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Le philosophe, le Député-Maire et les irrécupérables (Troisième partie)

Quand Jacques Heuclin, élu socialiste, justifie l’impunité d’un homicide policier

par Pierre Tevanian
3 août 2004

Le texte intégral de la lettre ouverte de Jacques Heuclin, ici commentée, figure en annexe dans cette rubrique.

Première partie

Deuxième partie 

20. Jacques Heuclin me fait dire, ou "sous-entendre", ou vouloir "faire croire", que Pascal Hiblot a commis un crime raciste, et il rétorque que Pascal Hiblot n’a sans doute pas vu le faciès du conducteur.

Le problème, à nouveau, est que jamais je n’ai prétendu que Pascal Hiblot avait délibérément abattu Youssef Khaïf parce qu’il l’avait identifié comme "beur".

Je le répète : mon article ne portait aucun jugement moral sur "les beurs", ni sur "la police", ni sur les voleurs de voiture, ni sur Pascal Hiblot. Il ne faisait que poser un problème : celui du laxisme de la justice face aux crimes policiers, et du statut de "sous-homme" qu’elle semble donner aux "jeunes des banlieues".

Par conséquent, si l’on peut faire allusion à l’origine maghrébine de Youssef Khaïf, ce n’est pas pour charger Pascal Hiblot, en qualifiant son acte de crime raciste, mais pour poser le problème d’un autre racisme, le racisme de ceux qui ont eu connaissance, après les faits, de l’identité et de l’origine de Youssef Khaïf : la justice, les médias, les jurés et les dirigeants politiques.

Car à ce niveau, il y a bien une indifférence ou un laxisme qui n’existe pas lorsque la victime est "bien française" - et encore moins quand cette victime exerce le métier de policier. On peut en conclure qu’il existe un système de représentation inégalitaire, au sommet duquel trônent les vies qui ont plus de prix que les autres, celles des policiers, et dont l’échelon le plus bas est celui de la vie qui peut être enlevée sans qu’il y ait crime [1] : la vie du "jeune de banlieue".

En d’autres termes, plus simples : le racisme est sans aucun doute présent dans cette affaire, mais il ne se situe pas nécessairement au niveau de l’acte de Pascal Hiblot. Nous ne savons pas, en vérité, si Hiblot a su sur qui il tirait, et par conséquent nous ne savons pas si le racisme a été ou non une motivation. Mais il y a un racisme avéré, qui se situe ailleurs : dans la manière dont la juge Muller a mené les audiences du procès Hiblot, dans le ton et le contenu de ses questions à Madame Khaïf ("que faites vous pour l’avenir de vos enfants ?"), dans la désinvolture de l’avocat général, qui s’est permis de plaisanter sur la ville de naissance d’un des témoins (Agadir).

Le racisme est enfin présent dans le verdict rendu à Versailles par dix Français tirés au sort sur les listes électorales. Le crime raciste, c’est cet acquittement.

21. Jacques Heuclin confie à deux reprises qu’il s’inquiète pour ses gendres policiers.

Moi aussi, sincèrement, je m’inquiète pour eux, car ils ont en la personne de Jacques Heuclin un piètre défenseur, qui ne fait qu’attiser les haines : son discours sur les "irrécupérables", l’interprétation extravagante qu’il fait du concept de légitime défense, son acharnement à couvrir systématiquement les policiers, même quand il est avéré qu’ils ont commis un crime (comme c’est le cas dans toutes les affaires mentionnées dans mon article), et plus largement la surenchère sécuritaire qu’il soutient, tout cela risque de transformer beaucoup de jeunes, qu’ils soient voleurs de voiture ou écoliers assidus, en enragés. Légitimement enragés, mais enragés quand même, donc tentés par une violence aveugle. Et alors, ce sont tous les policiers, y compris les policiers irréprochables, qui risquent de faire les frais de cette rage.

Je m’inquiète donc pour les policiers, mais je m’inquiète aussi - ce que ne fait pas Jacques Heuclin - pour tous les jeunes qu’on est d’ores et déjà en train de briser en les envoyant en prison pour un vol de voiture. Je m’inquiète enfin du permis de tuer que constitue l’acquittement du policier Hiblot.

22. Je suis, pour finir, accusé de me poser en "spécialiste des jeunes des banlieues" tout en me désintéressant de la majorité de ces jeunes : ceux qui sont "respectueux", qui "étudient et travaillent". Plus largement, Jacques Heuclin décrète que ces jeunes "n’intéressent pas les philosophes".

C’est donc toute une corporation qui est maintenant sur la sellette ! Une corporation que je n’ai par ailleurs pas spécialement envie de défendre, car contrairement à Jacques Heuclin, j’essaye d’éviter les jugements à l’emporte-pièce mettant tout le monde dans le même sac. J’oublie donc "les philosophes", et je me contente de parler de mon cas, et plus précisément encore de mon article, puisque c’est lui qui a fait sortir Jacques Heuclin de ses gonds.

Tout d’abord, nulle part je ne me prétends "spécialiste des jeunes de banlieue". Je me suis même fixé comme règle de pas écrire "sur" ces jeunes, estimant que les "spécialistes", même lorsqu’ils sont sérieux et respectueux de leur objet, occupent trop de temps de parole, au détriment des principaux intéressés : ces jeunes eux-mêmes.

Mon article ne portait donc pas sur les "jeunes des banlieues", mais sur le regard porté sur eux par la classe politique, les grands médias et l’institution judiciaire. Il portait donc essentiellement sur la classe politique, les grands médias et l’institution judiciaire.

Je ne suis certes pas "spécialiste" de la justice, je n’ai pas fait d’études de droit ; mais il se trouve que je suis allé au Tribunal de Versailles, que j’ai assisté aux audiences du Procès Hiblot, et que j’y ai vu et entendu des choses qui m’ont consterné et écœuré, à tel point que j’ai éprouvé le besoin d’écrire.

Par ailleurs, il n’est de toute façon pas nécessaire d’être spécialiste de quoi que ce soit pour refuser l’acquittement d’un meurtrier, et pour le dire ou le faire publier. Il suffit d’être un citoyen actif, et d’exercer un droit inaliénable reconnu par la Constitution : le droit de libre expression.

Quant aux "jeunes sérieux" dont parle Jacques Heuclin, il se trouve que je ne m’en détourne pas et qu’au contraire, j’en côtoie un certain nombre depuis maintenant sept ans, comme professeur de philosophie en lycée, à Drancy ; mais voilà, j’ai écrit une tribune pour soulever un problème particulier : l’impunité policière, et non pour traiter de questions scolaires, ni pour raconter ma vie.

Cela dit, puisque Jacques Heuclin m’interpelle sur ce point, je peux parler de mon expérience de professeur, et dire que je suis bien placé pour savoir que les "jeunes des banlieues" qui vont au lycée sont tout sauf les bêtes féroces que l’on décrit dans les grands médias. Mais je refuse de me servir d’eux, comme le fait Jacques Heuclin, pour les opposer aux jeunes déscolarisés ou aux voleurs de voiture, décrétés "irrécupérables" et bons pour la prison à vie ou la balle dans la nuque. Un peu comme on se sert des musulmans "bien intégrés" pour vilipender les "dangereuses" collégiennes qui portent un foulard - ou comme on fait l’éloge des "beurettes" pour mieux enfoncer "les beurs", tous décrétés arrogants, stupides, antisémites, homophobes et sexistes, et traités comme des agresseurs, voire des violeurs en puissance. Cette opération porte un nom : pourrir les rapports sociaux, diviser pour mieux régner.

Il se trouve par ailleurs que les choses ne sont pas si simples. Il n’y a pas d’un côté les gentils qui étudient et qui respectent la police, et de l’autre les méchants qui la calomnient. Parmi les élèves sérieux dont parle Jacques Heuclin, nombreux sont ceux qui me font part de leurs griefs contre la "justice à deux vitesses", les contrôles d’identité à répétition, la brutalité des interventions policières dans leurs quartiers, et l’impunité dont bénéficient ces policiers.

À tel point que je me trouve obligé de répondre qu’il ne faut pas généraliser, qu’il ne faut pas incriminer "les" policiers en général, etc. À quoi il m’est répondu, en terminale littéraire, par des jeunes filles sérieuses et assidues [2] : "Oui, bon, d’accord, il peut y avoir un policier bien, mais c’est l’exception qui confirme la règle".

Mais ces témoignages-là, pour parler comme Jacques Heuclin, il est à craindre qu’ils n’intéressent pas les élus.

P.-S.

Ce texte est extrait de :
Pierre Tévanian, Le ministère de la peur. Réflexions sur le nouvel ordre sécuritaire, paru aux éditions L’esprit frappeur en novembre 2003.

Notes

[1] Cf. P. Tévanian, Le racisme républicain, ch. IV, 5 : "Des corps sans importance", L’esprit frappeur, 2002

[2] Dans la classe en question (une terminale littéraire), 83% des élèves ont eu leur baccalauréat (en juin 2001).