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La loi sur le voile, un an après : un bilan désastreux

par Alima Boumedienne-Thiéry, Laurent Lévy, Pierre Tevanian
24 mars 2005

À toutes celles et ceux qui, comme nous, ont combattu la logique prohibitionniste et dénoncé
les inévitables exclusions qu’elle impliquait, les partisans de la loi interdisant le voile à l’école
opposent, un an après le vote de cette loi, un bilan très positif. Il n’y aurait eu qu’une très
faible minorité de “cas difficiles” : la plupart des élèves ont retiré leur foulard dès les premiers
jours de la rentrée de septembre 2004.

Cette manière de présenter les choses a pour elle les
apparences de l’objectivité et des “chiffres qui parlent d’eux-même” : sur environs un millier
d’élèves “voilées” scolarisées à l’école publique (le ministère de l’Intérieur en dénombrait
1250 en 2003), “seules” 45 (ainsi que 3 garçons sikhs) ont finalement été exclues à l’issue
d’un conseil de discipline, et “une soixantaine” a “choisi” (suivant les termes euphémiques en
vigueur au ministère de l’éducation nationale) de démissionner. Bref : un taux de
déscolarisation de “seulement 10%”.

Mais comment peut-on en rester ainsi aux statistiques ? Comment peut-on minimiser ainsi la
gravité de ces “10%” d’exclues ? Comment peut-on oublier que derrière ces chiffres ou
derrière ce que le ministère appelle pudiquement des “cas difficiles”, il y a des êtres humains,
des enfants ou des adolescentes, qui ont vécu plusieurs semaines de mise à l’écart et de
pression psychologique, qui ont dû affronter l’humiliation d’un conseil de discipline, et qui se
retrouvent désormais livrées à elles-mêmes, abandonnées avec des cours par correspondance
ou, pour les plus chanceuses d’entre elles, le recours à des cours payants ?

Non, résolument, nous ne pouvons pas laisser dire que 100 déscolarisations forcées, c’est
peu. Une seule exclusion serait déjà trop ; nous en sommes aujourd’hui à plus de 100 en une
seule année scolaire !

Et encore faut-il ne pas oublier toutes les exclusions invisibles, celles qui ne rentrent pas dans
les statistiques du ministère : toutes ces élèves qui, parce qu’elles n’étaient pas prêtes à
enlever leur foulard, et parce qu’elles voulaient s’épargner les semaines de pression
psychologique et l’épreuve d’un conseil de discipline joué d’avance, ne se sont tout
simplement pas présentées à la rentrée de septembre 2004. Ces jeunes filles sont sans doute
nombreuses, nous en avons rencontré plusieurs, mais leur nombre exact est par définition
inconnu. À titre indicatif, sur la Seine Saint-Denis, l’association GFaim2Savoir, qui apporte un
soutien scolaire aux élèves voilées refusées à l’école publique, a été sollicitée par 15 jeunes
filles, dont 10 ne s’étaient pas présentées à la rentrée de septembre. On peut donc estimer
qu’à l’échelle nationale, il y a plusieurs dizaines, sans doute même plusieurs centaines,
d’exclues invisibles.

Il ne faut enfin pas négliger ce qu’ont enduré toutes celles qui ont préféré enlever leur foulard
pour rester à l’école : si l’on peut se réjouir que ces dernières soient restées scolarisées, il
faut aussi se demander ce qui se passe dans leur tête désormais découverte, ce qu’elles
ressentent, et comment elles comprennent les mots “ laïcité ”, “ liberté ”, “ égalité ” et “
fraternité ”, ces “ valeurs de la république ” dont s’est prévalu le législateur mais qui pour elles
n’ont été synonyme que de mépris, de menaces et d’humiliations. Toutes celles que nous avons
rencontré nous ont fait part de leur mal-être, de l’humiliation que constitue leur dévoilement
forcé, et plusieurs d’entre elles témoignent de l’acharnement dont elles font l’objet malgré ce
dévoilement : remarques désobligeantes de la part d’ enseignants, moqueries, exigences
exorbitantes sur la longueur ou la couleur de leurs vêtements...

Il faudrait enfin évoquer les discriminations à l’égard des mères d’élèves qui portent le
foulard, et plus largement à l’égard des femmes voilées à l’université, dans le monde du
travail et même à la préfecture, auxquelles un an de stigmatisation du voile ont apporté un
semblant de légitimité... Un an après, il faut se rendre à l’évidence : le bilan de la “loi sur le
voile” est accablant. Il convient donc plus que jamais de réaffirmer la position que porte le
MRAP depuis près de deux décennies, et qui vient d’être réaffirmée par un vote nettement
majoritaire au Congrès de décembre 2004 : la laïcité ne saurait en aucun cas rimer avec
l’exclusion. Et d’en tirer la conclusion qui s’impose : cette loi dénoncée par les associations et
institutions laïques, antiracistes et de défense des droits de l’homme du monde entier
(notamment par Human Rights Watch, la Fédération Internationale des Droits de l’homme, et
les Commissions des droits de l’homme et des droits de l’enfant de l’ONU, ainsi que par
l’avocate iranienne Chirine Ebadi, prix Nobel de la paix), doit être abrogée. Et les élèves
exclues réintégrées au plus vite à l’école publique.

P.-S.

15 mars 2005

Alima Boumediene-Thiery, sénatrice (Verts), est membre de l’association Femmes plurielles

Laurent Lévy est avocat, est membre du Collectif Une école pour tous

Pierre Tévanian, enseignant, est président du MRAP Paris 20ème