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Êtes-vous communautaristes ?

Quelques réflexions sur la rhétorique « anti-communautaire »

par Louis-Georges Tin
8 mai 2005

Vous êtes communautariste ! C’est ce qu’on oppose souvent aux Noirs lorsqu’ils essaient de se mobiliser. Mais cet argument a été très souvent utilisé contre les mouvements homosexuels, ce que Philippe Mangeot a admirablement analysé dans un article récent [1]. Il a été employé aussi contre les mouvements féministes, contre les Arabes, les Juifs, etc. De sorte qu’il faut envisager la logique générale à laquelle il se réfère. Êtes-vous communautaristes ? Sommes-nous communautaristes ?

Qu’est-ce donc que le communautarisme ? C’est le contraire de l’universalisme. Mais qu’est-ce alors que l’universalisme ? Avant de le définir, il convient de constater que ce concept a une histoire. Il émerge dans un contexte très particulier, comme le rappelle Eric Fassin , dont je rejoins ici les excellentes analyses. Il faut s’en souvenir, le mot apparaît dans le débat public à un moment très particulier : en 1989, pour être plus précis. Que se passe-t-il à cette date ? Trois événements marquants.

Petite histoire de la rhétorique anti-communautaire

1989, c’est d’abord le bicentenaire de la Révolution française. Les cérémonies donnent à la France l’occasion, et la grâce, d’un sursaut national. L’éloge de la patrie et du modèle républicain rassemble dans un même accord la droite et la gauche, qui célèbrent le modèle historique, même si des désaccords subsistent sur les leçons politiques à tirer de l’Histoire.

Mais 1989, c’est aussi la première affaire du « foulard islamique ». Le modèle français que l’on célèbre avec tant d’enthousiasme se voit contesté par la religion musulmane qui menace, dit-on, la République. En ces temps d’unanimisme républicain, le foulard devient l’Affaire par excellence. Dès lors, le modèle français s’effarouche de l’islamisme, de ce modèle terrifiant, de l’Orient lointain qui semble se rapprocher. Le seul rempart, c’est le modèle républicain français, qu’il faut plus que jamais consolider et réaffirmer.

Enfin, 1989, c’est aussi la chute du mur de Berlin. Jusqu’alors, la droite française soutenait volontiers l’Amérique libérale, pour mieux s’opposer au modèle communiste de l’Union Soviétique. En 1989, comble de bonheur, le mur de Berlin s’écroule et montre au monde abasourdi le triomphe du modèle libéral. Mais comble de malheur, la droite française perd alors son meilleur ennemi, c’est-à-dire au fond sa raison d’être. Cependant, assez rapidement, elle change de paradigme. L’Amérique qu’elle célébrait autrefois pour ses vertus libérales devient désormais l’exemple même à ne pas suivre, une juxtaposition de « communautarismes » divers, le monde du « politiquement correct », de la « discrimination positive » et des « quotas » (tous ces débats surgissent également à cette date), tout à fait à l’opposé de la France que l’on dit désormais « universaliste ». Dans le monde bipolaire d’autrefois, la France avait du mal à faire entendre sa voix ; l’URSS défunte, la France peut désormais se présenter comme l’autre modèle, LE modèle alternatif. Cette position a le mérite remarquable d’unir à la fois la droite, pour des raisons nationalistes, et la gauche, traditionnellement hostile au modèle américain, pour des raisons économiques.

Ces trois circonstances distinctes n’ont a priori rien à voir entre elles, mais elles cristallisent ensemble et forment dans le débat public une sédimentation accélérée, qui donne à la contingence historique l’apparence d’une évidence naturelle, laquelle se fonde précisément sur la méconnaissance des conditions historiques de sa propre réalisation. Aujourd’hui, il apparaît évident, à droite comme à gauche, que la France est ou doit être universaliste, que les Etats-Unis sont minés par le communautarisme, que l’islamisme, la ghettoïsation homosexuelle et le « politiquement correct », s’opposent au modèle républicain. Bien sûr, tous ces ingrédients n’ont rien à voir entre eux, si ce n’est la logique de l’amalgame et du fantasme politique. Quoi qu’il en soit, il faut se mobiliser contre le péril des périls. Mais la construction historique, symbolique et même fantasmatique de ce péril demeure dans l’obscurité, et rares sont ceux qui ont noté les trois détails significatifs suivants.

Déconstruire la rhétorique anti-communautaire

Premièrement, le mot même de communautarisme qui décrit si bien les Etats-Unis, apparemment, est inconnu là-bas. Le paradoxe peut s’expliquer. On peut imaginer que c’est l’effet même de leur extraordinaire cécité. Ils sont si divisés qu’ils ne s’en rendent même plus compte, chaque communauté vivant dans l’ignorance de l’autre. En tout cas, il faut noter que le mot n’est guère employé, sinon par quelques milieux ultra-conservateurs, qui l’utilisent pour contester les politiques de réduction des inégalités sociales. Mais n’est-il pas étrange que la gauche française reprenne sans sourciller les arguments de l’extrême droite américaine ?

Deuxième détail à relever. Malgré la vigilance de tous ceux qui sont hostiles aux communautarismes, et ils sont nombreux, trois communautés fondamentales échappent à leur critique : celles qui sont liées au travail, à la famille et à la patrie . Cette « triade » rappelle des souvenirs... Le monde du travail suscite des communautés tout à fait légitimes, que je ne critique nullement, qu’il s’agisse des syndicats, des corporations, des comités d’entreprises, ou simplement des soirées entre collègues, qui sont souvent le lieu où se forment les réseaux d’alliance amicale ou conjugale. La famille est elle aussi une communauté, elle est même la première dans la carrière de l’individu et du citoyen, et elle est aussi extrêmement déterminante dans l’acquisition du capital social, économique et culturel des agents sociaux quels qu’ils soient. La patrie enfin, elle aussi forme bien ce qu’il est convenu d’appeler une communauté nationale, et il est évident qu’elle contribue largement à la détermination des destinées individuelles.
Bref, voilà trois communautés plus que déterminantes, qu’on ne critique jamais. Je ne dis pas qu’il le faudrait. Mais je remarque que toutes les critiques portées contre les communautés en général pourraient s’appliquer tout autant, sinon plus, à ces trois-là. Or, ces communautés évidentes demeurent étrangement invisibles. Le paradoxe s’éclaire si l’on considère qu’elles sont en fait le point de vue, et donc le point aveugle de toute vision, et notamment de toute vision anti-communautaire. Bref, la rhétorique anti-communautaire n’est pas contre les communautés, elle est contre certaines communautés.

Troisième détail. Si l’argument du communautarisme doit être saisi dans son histoire, c’est-à-dire dans le temps, il faut aussi le saisir dans l’espace, c’est-à-dire à la fois dans l’espace géographique, et dans l’espace social. En effet, la prétention à l’universalisme n’est pas universelle. En Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Chine, au Congo ou au Mexique, on ne se pique pas d’être universaliste, le mot n’ayant pas de pertinence particulière dans le débat social de ces pays. Il faut remarquer que la prétention à l’universalisme est en fait une spécificité française. Encore tous les Français ne se soucient-ils pas d’universalisme. En effet, plus on descend dans la hiérarchie sociale, plus la propension à se réclamer de l’universalisme diminue. Bref, l’universalisme n’est même pas une spécificité française, c’est une spécificité des élites françaises.

Ainsi, par un paradoxe qui n’est qu’apparent, l’universalisme est donc un fait de discours typiquement franco-français, et qui n’est le fait que d’une minorité, si élevée soit-elle ; est-ce à dire que la majorité serait particulariste ? Pourquoi le bas peuple n’est-il pas plus sensible à cet universalisme exaltant dont les élites se font les chantres inspirés ? Les provinces sont-elles vouées au provincialisme, les régions au régionalisme, les femmes au féminisme, le Tiers-Monde au tiers-mondisme, et les communautés noires, arabes, juives et homosexuelles au communautarisme, et les gens différents au différentialisme en général ? L’oubli de l’universel serait-il donc lui-même universel ? C’est que, peut-être, l’universel des universalistes n’est pas vraiment l’intérêt général.

Au fond, il faut revenir à la question de départ : qu’est-ce donc que l’universalisme ? J’ignore ce qu’il devrait être en théorie, mais dans la pratique, c’est en fait le travail très particulier par lequel un groupe social dominant tend à constituer son ethos en éthique. Les positions les plus élevées, donc les plus minoritaires a priori, ont d’autant plus besoin de s’universaliser pour justifier les prétentions universelles qui fondent leur domination symbolique, pour reprendre la terminologie de Pierre Bourdieu. L’universalisme est dans le débat public l’illusion de perspective que produisent (et que subissent) ceux qui, étant placés au centre du dispositif social de facto, prétendent de jure demeurer au centre de ce dispositif, objectivement ajusté à leurs dispositions.

Ainsi, l’universalisme n’est en général qu’un particularisme parmi d’autres, qui prétend s’imposer aux autres au nom d’une valeur supérieure, Dieu, la Nature, la Raison, l’Etat, l’Ordre Moral, ou l’Ordre symbolique (remarquez bien « l’adoration des majuscules », qu’analyse avec humour Sabine Prokhoris ) etc., n’importe quoi, à la limite, et même la langue française (bien que toute langue repose évidemment sur l’arbitraire su signe), pouvant devenir pour l’occasion une valeur universaliste, à condition de réussir le travail de légitimation de sa propre production sociale. Ce n’est pas un hasard si le premier véritable universalisme de l’Histoire est celui de l’Eglise catholique (catholicos signifie justement « universel » en grec). Et après tout, le capitalisme lui aussi est une forme d’universalisme, c’est le rêve d’un marché libre et ouvert, à l’échelle de la planète. Pour autant, est-on obligé d’être favorable à l’Eglise universelle ou au capitalisme universel ?

En réalité, un bon grammairien vous dirait que l’universalisme est d’abord une figure de style : une hyperbole. En effet, rien n’est universel, mais en exagérant un peu, on peut évidemment se réclamer de l’universel. Or, en réalité, l’universalisme est une coquille vide. On peut y mettre tout et n’importe quoi. On peut y mettre la justice, la liberté, le capitalisme, le christianisme, etc. Et à vrai dire, sans vouloir faire d’amalgame, il n’est pas de totalitarisme qui ne se réclame également de l’universel.

Bref, l’universalisme n’est pas forcément un gage de démocratie politique. Je veux bien recevoir votre universalisme, à condition que vous me disiez précisément ce que vous y mettez. Comme nous disons chez nous aux Antilles, « Moun Pa ka achté chat en sac ». Il ne faut pas acheter de chat en sac, c’est-à-dire qu’il faut regarder ce qu’il y a dans le sac avant de l’acheter...

Est-ce à dire que je sois un communautariste obstiné, s’opposant totalement aux universalistes ? Je crois plutôt qu’il faut résister aux alternatives toutes faites. Je ne suis ni l’un ni l’autre, et tous les deux à la fois, comme disait Rabelais. Je refuse pour ma part de me laisser piéger. En effet, dans le débat français, il n’y a pas débat. On est forcé de se dire universaliste. Car personne n’est communautariste : le communautariste, c’est toujours l’autre. On est donc prisonnier d’une fausse alternative idéologique dont les effets sociaux contribuent objectivement à disqualifier par avance toute politique visant à réduire les inégalités sociales, qu’elles soient fondées sur l’origine ethnique, le sexe, l’orientation sexuelle, etc.

Au fond, si l’on y réfléchit bien, toute politique sociale peut être « accusée » d’être communautariste. Et pour ce qui est des Noirs, s’ils constituent des associations pour lutter contre les discriminations, on les accuse de « communautarisme ». Mais s’ils ne font rien, on les accuse d’« immobilisme », pour les rendre responsables de leur situation, étant donné leur indolence proverbiale. Bref, qu’ils fassent quelque chose ou qu’ils ne fassent rien, ils ont toujours tort. On voit bien là la logique du double bind, c’est-à-dire la logique illogique des injonctions contradictoires.
Pour ma part, si l’on m’« accuse » d’être communautariste (ce qui ne m’arrive pas si souvent, bien que je sois noir, homosexuel et féministe radical), au lieu de m’excuser de ce que je suis, et que j’assume, j’essaie plutôt de déconstruire l’argumentation adverse, comme je viens de le faire. Si je n’arrive pas à convaincre (ce qui peut toujours arriver), j’ignore les objections : je continue mon petit bonhomme de chemin...

P.-S.

Louis-Georges Tin est chercheur associé à l’université de Manchester,
Membre de Capdiv, et fondateur de la Journée Mondiale de Lutte Contre l’Homophobie. Il a dirigé le Dictionnaire de l’homophobie, publié aux Presses Universitaires de France - que nous recommandons vivement.

Ce texte a été exposé le 19 février 2005 lors du colloque organisé par le CAPDIV à l’EHESS à Paris : “ Les Noirs en France. Anatomie d’un groupe invisible ”

Contact : tin@idahomophobia.org