deux désastreux, sur la société française. D’abord, le discours sur la violence spécifique, extraordinaire des descendants d’immigrés africains, coexiste avec le discours – qu’à la fois il contredit – sur la nécessité de mettre fin aux discriminations
racistes. On accuse les victimes de discriminations racistes d’avoir “la rage” et on dit en somme que « ces gens » ne sont pas méritants : ce sont des sexistes, des antisémites, des homophobes. Alors, sont-ils dignes d’être défendus contre les discriminations ? Ou au contraire, méritent-ils qu’on se méfie d’eux et qu’on leur refuse emploi, logement, promotions ? La coexistence de ces deux discours ne peut durer sans que l’un des deux gagne. Et on voit bien lequel gagne. Donc le racisme gagne.


Ensuite, il n’y a pas que le racisme qui gagne. Le sexisme gagne aussi. En effet, le discours sur le sexisme extraordinaire des Noirs et des Arabes, outre qu’il conforte le racisme, conforte le sexisme, en faisant apparaître le sexisme “ordinaire” des Blancs comme bien peu de chose, et finalement
comme éteint ou en voie d’extinction. Or, en accusant les Noirs et les Arabes d’être les seuls sexistes, et en particulier en prétendant que le foulard ou le voile sont les seuls symboles patriarcaux, tandis que les talons hauts, le maquillage, la chirurgie esthétique sont exempts de sexisme, ils provoquent de façon tout à fait prévisible une réaction de défense.
Et cette réaction, comme l’action initiale, est extrême.

Par exemple, elle présente le foulard comme un « simple morceau de tissu », ce qu’il n’est évidemment pas, de même que des talons aiguille ne sont pas « de simples chaussures ». Car le vêtement, tout vêtement, dit quelque chose, et même plusieurs choses. Les vêtements sont genrés : ils signifient, entre autres choses, la hiérarchie entre hommes et femmes. Et les vêtements des femmes, qu’il s’agisse des talons hauts, avec la réduction de la mobilité et du confort qu’ils entraînent, ou du voile intégral (niqab), qui limite aussi la mobilité et le confort, disent clairement que pour plaire aux hommes les femmes doivent “volontairement” se mettre dans des situations où leur infériorité statutaire est marquée, à la fois par le sens (compris par
tout le monde) du vêtement et par les conséquences concrètes qu’il entraîne (comme l’incapacité de courir, et donc la vulnérabilité), conséquences qui font d’ailleurs partie de son sens.


Malheureusement, au lieu de faire une critique féministe de l’ensemble de ces vêtements, de ce qu’ils signifient, que ce soit la préservation d’une pudeur non exigée des hommes (le voile) ou la disponibilité sexuelle, également non exigée des hommes (les vêtements “sexy”), des conséquences
sur le confort, la santé, la mobilité qu’ils provoquent, beaucoup de féministes en sont venues à ne dénoncer comme sexistes que les vêtements non occidentaux, tels le foulard ou le voile, tandis qu’elles banalisent comme “jolis” leurs équivalents occidentaux. De plus, elles apportent leur
appui aux politiques qui les interdisent.
Or ces interdictions faussent nécessairement la discussion. Car aucun vêtement ne devrait être interdit. En revanche, la critique féministe devrait être libre. Mais critiquer les connotations genrées d’un vêtement ne peut se faire que si cela n’entraîne pas une atteinte à la liberté légale de s’habiller
comme on veut (sachant que même cette liberté légale est encadrée par la notion d’“ordre public” et que, sur le plan sociologique, ce qu’on veut est socialement déterminé). Or, dès lors que cette critique, d’une part, ne s’applique qu’à certains vêtements et, d’autre part, est présentée comme la justification d’une punition, elle devient intenable.

De même, puisque le sexisme des Arabes et des Noirs est présenté comme le seul sexisme existant, la réaction à cette accusation est de nier
l’existence de tout sexisme, ce qui est absurde, mais compréhensible dès lors que cette accusation est utilisée de façon discriminatoire et à des fins discriminatoires. Or, de même que pour les vêtements, une majorité de féministes a accepté que des hommes politiques se présentent comme des défenseurs de la femme, alors qu’ils n’ont jamais pris le féminisme au sérieux ni entendu une seule des revendications féministes. De plus, cette majorité de féministes a accepté d’appuyer, au moins de façon tacite, cette discrimination entre hommes blancs et hommes “de couleur” : cette aile des féministes a donc accepté la thèse susmentionnée d’Élisabeth Badinter… tout en prétendant obtenir une loi contre les violences. Cette demande n’avait jamais été très audible, mais elle est devenue complètement incompréhensible. De quelles violences s’agit-il ? Le plus grand reproche que l’on puisse d’ailleurs faire à cette aile du féminisme est d’avoir manqué l’occasion qui lui était offerte sur un plateau de dénoncer ces personnages politiques – de tous bords – pour leur indifférence et leur inaction, qui sont la preuve de leur sexisme militant.

Il en est résulté non seulement une justification de la discrimination raciste, mais aussi une régression majeure dans la lutte contre le sexisme : la France blanche s’est sentie purgée de son sexisme, qu’elle a ainsi exilé et interné dans le département de la Seine-Saint-Denis. On n’avait plus
besoin de parler des femmes ou des hommes, on pouvait ne parler que des musulmans et du foulard, où s’était concentré tout le mal. Les populations visées, quant à elles, femmes et hommes confondus, devant une accusation qui était en réalité une opération d’exorcisme, ne pouvaient que refuser l’ensemble du procédé. Le pouvoir a néanmoins réussi à les diviser en suscitant des organismes comme Ni putes ni soumises, un petit groupe de femmes dont la version du féminisme était de pouvoir s’habiller de façon “féminine” comme les femmes blanches, et qui ont été largement
subventionnées et mises en avant tant par la gauche que par la droite.

Nous en sommes là aujourd’hui. Une seule opération a fait progresser le racisme, tout en rendant le sexisme invisible : celui des Blancs, parce que le sexisme “n’existe pas chez eux”, et celui des Noirs et des Arabes, parce qu’il est indéniablement raciste de faire d’eux des boucs émissaires.
La vérité n’a pas pu être dite. Pourtant elle est simple : l’ensemble des cultures [5] qu’on peut identifier aujourd’hui sur le sol européen sont des cultures qui reposent sur des structures sociales et des idéologies patriarcales et qui engendrent des comportements individuels sexistes.


Certains pensent que les Arabes et les Noirs sont plus sexistes que les Blancs, mais mesurer le sexisme d’un pays pour le comparer à celui d’un autre, a fortiori comparer deux provinces ou encore deux types de population exigerait la mise au point de définitions du sexisme : parle-t-on par exemple du degré de liberté des femmes, de leur degré d’indépendance économique, ou du “machisme” perçu des hommes, ou encore de tout cela à la fois ? Or il n’existe pas d’accord sur la définition du sexisme, donc encore moins sur les méthodes qui permettraient de le mesurer. Tant que nous sommes dans l’incapacité de mesurer le sexisme d’un groupe ou d’une nation, il faut assumer qu’à l’intérieur d’un même pays, où les grandes structures patriarcales, économiques et légales sont par définition les mêmes, les variations idéologiques et de comportements individuels ne peuvent être grandes. Il faut assumer que les Noirs et les Arabes ne sont pas moins sexistes que les autres, mais aussi, par voie de conséquence, qu’ils ne le sont pas plus.

Je sais que cette assertion va à l’encontre de la perception ordinaire au sein de la population, y compris chez les sociologues. Cette perception est que les Africains en général sont plus sexistes que les “Occidentaux”. C’est cet a priori qui s’exerce à l’endroit des personnes d’origine africaine, quand bien même elles sont nées et ont été élevées en France ou dans un autre pays occidental. Mais nous portons sur ces personnes un regard qui, au lieu de chercher les ressemblances entre elles et les autres Français, cherche les différences : suppose, cherche et trouve des différences, et les met en valeur au détriment des ressemblances.
Ces différences peuvent exister ou être fantasmatiques, ou les deux à la fois.

C’est une chose connue, mise en évidence par Letti Volpp [6], que le même comportement est attribué dans le cas d’un homme blanc à sa psychologie individuelle et dans le cas d’un homme “de couleur” à sa “culture étrangère”, ou plutôt présumée étrangère en raison de la nationalité de ses parents ou grands-parents. Dès lors que le sexisme est attribué, via une origine nationale ou ethnique “étrangère”, à une
culture également étrangère, le sexisme de l’individu est vu comme appartenant à cette culture étrangère, et il est plus mis en relief, plus remarqué que le sexisme ordinaire de notre propre culture, car la culture propre d’une personne, fût-elle sociologue, tend à être naturalisée, à n’être pas vue comme une culture : le sexisme ordinaire qui fait partie de cette culture tend par conséquence à être minimisé, voire ignoré, comme élément culturel.

Un exemple de cela est que l’assassinat de femmes arabes ou musulmanes, à coups de pierres ou par le feu, par des hommes arabes ou musulmans, nous semble plus horrible que l’assassinat d’une femme blanche par un homme blanc à coups de poing. Nous n’approuvons jamais le meurtre, mais certaines méthodes – le feu, les pierres – nous semblent plus horribles que tuer à mains nues, parce que cette dernière méthode est courante en Occident. Le résultat – la mort – est le même, mais les
jurys appliquent des peines beaucoup plus lourdes aux meurtres commis avec des méthodes exotiques qu’aux meurtres commis à mains nues.

Cette dernière technique de mise à mort est implicitement vue comme une réaction “humaine”, “spontanée”, due à un état émotionnel lui aussi
“humain” et “spontané” : battre à mort – qu’il s’agisse des gestes ou de l’état émotionnel où doit se mettre le meurtrier pour les accomplir – est vu comme “ordinaire”, “pouvant arriver à tout le monde”, faisant partie des extrêmes auxquels tout individu peut être conduit dans sa vie, auxquels
il peut être conduit par la vie. Ainsi les meurtriers de femmes, tant qu’ils sont “de souche”, sont-ils vus comme les protagonistes d’un “drame passionnel” si ce sont des amants ou des maris ou comme des “monstres” (des fous) si ce sont des inconnus, et toujours comme des individus. Les meurtriers non “de souche” sont vus comme des marionnettes – interchangeables – agies par les superstitions
archaïques de leur culture. On n’a pas besoin de psychologie avec eux : il suffit de dire : « Ils sont turcs ».

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P.-S.

Cet entretien a été publié initialement dans Migrations et sociétés en janvier-février 2011 sous le titre suivant : « La fabrication de "l’Autre" par le pouvoir ».

Notes

[1] Classer, dominer, Qui sont les autres ?, La Fabrique, 2008

[2] Cf. GUÉNIF-SOUILAMAS, Nacira ; MACÉ, Éric, Les féministes et le garçon arabe, La Tour d’Aigues : Éd. de L’Aube, 2004, 106 p.


[3] BADINTER, Élisabeth, “La victimisation est aujourd’hui un outil politique et idéologique”, L’Arche, n° 549-550, novembre-décembre 2003

[4] Cf. JASPARD, Maryse ; BROWN, Élizabeth ; CONDON, Stéphanie ; FOUGEYROLLAS-SCHWEBEL, Dominique ; HOUEL, Annick ; LHOMOND, Brigitte ; MAILLOCHON, Florence, Les violences envers les femmes en France : une enquête nationale, Paris : La Documentation française, 2003, 374 p.

[5] Par “cultures” j’entends les pratiques et les discours des personnes, regroupées objectivement
ou subjectivement en fonction de leur appartenance de genre, de classe, de race, de sexualité,
d’âge ou d’autres critères.

[6] Cf. VOLPP, Letti, “Quand on rend la culture responsable de la mauvaise conduite”, Nouvelles
Questions Féministes, vol. 25, n° 3, 2006, pp. 14-31.