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Le « prosélytisme homosexuel »

Anatomie d’un lieu commun homophobe

par Louis-Georges Tin
8 novembre 2012

Il en va de l’homophobie comme de l’islamophobie : elle prend souvent la forme magnanime de la tolérance, consistant à accorder le droit de vivre tout en refusant la condition d’une vie vraiment vivable : le plein droit à la visibilité. « Faites ce que vous voulez chez vous » (priez le Dieu que vous voulez, couvrez vos cheveux comme vous l’entendez, ou couchez avec qui bon vous semble), mais « ne nous imposez pas vos choix dans l’espace public » ! [1] C’est le propre de tout groupe dominé et discriminé que de se voir ainsi reprocher des comportements admis sans le moindre commencement de discussion quand il s’agit des dominants : le simple fait de ne pas se cacher devient un exhibitionnisme malséant, celui de ne pas avoir honte devient une arrogance insupportable, entrouvrir les pages d’un passé occulté devient une étouffante « overdose mémorielle », ne pas se laisser maltraiter en silence devient une complaisante « victimisation » et se regrouper pour se défendre – ou simplement pour le plaisir – devient un dangereux « communautarisme »... Bref : le simple fait d’être visible et audible devient un intolérable « prosélytisme »... C’est à ce type de grief, dans le cas spécifique du discours homophobe, qu’est consacré le texte qui suit, extrait d’un indispensable Dictionnaire de l’homophobie coordonné par Louis-Georges Tin. Nous le republions en guise d’appel à la manifestation du Dimanche 16 décembre 2012,

« Un droit à l’homosexualité (...) ne légitime pas pour autant le prosélytisme homosexuel. » (Christine Boutin)

« Il faut sanctionner le prosélytisme homosexuel. » (Jean-Marie Le Pen)

Tiré du vocabulaire religieux, où il désigne le zèle déployé pour répandre la foi et faire des adeptes, le concept de prosélytisme est l’un des lieux communs de la rhétorique homophobe. À travers les connotations péjoratives attachées à ce terme, l’homosexualité apparaît comme une sorte de secte souterraine désireuse de s’étendre, un réseau insidieux et néanmoins très puissant, traversant les milieux sociaux et les nations diverses. Il s’agirait ainsi d’un complot universel, de plus en plus visible du reste, ayant pour but de corrompre les mœurs afin d’affaiblir les populations, sans doute pour mieux les dominer, les exploiter.

L’homosexualité, une « contre-religion »

Par ailleurs, cette idée de prosélytisme homosexuel permettrait enfin d’expliquer la « prolifération » paradoxale des homosexuels en dépit de leur stérilité supposée :

« Ils ont beau ne pas se reproduire, on en voit davantage chaque année » (Tristan Bernard).

Quoi qu’il en soit, sous des formes plus ou moins différentes, cet argument du prosélytisme s’est particulièrement développé aux grandes époques de « chasse aux sorcières » afin de justifier les purges mises en œuvre :

- à la fin du Moyen Âge, par exemple, contre les bougres (le terme désignant au départ une « hérésie » originaire de Bulgarie) ;

- au vingtième siècle, dans l’Allemagne nazie notamment ;

- en Union soviétique ou sous le maccarthysme.

La métaphore qui sous-tend l’idée d’un prosélytisme homosexuel est donc liée au départ à l’idée d’une contre-religion, bien entendu hérétique, dont les adeptes tenteraient de répandre le culte contre-nature. Même si elle paraît archaïque, cette phraséologie n’en est pas moins fréquente aujourd’hui encore, dans les courants de la droite religieuse aux États-Unis, dans les milieux fondamentalistes proches de l’Opus Dei, notamment en Amérique latine, et en France également, dans certains mouvements chrétiens, charismatiques ou intégristes.

Ainsi, en 1998, lors de la conférence annuelle de l’association Concerned Women for America, Wilma Lefwich évoquait l’existence d’un complot international visant à

« abolir la souveraineté des États-Unis, interdire aux chrétiens l’exercice de leur foi et réduire la population américaine grâce à une généralisation de l’avortement, la stérilisation des mères de familles nombreuses et la promotion de l’homosexualité ».

De même, dans un livre de William Dannemayer, souvent cité par la droite religieuse, Shadow in the land : Homosexuality in America, les gais et les lesbiennes apparaissent comme une sorte d’armée de Gengis Khan, et l’auteur affirme :

« Nous devons défaire l’homosexualité militante, sinon elle nous envahira. »

Dans un style à peine différent, dans son livre sur Le “Mariage” des homosexuels ?, Christine Boutin parle régulièrement des « adeptes de l’homosexualité », d’une sorte de culte homosexuel, et même de la « propagande homosexuelle », terminologie trahissant la rémanence des conceptions médiévales où les sodomites apparaissaient comme les membres effrayants de sectes maléfiques cherchant à recruter de nouveaux initiés.

De là, du reste, en langue française, un certain nombre d’expressions telles que « hérésie en amour », très courante sous l’Ancien Régime, et bien d’autres qui ont encore plus ou moins cours aujourd’hui :

- « être de la chapelle » ;

- « être de la confrérie » ;

- « en être » ;

- « être converti à l’homosexualité » ;

- « homosexuel repenti ».

Conversion, inversion, perversion

Mais à partir du dix-neuvième siècle, le paradigme religieux et moral faisant de la sodomie un péché ou un vice semble de plus en plus concurrencé par le discours médical et psychiatrique qui voit dans l’homosexualité l’effet d’une nature pathologique, conception dont Michel Foucault a jadis analysé le développement historique.

Dans ces conditions, les nouvelles théories innéistes issues de la médecine auraient pu frapper d’obsolescence les anciennes représentations religieuses et morales, où l’homosexualité apparaissait comme une disposition acquise sous influence pernicieuse et prosélyte : en réalité, les deux visions continuent à cohabiter, les individus homosexuels étant perçus de manière paradoxale comme des malades vicieux qui cherchent à « enseigner » leur maladie.

De fait, loin d’être abolie par le discours « scientifique », l’accusation de prosélytisme semble même confirmée par certaines théories médicales qui distinguent clairement l’inversion, pathologie mentale ou tare congénitale, de la perversion, qui serait une sorte de maladie volontaire, inversion délibérée de soi, mais aussi des autres :

- les invertis seraient plutôt à plaindre ;

- en revanche, les pervers, qui sont des pervertis, bientôt pervertisseurs, constitueraient un péril véritable du fait même de leur prosélytisme.

Avec cette médicalisation du concept de perversion, bientôt relayé, non sans ambiguïté, par la psychanalyse, le prosélytisme homosexuel se trouve donc doublement disqualifié par la morale religieuse et par le discours médical, qui se renforcent mutuellement dans la construction d’une nouvelle rhétorique homophobe.

En France, ce nouveau discours qui envahit l’espace social se manifeste de manière emblématique dans le champ littéraire, la littérature étant souvent perçue comme un des vecteurs privilégiés du prosélytisme homosexuel.

Ainsi, à l’occasion d’un article véhément de Paul Souday, critique littéraire au Temps, contre Les Faux Monnayeurs d’André Gide et contre cette « tendance » de plus en plus insupportable, la revue Marges lance en 1926 une consultation générale sur « la préoccupation homosexuelle » dans les lettres françaises de ce temps. De nombreux auteurs y répondent, Mauriac, Drieu La Rochelle, Barbusse, Willy entre autres, et pour beaucoup d’entre eux cette « préoccupation » croissante est manifestement une forme de prosélytisme : Barbusse par exemple parle d’une « phalange d’homosexuels décadents ».

Pour Gérard Bauer :

« Il n’est pas niable que les homosexuels n’aient pris présentement de l’assurance et le ton d’un prosélytisme audacieux » [2]

Pour Pierre Dominique :

« L’extrême liberté des mœurs modernes, et la faiblesse ou l’inexistence des morales religieuse, naturelle ou civique laissent le champ libre à ce prosélytisme. Et du coup, nombre de gens qui sont normaux physiologiquement deviennent, sous l’action de ces curieux apôtres, des homosexuels par curiosité ».

Camille Mauclair fustige quant à lui ces « apôtres de leur vice, obéissant au désir d’apostolat public, concomitant à leur état mental et sexuel » :

« L’inverti veut convertir. De là une littérature spéciale ».

Pour Charles-Henry Hirsch :

« Les médecins et les législateurs devraient s’entendre pour parer à la propagation de cette dégoûtante aberration : la maison de santé pour les irresponsables ; la prison pour les entraîneurs conscients ».

Ces quelques phrases, qui reflètent assez bien l’état de l’opinion sur cette question et notamment le lien entre inversion, perversion et conversion, font apparaître la prégnance dans le discours social du topos concernant un prosélytisme homosexuel, ainsi que l’articulation singulière des conceptions morales et médicales sur ce sujet.

La répression : une « légitime défense »

Dès lors, cette vision n’a cessé de se répandre tout au long du vingtième siècle, donnant lieu à des persécutions tout à fait dramatiques, notamment sous le Troisième Reich. En effet, dans sa formulation médico-morale, la question homosexuelle constitue une préoccupation importante dans la pensée de Himmler qui entend préserver la jeunesse aryenne d’un prosélytisme dont l’audace insidieuse risque fort d’avilir la nation tout entière : il tente de « guérir » ceux qui peuvent l’être, les autres étant envoyés dans les camps de concentration.

Mais cet argument revient également dans l’idéologie communiste, avec souvent des formulations tout à fait comparables dans leur violence et dans leurs conséquences, et aussi dans de nombreux discours à l’époque de McCarthy. Bien entendu, il ne s’agit pas ici de comparer des régimes tout à fait dissemblables, mais de signaler la récurrence remarquable d’un même topos dans des contextes pourtant très différents, tous liés cependant à l’exacerbation d’un nationalisme impérieux, soucieux de préserver et d’augmenter à tout prix la puissance d’un pays, quitte à sacrifier les libertés individuelles sur l’autel d’une ratio sexualis, érigée en raison d’État.

Mais au-delà des régimes nationalistes, policiers, autoritaires ou dictatoriaux, cette idée d’un prosélytisme homosexuel s’est aussi développée dans des États plus libéraux, dans la mesure où elle permettait d’étendre la portée des condamnations homophobes susceptibles de s’y exercer. En effet, en tant que telles, les pratiques homosexuelles sont souvent difficiles à prouver et à sanctionner, surtout lorsqu’elles ne sont pas officiellement interdites par la loi. En revanche, sous l’inculpation de prosélytisme, de très nombreux actes ou discours, et notamment les journaux homosexuels, peuvent être condamnés en toute légalité, ce qui relativise beaucoup le degré de liberté dont jouit l’homosexualité de facto dans de nombreux pays où elle est dépénalisée de jure.

Ainsi, de nos jours, l’armée française n’interdit pas les pratiques homosexuelles, évidemment. Cependant, tout légionnaire accusé de « prosélytisme » homosexuel est susceptible d’être exclu du rang.

De même, en Angleterre, les pratiques homosexuelles ont été progressivement dépénalisées à partir de 1967. Néanmoins, la clause 28 votée en 1988 interdit toute « promotion » de l’homosexualité dans les écoles, c’est-à-dire, concrètement, tout discours sur le sujet n’affirmant pas a priori le caractère répréhensible de ces pratiques.

Pareillement, en 1996, sous la pression de l’Europe, le Parlement de la nouvelle démocratie roumaine a voté la dépénalisation des relations homosexuelles. Cependant, la nouvelle loi stipule que « toute personne ayant incité, par la séduction ou tout autre moyen, une personne à avoir avec elle des relations homosexuelles, ayant formé des associations de propagande ou fait, sous quelque forme que ce soit, du prosélytisme à cette fin » est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison.

Dans ce dernier cas tout à fait exemplaire, le nouveau Code est même potentiellement plus répressif que l’ancien puisque s’il ne condamne plus les actes, il punit en revanche les incitations, les séductions, les associations, les discours, les intentions, etc. Bref, toute idée même de vie homosexuelle.

Dans ces conditions, l’argument du prosélytisme fonctionne un peu comme les accusations d’indécence, d’attentat à la pudeur, d’outrage aux bonnes mœurs, de trouble de l’ordre public, fût-ce au domicile privé, qui, habilement, permettent de condamner l’homosexualité en fait lorsqu’elle n’est pas condamnable en droit. Bien qu’ils apparaissent a priori comme une forme euphémisée de rhétorique homophobe, ces discours répressifs, régulièrement employés dans de nombreux pays, sont en réalité d’autant plus rigoureux qu’ils permettent une mise en œuvre policière floue, par conséquent arbitraire, toute existence homosexuelle, à la limite, pouvant être interprétée par une police un peu zélée comme une forme de prosélytisme, par conséquent criminelle.

Une nouvelle hantise : la « sinistre » culture gay

Au fond, avec ce problème de l’interprétation, c’est la définition même du prosélytisme homosexuel qui se trouve posée. Or, depuis une vingtaine d’années, elle s’est profondément modifiée. À travers les discours, et souvent les injures, un front nouveau se manifeste : à l’idée ancienne d’un prosélytisme sexuel s’ajoute désormais l’idée d’un prosélytisme culturel, la culture gaie et lesbienne étant objectivement plus visible qu’autrefois. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si cette accusation cristallise régulièrement autour de la marche de la fierté gaie et lesbienne. Dans cette perspective, plus encore qu’une sexualité, c’est un style de vie, des options politiques et, pour ainsi dire, une certaine philosophie qui se voient condamnés.

Or ce prosélytisme nouveau semble plus redoutable encore que l’ancien. Autrefois du moins, la propagande se faisait, honteuse et misérable, dans les bas-fonds, dans les lieux interlopes, se limitant au sexe. Aujourd’hui, elle s’étale au grand jour, sur les boulevards, à la télévision, bref, comme l’écrit, indigné, M. Lécuyer :

« Sodome réclame droit de cité » [3]

Et cela, en dépit des rappels à la discrétion de M. Finkielkraut et des « entrepreneurs de morale » en tous genres.

Le prosélytisme nouveau est donc d’autant plus efficace que cette culture paraît gaie, justement, et c’est là le malheur. C’est d’ailleurs l’idée que tentent souvent de combattre certains mouvements chrétiens, notamment les ex-gays aux États-Unis, comme en témoigne le livre de Tim LaHaye, au titre évocateur : The Unhappy gays.

Pour STRAIGHT (Society To Remove All Immoral Godless Homosexual Trash), association chrétienne promouvant l’hétérosexisme et combattant l’homosexualité, les gais sont en fait des SAD ( « Sodomites Against Decency » ), c’est-à-dire fondamentalement des gens misérables, dans tous les sens du mot. De même, en France, dans un témoignage éloquent publié sous le titre Ne deviens pas gay tu finiras triste, l’auteur anonyme, homosexuel « repenti », conclut en affirmant :

« Je vise en effet les inconnus qui protègent l’illusion que l’homosexualité est une voie comme une autre vers le bonheur et, plus qu’à la protéger, cherchent à la répandre. »

Le prosélytisme gai et lesbien qui cherche à répandre l’idée d’une fierté et d’un bonheur possibles serait donc mensonger, et en tout cas, insupportable pour certaines personnes.

Ainsi, au-delà même de la question du « recrutement » sexuel proprement dit, dont l’absurdité semble aujourd’hui plus ou moins établie, si le fait pour les gais et les lesbiennes d’affirmer leurs libertés, leurs droits et leurs cultures constitue une forme de prosélytisme, alors oui, il faut bien reconnaître l’existence d’un prosélytisme homosexuel, tout à fait comparable en somme à tous les mouvements culturels, sociaux ou politiques en général.

L’hétérosexisme : un prosélytisme qui s’ignore

En ce sens, toute affirmation minoritaire, qu’elle soit régionale, noire, juive, arabe, ou autre, apparaîtra forcément comme une action prosélyte. La culture dominante jouit en effet du privilège épistémologique de la transparence à soi, qui permet de dénoncer comme propagande toute proposition alternative, hétérodoxe ou minoritaire, la position majoritaire apparaissant au contraire comme naturelle, obvie, allant de soi.

Dès lors, cet argument du prosélytisme homosexuel révèle chez ceux qui l’utilisent la volonté d’imposer un ordre symbolique aux injonctions hétérosexistes à la fois évidentes et invisibles, occultant par là même le fait indéniable du prosélytisme hétérosexuel, dont André Gide avait déjà révélé l’inconséquence dans Corydon :

« Songez que, dans nos sociétés, dans nos mœurs, tout prédestine un sexe à l’autre ; tout enseigne l’hétérosexualité, tout y invite, tout y provoque, théâtre, livre, journal, exemple affiché des aînés, parade des salons, de la rue. Si l’on ne devient pas amoureux avec tout ça, c’est qu’on a été mal élevé, s’écrie plaisamment Dumas fils dans la préface de La Question d’argent. Quoi ! Si l’adolescent cède enfin à tant de complicité ambiante, vous ne voulez pas supposer que le conseil ait pu guider son choix, la pression incliner, dans le sens prescrit, son désir ! Mais si, malgré conseils, invitations, provocations de toutes sortes, c’est un penchant homosexuel qu’il manifeste, aussitôt vous incriminez telle lecture, telle influence (et vous raisonnez de même pour un pays entier, pour un peuple) ; c’est un goût acquis, affirmez-vous ; on le lui a appris, c’est sûr. »

Par conséquent, dans la mesure où les hétérosexuels sont en fait des prosélytes qui s’ignorent, l’accusation de prosélytisme pourrait également être reprochée aux deux parties en présence : oui, les gais et les lesbiennes sont prosélytes, mais les hétérosexuels le sont bien davantage, sans le savoir, et qui plus est, en accusant les homosexuels de l’être, alors qu’eux-mêmes, etc., et l’on pourrait ainsi poursuivre fort longtemps un débat tout à fait oiseux.

En réalité, la question n’est pas là. Il ne s’agit pas de savoir si les homosexuels sont prosélytes ou pas, ou si les hétérosexuels le sont également, et même davantage, car le mot prosélytisme ne désigne pas un fait objectif, mais un jugement de valeur. À travers l’argument du prosélytisme se jouent des rapports de force symboliques dont la légitimité est bien sûr l’enjeu fondamental. Les connotations péjoratives attachées au vocable présupposent un contenu illégitime.

Or, de deux choses l’une :

- soit l’homosexualité est légitime, et son expression sociale, culturelle et politique l’est également ;

- soit l’homosexualité est illégitime, et son expression, en effet, n’est que prosélytisme abusif.

Et c’est là qu’achoppent en général les conservateurs comme Christine Boutin, qui affirme de manière tout à fait symptomatique :

« Un droit à l’homosexualité (...) ne légitime pas pour autant le prosélytisme homosexuel. »

En réalité, à travers cette déclaration, il est clair que Christine Boutin pense ce « droit à l’homosexualité » dans une logique de tolérance, c’est-à-dire en somme qu’elle ne le reconnaît pas du tout en tant que droit. Et le problème est là. Si l’homosexualité n’est que tolérée, les discours gais et lesbiens risquent fort d’apparaître toujours déjà comme une forme de prosélytisme, nécessairement abusive, voire condamnable, comme le voudrait Jean-Marie Le Pen. Si l’homosexualité est une disposition légitime, l’idée même d’un prosélytisme homosexuel doit être tenue pour ce qu’elle est : un concept politiquement dangereux, mais intellectuellement ridicule.

P.-S.

Ce texte est extrait du Dictionnaire de l’homophobie, paru sous la direction de Louis-Georges Tin aux Presses Universitaires de France en 2003. Nous le publions avec l’amicale autorisation de son auteur. Le titre et les intertitres sont rajoutés par le collectif Les mots sont importants.

Éléments bibliographiques :

Foucault, Les Anormaux, Cours au Collège de France, Paris, Gallimard - Le Seuil, 1999.

Gide André, Corydon, Paris, Gallimard, 1926.

Herman Didi, The Antigay Agenda, Chicago-Londres, Univ. of Chicago Press, 1997.

Krinsky Charles, “ Recruitment Myth ”, in Haggerty Georges E. (dir.), Gay Histories and Cultures, New York - Londres, Garland, 2000.

Lever Maurice, Les Bûchers de Sodome, Paris, Fayard, 1985.

Les Marges, mars-avril 1926, réédition dans les Cahiers GaiKitschCamp, Lille, 1993, no 19.

Rich Adrienne, “La Contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne”, Nouvelles questions féministes, 1981, n°1.

Tin Louis-Georges, “L’Invention de la culture hétérosexuelle”, Les Temps modernes, 2003.

Wittig Monique, La Pensée straight, Paris, Balland, 2001.

Notes

[2] Qu’il attribue du reste à l’influence de Proust.

[3] « La Notion juridique de couple », Economica, 1998.