Accueil du site > Études de cas > Sexismes et transphobies > Le supplément Homme de Causette

Le supplément Homme de Causette

Courrier d’un lecteur déçu

par Camille Zeno
1er décembre 2012

Causette n’a pas fini de décevoir les lecteurs-trices un moment attirés par ce qui semblait être l’orientation féministe du magazine. Nous publions ici le courrier d’un lecteur mettant en garde contre les affinités possibles du Cahier "Hommes" de l’été 2012 avec certaines idées masculinistes.

Chère Causette,

Sache tout d’abord que c’est avec plaisir que je te lis régulièrement depuis ton premier numéro. Mais c’est tout aussi régulièrement que je suis agacé par certains de tes articles, surtout par ton cahier pour hommes, le pitoyable « Causette monsieur [1], puissant viril, masculin ». Pourquoi infliger cela à tes lectrices-teurs ?

Certes, au premier abord, l’idée peut paraître séduisante et amusante. Il semblerait que tu veuilles interpeler ton public masculin avec une bonne dose de dérision. Mais dans quel but au juste ? Pour l’encourager à réfléchir à sa condition de dominant ? Pour lui faire prendre conscience de ses privilèges, de son sexisme intégré ? Non, plutôt que de faire ce que toute presse un tant soit peu féministe devrait faire, tu choisis de brosser le mâle dans le sens du poil quitte à sombrer dans le relativisme et à frayer dangereusement avec les idées de nos ennemis antiféministes.

Laisse-moi te donner quelques exemples puisés dans ce supplément « monsieur » de ton dernier numéro (26).

En page 8, tu nous imposes le témoignage d’un de ces gars qui se plaignent de leur condition de gars. Oulala, être un homme c’est trop dur ! Voilà le sens du discours de la plainte qui se fait de plus en plus entendre, de la presse psy de caniveau jusqu’aux cercles les plus instruits. C’est devenu très tendance de plaindre les hommes. Ton gars, Hervé, lui se plaint que dans la sexualité hétéro les hommes seraient enjoints de faire jouir les femmes. Pour lui cela ne fait pas de doute, c’est bien la preuve que « la culture occidentale est aujourd’hui dominée par les valeurs féminines ». Alain Soral n’aurait pas dit mieux.

Et puisque la parole lui est donnée, Hervé ne se prive pas d’ajouter : « ces femmes qui attendent tout de l’homme m’horripilent. C’est un mélange entre l’arrogance et de la servilité : ’C’est toi seul qui peux et qui dois me donner du plaisir’. Finalement, le sexe ce n’est plus tant que ça le repos du guerrier, c’est la continuation de la guerre par d’autres moyens ». Manifestement, ce bonhomme semble ne pas avoir digéré les avancées qu’on doit aux combats féministes. On dirait qu’il vit très mal le fait de ne plus pouvoir jouir sereinement des services sexuels féminins (« le repos du guerrier ») comme au bon vieux temps du patriarcat triomphant.

Et pour finir il se présente, en tant qu’homme, comme une victime de la guerre des sexes. Merci, mais on s’en serait bien passé des complaintes de ton Hervé. Faut-il rappeler que, même si la presse féminine les exhorte à jouir par tous les moyens, pour beaucoup de femmes le droit au plaisir reste une fiction et la sexualité se vit encore dans un régime de contraintes ?

Mais ce n’est peut-être pas le pire. En page 3, dans ta brève « sexisme et viol au masculin », tu t’offusques de la façon dont la presse a rendu compte d’un fait divers, minimisant les agressions sexuelles qu’aurait infligées une femme à deux hommes. Ne crois pas que j’ai envie de défendre la presse mainstream dont les capacités de nuisance ne sont plus à démontrer. Ce qui me chagrine c’est ta réaction, quand tu surjoues l’indignation.

Ce que je vois derrière ce fait divers, à savoir le viol d’hommes par une femme, c’est son caractère archi exceptionnel, rarissime et finalement anecdotique. Parce qu’une femme qui viole un homme, tu le sais, c’est statistiquement négligeable, c’est une anomalie en régime patriarcal. Oui, un viol c’est un viol, et c’est mal !

Mais ce type de viol extraordinaire (d’une femme sur un homme) ça n’aura jamais la même signification qu’un viol ordinaire. Le viol et les agressions sexuelles contre les femmes sont un fait social, un phénomène structurel, le moyen sans doute le plus efficace pour soumettre les femmes. Le viol c’est l’arme de la domination masculine, un moyen de coercition et de punition contre les femmes, toutes les femmes. Entre 50 000 et 75 000 femmes sont violées chaque année en France. Entre 96 % et 98% des auteurs de viol sont de sexe masculin.

C’est à toi, Causette, de rappeler cette réalité dans ton article. Ton indignation et ta condamnation du viol de ces hommes, laisse-moi les comparer au silence que tu nous infliges dans cette brève au sujet de cette réalité bien banale des violences masculines (dont le viol fait partie) que subissent toutes ces femmes.

Et pour finir, tu as tout faux lorsque tu crois judicieux de sortir que ce fait divers relève du « sexisme ». Non, les mots ont un sens et une histoire ! Le sexisme c’est l’expression du rapport social de sexe, rapport inégalitaire entre les femmes et les hommes. C’est l’oppression qu’inflige la classe des hommes à la classe des femmes. Ne te laisse pas contaminer par le relativisme et l’apolitisme ambiants. Non, le sexisme ce n’est pas une simple discrimination sur la base du sexe dont pourraient aussi souffrir les hommes. Il n’y a pas de symétrie à faire entre les violences que subissent les femmes parce qu’elles sont nées femmes et celles que vivent certains hommes.

Merci d’essayer, à l’avenir, dans ton Causette « monsieur » comme ailleurs, de ne plus faire, naïvement, le jeu des masculinistes. Les masculinistes c’est cette espèce d’anti-féministes décomplexés qui font du lobbying pour la cause des hommes (des mâles victimes de la féminisation de la société, des pères séparés, des hommes prétendument battus, etc...). Adeptes de la victimisation des hommes, de l’inversion des rôles, et de la dénégation ou de la minimisation des violences masculines, ils essayent activement d’entraver le processus d’émancipation des femmes et de revenir sur des droits arrachés de haute lutte.

Malheureusement, Eric Zemmour n’est pas le dernier de cette espèce, et en ce moment, les masculinistes ont plutôt le vent en poupe. Les hommes victimes des femmes, c’est l’un de leurs créneaux porteurs. Ils ont donc dû se délecter en lisant ce que tu écris dans ta brève en guise de conclusion : « Laissons donc aux hommes le droit d’être victimes et aux femmes celui d’être tortionnaires ». Alors à l’avenir quand tu voudras capter l’attention des hommes, leur donner de la place dans tes colonnes (comme s’ils n’en avait pas déjà assez ailleurs), ou simplement faire de l’humour à l’approche de l’été, pèse un peu tes mots et ne fais plus autant de zèle.

Je t’invite vivement à lire un texte [2] qu’un collectif mixte a écrit sur ce sujet. Tu y trouveras certainement des outils pour repérer les thèmes et les arguments de ces activistes de la défense des pouvoirs des hommes.

Notes

[1] Supplément "Causette Monsieur" du numéro 26, 2013

[2] « Contre le masculinisme. Petit guide d’autodéfense intellectuelle », Grenoble 2012. Brochure à prix libre, sur commande (stop.masculinisme@gmail.com), ou disponibleici.