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Le marchand et le pédagogue

Lettre ouverte d’un lecteur accidentel à Stéphane Marchand, éditorialiste au Figaro

par Un lecteur accidentel
22 octobre 2007

Le texte qui suit est une réaction à un éditorial de Stéphane Marchand consacré à la politique éducative du gouvernement Fillon. L’éditorial, paru dans Le Figaro, est reproduit en note 1.

Cher Stéphane Marchand,

Assez rarement hospitalisé, ma belle-maman en profite pour me visiter : un livre de Bernard Giraudeau (Giraudoux aurait peut-être mieux soulagé mon état post-opératoire, très bon de toutes façons) qu’elle me dit avoir lu, à la manière d’un goûteur, des pâtisseries de chez Gouverneur dont elle ne manqua pas de me rappeler l’enseigne sur la boîte, elle les avait goûté bien sûr pour s’assurer…, la conversation fût moins convenue qu’à l’habitude – nous étions seuls, dans le lieu retiré des corps en crise et des soins de rigueur – assez plaisante même.

Jusque-là tout va bien, un jeune homme sort de clinique après une chouette intervention du genou, il écrit à un journaliste pour lui en faire l’annonce, c’est rare, inutile, il évoque une belle-mère assez archétypique : il s’ennuie, il écrit un texte de sortie, vais-je vraiment lire la suite ? Vous penserez d’ailleurs peut-être la même chose à la fin de votre lecture. Cette lettre ne changera ni point de vue, ni belle-mère, pourtant elle vous est adressée donc je vous propose de poursuivre.

Belle-maman continue ses offrandes et me tend un journal dont le bout (bleu roi : autre enseigne, même combat) sortait non innocemment de son sac à malice depuis le début de la visite. Le journal dans lequel vous écrivez. Juste avant elle me précise que votre père est un ami – forcément – et me trace rapidement son parcours ou le vôtre – la saisie du journal me préoccupant plus que l’écoute de la généalogie professionnelle (l’opération, par les gestes qu’elle me demande, altère légèrement mon attention) – et me conseille la lecture de votre billet, il parle de pédagogie, d’autorité, toute ma vie quoi…

Je tiens à préciser, s’il le fallait encore, que le simple geste, même simulé, de me tendre Le Figaro est une insulte à jamais irréparable, une injure, un affront (je ne m’y connaît pas très bien en terminologie de l’honneur) à toute ma lignée, filiation, famille, racine… – j’en passe évidemment, et c’est tout à l’honneur de Belle-maman.

Je sais aussi retenir quand deux amies, employées de librairie, m’assurent que les critiques littéraires les plus pertinentes se trouvent dans le supplément littéraire de ce journal. Belle-maman (n’ayant sûrement pas lu la critique du livre de Giraudeau qui n’a sûrement même pas été écrite, si cette réputation de pertinence est méritée…), me précise, elle-même, que ce journal est un outil de travail, elle fait dans l’immobilier. Et si votre père vous a conseillé dans votre carrière de journaliste (il a fait comme le mien) il vous a plutôt indiqué une place aux risques faibles : un journal sûr, aux alliances pourvues.

Je précise, craignant pourtant par sa longueur de lasser un peu l’engouement que vous auriez pu manifester au début du texte (mais je ne vous réécrirai certainement pas, alors je mets tout là), que dans le très rarement fonctionnel et approprié (et très saisonnier) clivage gauche/droite, j’ai assez affiché mon orientation (dénonçant du même coup l’hypothèse de la bassesse de mes a priori), mais il me faut un peu la compléter.

Au mois d’août 2006 j’ai eu plusieurs semaines de vacances dont deux très distinctes. La première avec des vendeurs d’hélicoptères, de voitures, des ingénieurs du pétrole, et même je crois, le numéro un de Nokia Suède (ou un truc pas loin)… La villa varoise s’y prêtant tout à fait ; la deuxième, avec des personnes plutôt enseignantes, artistes, homosexuelles (je me régale moi même de ce nombre de clichés enchaînés, précisant qu’ils ne sont pourtant pas des propriétés de gauche, partie qui n’est de toute façon pas celle des propriétaires) et la location en pleine campagne nîmoise était bien choisie.

Une première semaine avec un groupe dont l’objectif inconscient ou informulable est en gros la destruction partielle de la planète, les armes et le pétrole déclanchant autant de conflits pour leur possession que de destructions dans leur usage (une implacable cohérence), la seconde semaine avec des personnes assez improductives donc peu de nuisibles (pour le jeune Rousseau, les inutiles étaient des êtres nuisibles alors que pour un Rousseau âgé les êtres inutiles n’étaient plus forcément aussi nuisibles que ça).
J’avouerai avec un délice soutenu que la première semaine fût un vrai régal tant ces personnes ne peuvent s’autoriser à faire face à la situation, malgré la dignité reconnue de leur fonction, et que toutes les feintes inventées aux détours d’un verre de rosé régional ou d’une bonne blague un peu limite donne toute la mesure de leur désespoir si sympathique et même du niveau esthétique parfois très fin de leur rapport.

La deuxième semaine m’a épuisé dès le lendemain de mon arrivée ; toutes ces sensibilités qui me semblaient tellement convenues et également désespérantes, mais accompagnées de cette fatigue qui se masque, elle, dans des mots d’esprits ou des numéros d’artistes, aussi pitoyables que prévisibles. J’ai essayé de ne pas laisser croire à ces personnes (clones de singularités) que je ferais un ami, ça a marché, mais je crois qu’ils m’aiment encore plus pour cela.

Pour les chauffeurs de 4x4 de la côte varoise, je reste un nouvel élément de leur paysage. J’ai raté le dernier week-end de retrouvailles (encore le genou…).

Voilà qui ne contredira pas mon père qui pense que les gens de droite adorent les gens de gauche. J’ajouterai qu’il faut vraiment être de droite pour cela parce que moi ils me fatiguent définitivement. Qualité de la droite qui doit me la rendre absolument agréable à fréquenter.

Tout ce qui est loin de nous est toujours plus facile à embellir car nous n’en percevons qu’une idée, un extrait, la distance qui nous sépare de l’objet. Cette distance nous la célébrons aussi par ces jugements de faveur.

DoncLe Figaro du mardi 4 septembre, pourquoi pas… J’ai lu votre chronique [1] et j’en ai pensé ceci (j’ai laissé le quotidien à la clinique après l’ablation de votre colonne) :

Vous semblez inverser l’importance des informations en votre possession (j’ajoute que l’information ne m’intéresse absolument pas, le journal n’est pour moi qu’une rencontre accidentelle, quant à la critique des politiques et des réformes je ne trouve pas ça très sérieux comme objet de pensée, je fais donc une exception pour Belle-maman). La réforme ne prévoit pas aussi des économies, comme vous l’avancez, elle ne prévoit surtout qu’une économie. Nous avons affaire là à une réforme économique et vous ne devriez pas chercher à le négliger ou à en faire une habile conséquence quand il s’agit pour vous de porter et de soutenir cette politique en cohérence avec un engagement dans ce journal. Faîtes-le clairement.

La réalité, assez simple à percevoir, même pour un médiocre amateur de ce genre d’information : il faut supprimer des postes qui coûtent de l’argent (le fonctionnaire et la sûreté de son emploi sont plus coûteux que le travailleur précaire ou à durée déterminée) et les remplacer par des postes plus précaires (qu’on peut supprimer quand on souhaite changer de formule). La substitution n’ayant pas pour objectif de compenser la perte des fonctionnaires supprimés en termes de travail à faire mais juste de faire réponse à une éventuelle critique et pouvoir argumenter en avançant cette compensation et peut-être calmer une part du mécontentement.
Concernant les soutiens scolaires sur 1/10ème des collèges donc, soit une suppression de 10 000 postes soulagée par quelques volontaires potentiels sur 1/10ème des collèges : ce n’est pas une expérience pédagogique sérieuse mais une opération financière grossière et sans risque. Faire travailler davantage de personnes déjà au travail (les volontaires éventuels), c’est donc autant de gagné en termes de charge, mais cela, bien que non indiqué dans votre article, semble évident donc assumé.

Pourquoi ne pas saluer les réformes pour ce qu’elles sont, des volontés strictement économiques, et masquer maladroitement cette dérobade en parant ces réformes du bel habit pédagogique ?

Ensuite le vif du sujet, le pédadogique et ses « pédagogistes » :

Je tente donc de redéfinir avec vous cette « conception rétrograde de l’égalité ». Il s’agirait d’une doctrine qui supprimerait l’autorité de celui qui sait sur celui qui doit apprendre.

J’aimerais vous préciser, pour partir sur des bases saines, concernant la place qu’occupe l’égalité en pédagogie, qu’il n’y a pas d’autre autorité en matière d’enseignement que celle du savoir. Ensuite il n’y aura possibilité pédagogique, passage de connaissance, que si celui qui doit apprendre est reconnu dans sa capacité par celui qui apprend (et l’on voit bien déjà que, dans cette formule, on ne sait plus de qui je parle, confusion des deux parties : l’apprentissage est indivisible et transversal).

Le maître ne peut apprendre à des élèves que s’il estime suffisante leur capacité à cela et dans un même temps l’élève ne peut recevoir (et peut-être alors, intégrer) un savoir que s’il reconnaît au maître la capacité de le lui transmettre. Et je vous demande encore une seconde avant de crier au nihilisme : ce n’est pas un déplacement de l’autorité ou une illégitimité à cet endroit de la rencontre pédagogique, c’est la rencontre pédagogique qui se construit ainsi, à l’endroit de l’égalité du maître et de l’élève, égalité d’une considération mutuelle.

Je vous accorde qu’au moment où l’élève met sur la gueule de son professeur ou le menace physiquement, au moment des violences donc, il n’y a plus d’enseignement possible mais c’est surtout parce qu’on n’est plus à ce moment-là dans l’enseignement ou l’échange pédagogique mais juste dans la violence.

Dans ces pitoyables retournements de situation autoritaires rappelons le rayage de voiture ou le crevage de pneu sur le parking des enseignants et c’est là une tradition bien antérieure à celle de la menace adolescente actuelle, et même si cet acte – l’attaque faîte aux biens, la dégradation – est plus lâche et moins violent qu’une confrontation directe, il détermine la naissance d’une « tradition » d’une perte de l’autorité – telle que vous la défendez – et ce depuis pas mal de temps, si ce n’est depuis l’origine des prétentions autoritaires de la pédagogie, comme un revers qui signifie justement l’impasse de l’autorité à cet endroit.

L’autorité sur, comme vous en parlez n’a jamais été active en pédagogie, sinon de manière symbolique. Il était plus simple pour évoquer l’école sous Jules Ferry, par exemple, de convoquer un rapport sûr et rationnel de l’enseignement basé sur la hiérarchie, alors que l’effective joie et récompense de l’enseignement c’est la rencontre et la tenue de ce moment de répartition égale ente la reconnaissance par l’enseignant de la capacité des élèves à apprendre et la confiance que les élèves fondent à l’endroit de la capacité du professeur à leur transmettre.

Évidemment le chahut n’est pas la propriété des lycées de banlieue et toute classe (Le grand Meaulnes que j’ai relu récemment en présente de bons souvenirs) a son temps commun et universel où l’élève se dissipe, et la qualité nécessaire à l’enseignant pour maîtriser la situation est l’autorité et non pas la pédagogie, à la limite des qualités qu’on reconnaît comme spécifiques à ce nouveau métier qui se nomme l’éducateur.

Il ne faut plus confondre, quand on veut débattre sérieusement d’éducation, l’autorité pédagogique, c’est-à-dire la capacité à diffuser son savoir dans la reconnaissance de cette maîtrise par les récepteurs de la parole enseignante (et, à ce moment, je confonds un peu, moi-même, pédagogie et savoir, mais s’ils s’imbriquent effectivement, je pense que cette alliance assure une bonne part de la réussite enseignante) et l’autorité civile, qui est la capacité de maîtriser l’ordre dans un espace public et le comportement des personnes qui occupent cet espace.

Le pire dans cette confusion c’est qu’au moment où l’élève perçoit – sans pouvoir vraiment le formuler, cette confusion lui indiquant le renoncement – cet écueil d’une identification de la connaissance comme l’outil d’un pouvoir disciplinaire (« tu ne sais pas donc soumet-toi à ma parole ») et la justification d’une hiérarchie immuable (« tu ne sais pas donc ta parole est seconde »), il laisse, par la violence ou l’abandon, le savoir au professeur et ferme l’accès du plaisir d’apprendre, se concentrant sur le plaisir de nuire.

Sans doute, Jospin n’est pas un génie de la pédagogie, ni d’autres choses, sinon il aurait mieux séduit son électorat, mais je doute qu’un ministre puisse avec quelque principe, « nouvelles orientations » ou autres décrets, influencer ou compromettre suffisamment la pratique enseignante. On sait bien que les gouvernements n’imposent pas une marche à un peuple ou à un pays, ils s’adaptent, eux aussi aux conditions du monde comme il se présente et se modifie, et parfois avec plus ou moins de brio (Pasqua étant, par exemple, un maître en la matière, une autorité, dans cette capacité à placer des objectifs selon les circonstances).

L’enseignement et le respect du savoir sont bousculés par de nouvelles données : l’arrivée massive, parce que très localisée, d’élèves de cultures différentes et aux situations sociales perturbées mais plus généralement, et c’est là la réelle terreur enseignante, une élévation des niveaux de vie dans lequel le savoir n’est plus une valeur « gagnante ».

Ces différences et ces perturbations ne sont en aucun cas une défaveur évidente en termes d’accès au savoir, tout comme l’élévation du niveau de vie : le savoir est le même pour tous, Louis XIV avait deux anus, ça a toujours été vrai, et pourtant, moi même, qui me pense proche du savoir, je ne l’ai appris que cet été. L’autorité souveraine de cet illustre personnage lui a permis de s’offrir bien des cobayes pour permettre à ces chirurgiens de se faire la main, avant de se lancer pour l’unique et solaire tentative.

Le savoir, lui, n’est pas reparti comme les privilèges, il est égal, le même pour tous, alors que l’enseignement en tant qu’articulation (entre savoir et êtres) n’est pas immuable, il est perturbé par la vitesse et la nature des changements du monde – flexion/extension – surtout lorsqu’ils sont soudains ou consternants.

Ce n’est pas la faute de Jospin ou de qui que se soit si l’histoire dans son accueil et sa gestion par les autorités politiques successives a donné ce résultat, c’est l’accumulation de décisions aussi expérimentales que dérisoires ou inadaptées face aux situations critiques liées aux modifications historiques et économiques et à la violence de tels phénomènes sur les populations. Décisions mises en pratique sous la fable de la compétence. Une démocratie, c’est bien la possibilité d’accès au pouvoir de tout un chacun, et donc de n’importe qui, sans compétence particulière ou autre compétence que celle d’être comme tout le monde, un élément du demos. Ensuite que Pasqua soit plus doué en la matière que Jospin, ce n’est pas en raison de compétence en termes de gestion de la vie en nombre sur un même territoire et des crises que l’instabilité de ce pari garantit, c’est comme je le proposais plus haut, un savoir-faire, des petites techniques et autres ruses apprises sur le terrain de la pratique décisionnaire et qui ne font pas compétence mais aptitudes à l’opportunisme, peaufinées au contact de l’exercice du pouvoir, lui-même, et non pas antérieurement, comme le seraient des compétences.

Si à l’entrée en sixième, 40% des élèves « ignorent les connaissances de bases », ce n’est pas parce que les enseignants auraient changé de méthodes ou perdu d’un coup leur qualité (à cause d’un petit bonhomme de gauche), mais parce que l’histoire des déplacements et des changements de cultures et la tradition nationale des institutions éducatives arrivent à un moment de saturation, et si les résultats se mesurent aujourd’hui, c’est déjà la preuve des incompétences continues et de leur somme, mais aussi la possibilité de reconnaître que la cause qui mène à de tels effets ne date forcément pas d’hier.

Une catastrophe naturelle ne prévient pas, elle arrive de nulle part, sortant de terre ou arrivant du ciel, un désastre civilisé se produit plus sérieusement, à notre niveau de visibilité, à la surface même de notre existence, mais sans aucune science ni assurance réelle (c’est le résultat de ce que les électeurs déplorent sous la rengaine « des promesses, des promesses… », repris par le fulgurant et d’autant plus pitoyable Ils ont promis, je vais tenir).

Votre manipulation légère dans l’utilisation des chiffres néglige trop fortement qu’ils sont le résultat d’une histoire dont vous ne mentionnez même pas la probabilité.

La revalorisation du métier d’enseignant ne peut avoir lieu qu’entre l’élève et l’enseignant, en même temps qu’une revalorisation de l’idée de l’élève. Ce n’est pas à une entité extérieure d’inventer une soudaine magie à l’endroit de ce « si beau métier », à l’aide d’une campagne de communication aussi médiocre que passagère, aussi hypocrite que contre-effective… Ah si les membres du gouvernement pouvaient se contenter d’être stériles, plein de dynamisme, de volonté, de prise en main, de poing sur la table, de mise au travail, de rentrée aux cahiers saturés, mais définitivement stériles… Par pitié.

Au moins vous m’aurez appris le nom du ministre de l’E.N., mais j’ai bien peur que ça ne suffise pas et que la revalorisation de la pédagogie ne lui appartienne pas, je ne dis pas ça contre lui, juste que ce n’est pas son travail. Son travail serait, au mieux de soutenir par des moyens sérieux l’intention d’une nouvelle pratique de l’enseignement qui émanerait de la concertation de groupes de travail composés d’acteurs de la vie pédagogique desquels lui pourrait tirer un enseignement et choisir des orientations… Seulement son travail, c’est plutôt d’inventer le plus bel écran de fumée possible pour essayer de faire croire qu’il fait tout ce qu’il peut, et le pire c’est qu’il fait tout ce qu’il peut : on ne lui demande certainement pas de rendre toute une nation intelligente et cultivée.

Il est plus clairvoyant de reconnaître que l’apprentissage de l’ignorance est bien l’objectif latent (eh oui c’est très souvent la ruse de la manœuvre – ou du peu d’effort pour l’endiguer – que la formulation grotesque de son état), déguisé en liberté, qui permet aujourd’hui de voir au sommet du pouvoir officiel, la plus calamiteuse des figures.

Un peuple pourvu d’un usage correct de son discernement n’aurait pas commis un tel outrage.

Je vous rassure, ma capacité au bonheur, loin, loin, de la chaleur des urnes comme mesure potentielle d’un bien-être possible, n’a subi aucun souffle particulier depuis ce très laid mois de mai (même la météo ne se remet pas de cette imposture et pleure tout ce qu’elle peut), et que les personnes qui prennent le pouvoir à ce niveau-là m’émeuvent souvent, et chacun à leur manière, de la ténacité avec laquelle ils cherchent à devenir le personnage de la fiction qu’ils demandent aux peuple d’écrire pour eux.

Ensuite chacun incarne le rôle avec le plus de tenue possible : on peut voir de la droite 1974 à la droite 2007 avec quelle élégance VGE accueille son élection, seul, avec un téléphone et un ami fidèle qui attend, sur demande du nouveau président, 2 mn « réglementaires » après les résultats pour lui téléphoner (Partie de campagne de Raymond Depardon, censuré pendant 20 ans au moins, on peut se demander pourquoi tant les images du chef de l’état d’alors ont l’air sobres comparées aux visions télévisuelles de ce printemps). Vous aller me dire que c’était une autre époque et je pourrais vous répondre que c’était plus la vôtre (je vous devine à 50 ans mais…), mais sans doute, cette largeur du prisme, est une condition nécessaire pour admettre sans objection l’« évolution » de la droite…

Je vous dirais plutôt que l’époque était autre justement, l’enseignement aussi, et que s’il s’agit de passer sur la vulgarité du meneur de la droite d’aujourd’hui, alors vous avez largement de quoi comprendre le basculement des valeurs quand au respect du savoir et de l’enseignement.

Pour ce qui est de cet autre petit bonhomme, soi-disant cultivé, qui simula son propre attentat, cherchant de cette minable façon à faire parler de lui alors que la vie politique semblait l’oublier, et qui accéda à l’Elysée, un quart de siècle plus tard, dans toute cette ridicule mythologie, l’exemple n’est pas plus brillant, même dans un registre dit romanesque : il ne sauve pas la réputation du savoir.

L’époque avait sans doute changé, et à coup sûr c’est la gauche qui ne passerait pas le siècle.

À présent, si vous pensez rénover, réformer, travailler à la refloraison d’une nouvelle éducation, à coups de blogs, c’est définitivement que vous ne prenez pas vraiment le thème de votre article très au sérieux, ce que vous ratifiez, deux lignes plus tard en confondant (décidemment) l’enseignement et une entreprise, je comprends enfin mon incapacité à vous suivre.

Voilà, je vais m’arrêter bientôt, vous êtes sans doute déjà sur une autre chronique, et les notions que vous convoquez ne vous intéressent qu’à la journée : vous êtes journaliste (j’ai des amis journalistes, certains brillants par ailleurs, d’autres frimeurs de profession, et je pense la même chose d’eux et ils le savent bien), vous devez même ne rien comprendre à ce que je vous retourne. Bon n’y voyez qu’un moment de réflexion d’un jeune homme brutalement soumis à l’immobilité et qui se cherche un conflit pour s’occuper. Effectivement, sans clinique pas de Figaro : vous n’apparaissez que dans ma faiblesse.

Pour ce qui est de mon état civil, après conversation avec la fille de Belle-maman, qui considère, de sa grand loyauté (sans faille) qu’il faut toujours signer ce genre de texte, ne serait-ce que pour savoir d’où ça tombe, je lui ai fait entendre que ma qualité de professeur n’était même pas une origine justifiée de cette réponse. Ce que je viens d’exposer est surtout une lecture attentive de ce que vous écrivez et mes propos sur l’enseignement restent basiques. C’est même idiot de vous dire que j’enseigne, ce n’est pas en tant que prof que l’ignorance de votre approche me touche mais juste en tant que personne, lecteur tout au plus : il ne faut pas se moquer des gens qui vous lisent.

Quant à mon identité, c’est encore plus délicat pour cette gentille Belle-maman qui pensait sans doute pouvoir alimenter ma pensée avec votre papier, ce qu’elle a d’ailleurs plutôt réussi mais peut-être pas dans le sens souhaité. Je n’aimerais pas du tout qu’elle ait un retour contrarié et contrariant de son geste, d’un autre côté si vous la connaissez assez, vous en aurez peut-être reconnu le portrait – assez succin j’en conviens – et peut-être que mon masque est tombé depuis la première ligne. Ce n’est vraiment pas déterminant, mais je vous assure que l’anonymat est pour moi une grande garantie, celle d’être lu pour ce qu’on écrit, voilà tout.

Votre rubrique porte bien son nom, Opinions – finalement ça n’a pas de valeur, ça ne s’enseigne pas. Votre titre fait sans doute référence à l’école de journalisme que vous avez fréquentée ou pas, ça ne change rien, la prochaine fois pourriez-vous faire un effort pour enseigner justement quelque chose de valable, profiter de votre espace d’écriture ? C’est aussi là que l’enseignement passe, par la colonne.

Il se peut qu’un jour nous mangions à la même table et je serais très embarrassé, non pas de vous avoir écrit, mais de ne pas être à égalité, c’est à dire, au même niveau de l’information, alors il faudra bien que je me découvre. Pour le moment, je préfère le ridicule de ce côté vengeur masqué à une signature qui engagerait tout le monde sauf moi.

Pour ce qui est d’une possibilité de réponse de votre part : je n’en espère pas mais si elle devait avoir lieu, elle m’arrivera forcément…

Merci.

Bien à vous,

Un lecteur accidentel

Notes

[1] L’éditorial de Stéphane Marchand :

« Nicolas Sarkozy l’avait dit et redit pendant sa campagne : les élèves français méritent mieux. Xavier Darcos, son ministre de l’Éducation, a donc commencé à secouer - doucement - le « Mammouth ». Les douze millions d’élèves et les 850 000 professeurs qui rentrent ce matin en classe vont travailler dans un système amélioré.

Plus de mille collèges expérimentent le soutien scolaire, en rémunérant des heures supplémentaires aux enseignants volontaires, les élèves feront chaque semaine une heure de sport en plus, la carte scolaire est assouplie, et la scolarisation des enfants handicapés va être facilitée grâce au recrutement de 2 700 assistants spécialisés. La réforme prévoit aussi des économies : 11 200 postes seront supprimés, un chiffre que même les syndicats de l’Éducation nationale trouvent raisonnable.

Ce premier geste de l’ère Sarkozy va dans le bon sens, mais disons-le tout net : il est loin d’être suffisant. Les mesures annoncées sont de nature essentiellement administrative, alors que le mal dont souffre l’éducation nationale française est bien plus profond : une méthode fallacieuse imposée par quelques idéologues « pédagogistes ». Au nom d’une conception rétrograde de l’égalité, ces fonctionnaires ne respectent ni les enfants ni leurs maîtres, car la doctrine en vigueur supprime l’autorité de celui qui sait sur celui qui doit apprendre. Cette minorité de contrôle trahit sans remords le serment de Jules Ferry, lui qui promettait de porter chaque élève, quelle que soit son origine sociale, « au plus haut de ses capacités ».

Sans aller jusqu’à instaurer trop brutalement le modèle finlandais de « pédagogie frontale » dans lequel le maître enseigne et où l’élève écoute et répète, il faudrait en finir au plus vite avec la loi Jospin. Celle-ci explique depuis 1989 que l’idéal est un cours « inductif » où l’élève « construit lui-même son propre savoir » grâce à l’« observation réfléchie de la langue » en guise de grammaire. Bref, on fait croire à l’enfant qu’il sait déjà.

Les ravages de ce mensonge sont terribles. À l’entrée en sixième, 40 % des élèves « ignorent les connaissances de base », un euphémisme. À la fin de la troisième, 160 000 jeunes quittent le système, sans maîtriser le moindre savoir. Le taux de 83 % de réussite au bac ne peut rassurer que les naïfs, car, un an plus tard, le couperet tombe. À l’issue de la première année d’université, 50 % des étudiants sont en échec.

Dans un environnement aussi politiquement miné que l’Éducation nationale, Xavier Darcos, qui connaît bien ce ministère, a raison d’agir avec prudence. Sa prochaine étape sera la revalorisation du métier d’enseignant, avant d’en venir, vite espérons-le, à la pédagogie proprement dite. Si on la soutient, une large fraction du corps enseignant - l’actuelle floraison des blogs en témoigne - est prête à se « soulever » contre les pédagogistes.

Les Français comprennent que c’est leur destin qui est en jeu, et celui de cette fameuse « grandeur » qui les préoccupe tant. Une entreprise qui n’investit pas et n’innove pas décline. Un pays qui cesse d’investir dans sa jeunesse et néglige son éducation s’isole et se déclasse. »