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Le tournant oedipien

La psychanalyse à l’épreuve la violence parentale (Troisième partie)

par Igor Reitzman
5 août 2015

Freud, venu à Paris pour suivre les cours de Charcot, a beaucoup fréquenté aussi la Morgue. Il y a « vu des choses que la Science préfère ignorer » : des autopsies d’enfants massacrés par leurs parents. Dans sa pratique de médecin, il observe puis raconte dans des publications scientifiques que ses patientes névrosées évoquent toutes des violences sexuelles qu’elles ont subies, bien souvent de la part du père ou d’un autre parent proche... S’en suit un tollé dans le monde savant, qui lui fait comprendre qu’on n’incrimine pas impunément l’ordre familialiste et l’honneur des pères ou des oncles. Malgré le soutien de certain proches comme Sandor Ferenczi, la théorie dite de la « séduction » sera finalement abandonnée par le fondateur de la psychanalyse et par ses disciples, au profit de la désormais célèbre théorie de l’Oedipe, beaucoup moins inconvenante puisqu’elle renvoie sur l’enfant l’initiative d’un rapport libidinal, voire prédateur, à ses parents. C’est sur cet épisode que revient le texte qui suit, en interrogeant la légende dorée du mouvement psychanalytique, qui interprète ledit épisode comme un pur et simple « progrès » scientifique, coupé de son contexte et de ses implications socio-politiques.

Partie précédente : La « théorie de la séduction »

Laïos enlève et viole Chrysippe, le jeune fils de son bienfaiteur, le roi Pelops. Chrysippe, de honte, se suicide. Pour punir Laïos, les Dieux, par le truchement de l’oracle, lui interdisent d’avoir un enfant et lui prédisent qu’il sera tué par son fils s’il en a un. Laïos finit par transgresser l’interdit et engendre un fils qu’il décide de tuer. Mais le berger chargé du meurtre prend pitié du bébé et lui trouve refuge auprès du roi de Corinthe. Devenu un jeune homme, Oedipe apprend par l’oracle qu’il tuera son père et épousera sa mère. Croyant qu’il fut élevé par ses géniteurs, il quitte Corinthe pour échapper à ce destin, et c’est ce qui va permettre sa réalisation...

Dans cette tragique illustration de ce que le sociologue Merton appelle une prédiction créatrice (Je crée ce que je m’attends à voir, j’induis ce que je voudrais, de toutes mes forces, éviter), Oedipe fait plutôt figure d’innocente victime : condamné à mort dès sa naissance, les pieds percés et liés, il devait être jeté dans un ravin ; adulte, il est condamné à réaliser sans le savoir, le parricide et le mariage incestueux décidés par les Dieux ; il ne lui restera plus qu’à se crever les yeux pour se punir de crimes commis contre sa volonté claire. Que le père (Laïos) se soit comporté en pervers, en violant un adolescent, qu’il ait ordonné le meurtre de son fils, voilà ce que Freud occulte de l’aventure.

Remaniements freudiens

Remarquons aussi que dans la rencontre entre Jocaste et Oedipe, c’est sur le fils que l’on fait retomber la faute de l’inceste, alors que la mère pouvait difficilement ignorer les signes de nature à lui confirmer que ce jeune homme était bien son fils (l’âge, les ressemblances, sa connaissance de la prédiction, le nom même, Œdipe = pieds enflés). Une autre lecture pourrait aussi mettre l’accent sur la volonté des Dieux dont Jocaste et Oedipe ne sont que les instruments involontaires ; ou tout simplement sur le rôle ambigu de l’oracle qui en prédisant le crime, pousse vers ce qui en favorisera l’accomplissement.

Ainsi même lorsqu’il s’agit d’une lointaine légende, le père de la Psychanalyse ne peut s’empêcher de charger l’enfant pour disculper le père. Il est vrai qu’au dix-neuvième siècle encore, le meurtre d’un enfant est peu de chose comparé au parricide.

Dans son auto-analyse, Freud retrouve le souvenir de sa « première génératrice » (de névrose), une femme « âgée et laide, mais intelligente » [1]. Le trouble qu’il ressentira vers deux ans et demi en voyant sa mère nue, a sans doute été préparé, préformé par cette femme perverse. Dans une lettre à son ami Fliess, Freud écrit le 15 octobre 1897 :

« J’ai trouvé en moi, comme partout ailleurs, des sentiments d’amour envers ma mère et de jalousie envers mon père, sentiments qui sont, je pense, communs à tous les jeunes enfants. »

On a pris l’habitude de voir dans cette phrase l’aveu d’un désir incestueux infantile. Je n’ai aucun doute là-dessus, mais je voudrais souligner à quel point Freud est pudique et vague quand il est question de sa propre histoire. Des « sentiments d’amour pour sa mère », c’est en effet banal, ils sont « communs à tous les jeunes enfants » et on les trouve donc « partout ailleurs », c’est d’ailleurs ce qu’on appelle aussi l’amour filial. Ces formulations n’ont pas grand intérêt, sinon de mettre en relief, un irrépressible besoin de se penser normal, comme tout le monde. Le refoulement de ce désir incestueux était psychologiquement trop coûteux. Freud, à 40 ans, va s’en sortir en trouvant un autre chemin :

Ce n’est pas moi qui suis comme les autres.

Ce sont les autres qui sont comme moi.

Tous les enfants du monde sont passés, comme moi, par des désirs incestueux.

Cette généralisation hardie est présentée, le 15 octobre 1897, non comme une vérité scientifique, mais comme une hypothèse, l’incidente je pense ayant ici le sens de je suppose. Peut-être eut-il besoin en effet – pour esquiver la culpabilité – de penser que son vécu d’enfant était universel…

Induction et projection

L’induction, disent les logiciens, c’est l’opération mentale qui consiste à remonter des faits à la loi, de cas donnés le plus souvent singuliers ou spéciaux, à une proposition plus générale.

Si chaque fois que je rencontre un humain dans différentes régions du monde, je constate qu’il possède deux oreilles, je n’ai pas besoin de le vérifier sur plusieurs milliards d’exemplaires pour en induire que tous les humains ont deux oreilles.

On parle d’induction amplifiante lorsqu’on passe d’un très petit nombre de cas à une affirmation générale. Avec Freud, nous sommes dans un cas limite : le passage d’un seul exemplaire à toute l’espèce. Avant lui, je ne connais que l’histoire du voyageur anglais débarquant à Calais de nuit, et qui écrit dans son journal, après avoir entrevu l’unique servante de l’auberge :

« En France, toutes les femmes sont rousses… »

Diderot, dans sa Lettre sur les aveugles, mobilise notre vigilance sur

« cette induction que nous faisons tous, sans savoir pourquoi, de ce qui se passe en nous à ce qui se passe au dedans des autres ».

Dans le domaine psychologique, toute induction amplifiante risque de n’être qu’une naïve projection. C’est tellement plus simple, tellement rassurant de croire que les autres réagissent comme moi. Dans bien des cas, il s’agit de donner subrepticement plus de poids à un jugement subjectif, tout en évitant de s’impliquer. Un journaliste parlant d’un film, dira volontiers : « On ne peut qu’être agacé » ou « Cette séquence est particulièrement émouvant » alors que l’honnêteté intellectuelle imposerait des formulations du type : J’ai été agacé ou J’ai été très ému

Vrais viols ou fantasmes : quelle différence ?

Pour sa thèse précédente, Freud s’était appuyé sur les récits de dix-huit patients (douze femmes, six hommes) pour affirmer qu’à l’origine de toute hystérie, il y avait séduction. Pour cette nouvelle thèse, compte tenu de la date, du petit nombre de ses clients, de son isolement total, il n’a pas eu le temps de découvrir une grande masse de faits nouveaux. Mais il suffisait de poser comme nouveau postulat interprétatif que les récits déjà obtenus par lui, n’étaient que des fantasmes qui trouvaient leur origine dans un désir incestueux inconscient.

« Freud a montré comment le désir de recevoir le phallus du père se transforme en désir d’avoir un enfant de lui. » [2]

« Son complexe d’Oedipe culmine dans le désir longtemps soutenu de recevoir du père un enfant en cadeau, d’enfanter pour lui. » [3]

Cette adolescente qui accuse son père, aurait donc seulement pris son désir pour la réalité ?

Mais que dire pour le viol du petit garçon ? Le même argument peut servir. Il suffit pour cela d’inventer un Œdipe inversé…

« Amoureux de sa mère, il veut la posséder (…) Mais il adopte également la position inverse : tendresse à l’égard du père (…). Il y a donc en même temps que l’Œdipe, un Œdipe inversé » [4]

On remarquera la dissymétrie des formulations : il n’est plus question de posséder ou d’être possédé (des termes qui sortent déjà du descriptif pour passer dans le symbolique), mais seulement de tendresse. Diraient-ils aussi que le pédophile a de la tendresse pour l’enfant qu’il consomme ? Comme si les psychanalystes n’assumaient pas totalement la violance de leur théorie et ressentaient le besoin d’un recours à l’euphémisme pour parler de l’Œdipe inversé.

Tendresse ? On peut supposer que si la famille est chaleureuse, la tendresse du petit garçon se disperse sur la totalité de ses membres : parents, frères et sœurs, grands parents, oncles et tantes…

Mais si tous les enfants sont obligés de passer par ces désirs incestueux, comment se fait-il que tous ne vivent pas ultérieurement ces fantasmes persécuteurs ?

Le souvenir des violences sexuelles imposées par le père, le grand-père ou le frère ainé sera baptisé « fantasme suscité par des désirs œdipiens ». Mais si l’Oedipe est universel, comment expliquer que tant de gens ne retrouvent pas des souvenirs aussi lourds, même après de nombreuses années d’analyse ?).

L’angoisse de castration

L’angoisse de castration naîtrait avec le désir du petit garçon de se servir de son pénis pour pénétrer sa mère. Il faut lire, page 60 de l’Abrégé de Psychanalyse publié par Freud en 1938, le récit naïf d’une aventure familiale individuelle (la sienne ?) présentée comme démarche universelle :

« Quand le garçon (vers deux, trois ans) entre dans la phase phallique de son évolution libidinale, quand il ressent les sensations voluptueuses fournies par son organe sexuel, quand il apprend à se les procurer lui-même, à son gré, par excitation manuelle, il devient alors amoureux de sa mère et souhaite la posséder physiquement de la manière que ses observations d’ordre sexuel et son intuition lui ont permis de deviner (…) Finalement, la mère adopte les grands moyens. Elle menace l’enfant de lui enlever l’objet du délit et, généralement pour rendre sa menace plus terrifiante, plus croyable, elle déclare laisser au père le soin de l’exécuter et annonce qu’elle va tout raconter à ce dernier. Le père, dit-elle, coupera le membre viril. Chose remarquable, cette menace ne devient opérante que si une autre condition se trouve remplie auparavant ou plus tard. En effet, l’enfant ne croit pas la possibilité d’une punition semblable, mais si, au moment de la menace, il se souvient d’avoir déjà vu des organes génitaux féminins, ou encore si, un peu plus tard, il lui arrive d’apercevoir ce sexe auquel manque l’objet apprécié entre tous, il prend alors au sérieux la menace, et, sous l’effet du complexe de castration, subit le plus fort traumatisme de sa jeune existence. »

Sur quelles statistiques Freud s’appuyait-il pour énoncer comme une généralité, la menace de mutilation et le spectacle des organes génitaux féminins par les petits garçons de deux-trois ans.

Constatons que cette théorie est née dans un cercle d’hommes qui sont tous – sauf Jones – de culture juive et ont vécu la circoncision d’abord dans leur chair, puis comme parents. Constatons que cette expérience douloureuse de la circoncision n’est pas du tout évoquée dans ce récit. Et si elle était justement « le plus fort traumatisme de sa jeune existence » ?

Si la mère veut rendre sa menace plus terrifiante, on peut dire qu’elle y réussit puisqu’elle installe chez l’enfant, parfois définitivement, une angoisse de castration. Avant comme après Freud, cette menace imbécile (proférée aussi par les parents du petit Hans [5], des disciples proches du grand homme) prétend empêcher l’enfant de toucher son pénis, rien de plus. D’ailleurs, sans la note de bas de page, Freud le reconnaît

« On n’a pas encore étudié, chez les peuples et dans les civilisations où la masturbation infantile n’est pas réprimée, ce que deviennent tous les faits dont nous venons de parler. »

Ce qui est en cause, ce n’est donc pas un désir sexuel du petit garçon pour sa mère, mais simplement l’ombre d’une esquisse d’intention masturbatoire.

Le complexe d’Œdipe à la puberté

« Le complexe d’Œdipe, bien qu’ébauché dans l’enfance, ne surgirait au grand jour au moment de la puberté que pour être rapidement surmonté. » [6]

Lorsque la petite Mathilde devient une gracieuse jeune fille, son désir (inconscient) de recevoir le phallus du père et d’avoir un enfant de lui, surgirait donc au grand jour ? Heureusement le père est là pour rappeler l’interdit de l’inceste. Le père est là. Avec ses rêves… Une lettre à Fliess du 31 mai 1897 nous révèle qu’il n’est pas simple pour le père de la psychanalyse de fermer les yeux sur ce qu’il a vu, y compris en lui-même

« J’ai rêvé de sentiments hyper tendres pour Mathilde. Le rêve montre évidemment la réalisation de mon désir, celui de surprendre un père en tant que promoteur de la névrose. Voilà qui met fin à mes doutes encore persistants. »

Le désir évoqué est surprenant. Freud parlerait sans doute de censure s’il n’était pas lui-même concerné... Mathilde, sa fille aînée a alors neuf ans et demi.

Partie suivante : La faute à l’enfant ?

P.-S.

D’autres textes d’Igor Reitzman sont disponibles sur son site personnel.

Notes

[1] op. cité, p.194 - lettre à Fliess du 3 octobre 1897 – Il s’agit de Nannie, la bonne de la famille. C’est elle aussi qui emmènera le petit Sigmund à la messe et favorisera ainsi son passage ultérieur à l’athéisme…

[2] Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, p.312

[3] selon M. Rabant psychanalyste (Article Complexe d’Oedipe de l’Encyclopedia Universalis)

[4] Elisabeth Roudinesco et Michel Plon, Dictionnaire de la psychanalyse, article Œdipe, p. 745

[5] Freud, Cinq psychanalyses, PUF, 1903, p. 95

[6] Laplanche et Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, p. 81