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La diversité au quotidien

Les bons voisins et la mixité sociale (Partie 3)

par Sylvie Tissot
20 janvier 2012

La bourgeoisie se regroupe en général dans les beaux quartiers. Mais une fraction d’entre elle goûte aussi la mixité sociale. Avocats, consultants ou cadres supérieurs du privé viennent cohabiter avec des ménages des classes populaires, dans des quartiers naguère inimaginables pour eux. Sylvie Tissot a mené une enquête auprès de riches habitants du South End à Boston vivant aux alentours de cités d’habitat social, mais organisant soigneusement cette proximité, dans le cadre d’une « diversité » appréciée mais bien ordonnée. Nous publions ici en trois partie un chapitre de ce livre : De bons voisins, Enquête dans la bourgeoisie progressiste. Après avoir analysé les discours sur la mixité sociale, (Partie I : Ce que l’amour de la diversité veut dire), la deuxième partie revient sur ce qui est fait au nom de la diversité. Dans la troisième partie, sont examinés les rapports concrets qui se nouent entre les différentes groupes sociaux habitants dans ce quartier « mixte » La valorisation de la diversité s’accompagne, à la faveur de la gentrification, d’un renforcement du contrôle des populations et d’une raréfaction des rencontres entre les propriétaires blancs et les autres résidents ne reposant pas sur des situations de forte inégalité tandis que, par ailleurs, une certaine sociabilité gay friendly s’étend à l’échelle du quartier.


Photo de David Binder

Proximité et inégalité

L’imbrication vécue comme non contradictoire entre dévouement et statut social explique la présence de figures parfois contrastées dans les associations. Certains hommes et femmes d’affaires gagnant 200 000 dollars par an, voire plus, peuvent y croiser quelques résidents plus modestes, notamment des anciens militants désengagés pour qui l’échelle du quartier apparaît comme un refuge [1]. Cet infirmier très croyant, marié à une proviseure de lycée, s’est ainsi installé en 1983 dans le South End, dans la continuité de plusieurs années passées en Afrique pour « vivre avec les pauvres », me dit-il. Il n’hésite d’ailleurs pas à exprimer des positions radicales, reprenant à son compte, à l’inverse de Amy, la consultante évoquée plus haut, le mot « communiste » : «  Je crois que c’est très important de soutenir les programmes sociaux… ça fait presque de moi un communiste. »

Il ajoute, après une tirade violente contre les salaires des dirigeants des grandes entreprises, puis laissant sa phrase en suspens : « C’est pourquoi je fais tellement d’efforts pour que Bradford Street reste un lieu agréable parce que je peux changer des petites choses au niveau local, mais je ne peux changer…  » Il continue vaille que vaille à organiser tous les étés des barbecues hebdomadaires dans le petit parc de la rue.

Mais les moins fortunés des propriétaires comme lui sont généralement blancs. Parallèlement, alors que certains habitants s’étaient engagés dans les années 1960 et 1970 dans des combats communs (comme la lutte contre un projet d’autoroute devant traverser le South End), les rapports aux locataires, aux populations pauvres et non blanches passent de façon croissante par des actions philanthropiques. Celles-ci se développent à la faveur des transformations du secteur caritatif. Les associations à but non lucratif qui, traditionnellement aux États-Unis, jouent un rôle crucial dans les dispositifs de redistribution sociale, voient leur dépendance à l’égard des dons privés se renforcer suite à la forte diminution des aides fédérales dans les années 1980 et 1990. Les dons des membres des associations de quartier ou même des associations elles-mêmes (dont le statut dit 501(c)3 permet aux donateurs de déduire leurs dons des impôts) sont convoités. La rationalisation et les impératifs de rentabilité qui s’imposent à elles se traduisent par une pression accrue.

Pour gagner la générosité des fondations et des grandes entreprises, il faut donner des gages de bonne gestion, ouvrant ainsi une marge d’intervention pour les propriétaires du South End siégeant dans les conseils d’administration. La présence de cadres dirigeants dans ces instances est en effet une garantie sérieuse, qui permet, en retour, une forme de contrôle.

L’ancien président d’une association de quartier est aujourd’hui membre du conseil d’administration d’une association de réinsertion d’usagers de drogue et d’un centre de formation pour anciens sans-logis localisés tous deux dans le South End. Fils d’un avocat d’affaires de New York, il a été cadre dirigeant dans une grande banque de Boston. En 1999, ses enfants ont fini leurs études et se sont mariés ; il décide, avec son épouse, de vendre leur maison de banlieue pour acheter dans le South End, sur la prestigieuse adresse de Union Park. Comme de nombreux résidents actifs localement, son engagement gagne en intensité durant ses premières années de retraite. Il poursuit, à travers sa participation à de nombreux conseils d’administration (d’entreprises à but lucratif ou d’associations caritatives) une activité semi-professionnelle, moins rémunératrice financièrement mais symboliquement valorisante. Il devient ainsi consultant pour United Way, une organisation qui sélectionne, à l’attention des donateurs, et notamment des grandes entreprises, les associations méritant d’être aidées. Et c’est en visitant, en tant que consultant, une association caritative du South End, qu’il est sollicité pour entrer dans son conseil d’administration.

Le soutien politique, financier et symbolique qu’apporte ce résident fortuné offre en retour, pour les propriétaires habitant à proximité, un certain droit de regard. Celui-ci se traduit par un encouragement au programme particulièrement coercitif que suivent les anciens usagers de drogue : ces derniers sont soumis, pendant six semaines, à un encadrement strict et des règles rigoureuses concernant leurs allées et venues. Le jeune retraité vante les mérites de ce programme : « C’est leur dernière chance. S’ils n’y arrivent pas, ils retournent en prison.  » Cette pression est un gage de docilité, qui leur permet, mais dans des positions subordonnées, de se mêler à la vie du quartier, tout en participant à une diversité appréciée :

« On aime bien qu’ils soient là, parce qu’ils sont volontaires pour plein de choses. Ils participent aux deux opérations de nettoyage qu’on a deux fois par an. Si un habitant a besoin de quelqu’un pour bricoler, on va embaucher quelqu’un de là-bas. Donc ça marche bien. Et en plus, notre quartier est vraiment mixte. »

La proximité spatiale entre les habitants riches du quartier et les résidents plus modestes ne donne lieu qu’à de rares collaborations. En 2005, une structure est constituée au sein du centre social, qui vise à rassembler tous les groupes du South End, sans se limiter aux associations de propriétaires. La première réunion rassemble 35 groupes et 25 personnes assistent par la suite régulièrement aux réunions, dont l’objectif est de promouvoir la mixité sociale par des actions concrètes, orientées vers des échanges entre représentants de différentes cultures et milieux.

Cette promotion de la diversité conduit à animer des ateliers de rencontre entre les présidents des associations de quartier et ceux des associations de locataires. Néanmoins, ce processus se heurte rapidement à une demande de résultats de la part des résidents blancs : « Les seules personnes que j’ai entendues dire : “Est-ce qu’on peut commencer à travailler sur quelque chose ?” étaient les Blancs, qui disaient : “C’est super, mais sur quoi est-ce qu’on commence à travailler ?” » explique le travailleur social à la tête de cette initiative, qui va rester sans suite.

La proximité spatiale s’accompagne plutôt de relations inégalitaires, que mettent en scène plus qu’elles ne les atténuent les pratiques philanthropiques. Rien ne l’illustre mieux, sans doute, que le terme utilisé par le banquier à la retraite pour évoquer le résident d’un foyer à qui il rend visite, et qu’il aide tout en lui prodiguant des conseils de vie : il l’a « adopté », de même que sa femme a, elle, adopté une ancienne prostituée. Les relations avec les autres groupes locaux, et notamment les associations de locataires, sont par ailleurs inexistantes. Un témoignage recueilli par Mario Small dans sa monographie de l’enclave portoricaine du South End est à cet égard édifiant. Une locataire de Villa Victoria qui projetait d’organiser des visites guidées du quartier et voulait y associer d’autres habitants s’est heurtée à une violente fin de non-recevoir :

« Daniela, une femme à la peau claire dont l’anglais traduit un fort accent espagnol, essayait d’organiser un tour du South End et de Villa [Victoria], qui aurait mobilisé à la fois les habitants et des associations volontaires de tout le South End. Essayant de formuler l’offense voilée qu’elle a ressentie, elle explique : “Tu sais à combien de portes je suis allée frapper ? Je parle du South End. Je suis allée voir les associations de quartier, les associations juste là [elle montre] – je ne donne pas de noms… Tu sais à combien de portes j’ai dû frapper pour avoir de l’aide, pour obtenir des gens simplement qu’ils s’assoient avec moi ? On a eu quelques donations mais personne n’a voulu s’impliquer […]. Quand j’ai frappé à la porte de ces associations [de quartier], je te jure que c’était comme recevoir une gifle [2]. »

Interrogés sur l’absence de locataires dans leurs associations, les propriétaires tiennent un autre discours, renvoyant la responsabilité sur les locataires et le faible intérêt qu’ils manifesteraient pour les enjeux du quartier – ces enjeux renvoyant, bien entendu, à des préoccupations différentes. L’ancienne présidente d’une association raconte ainsi sa frustration après de nombreuses tentatives infructueuses pour faire venir à une réunion des locataires de la cité Tent City. Elle souhaitait rassembler les habitants pour faire pression sur un bar bruyant situé à côté. Personne ne s’est manifesté du côté de la cité, et de conclure : « Il y a un énorme fossé entre les gens comme moi et les gens là-bas. » Et pour illustrer ce fossé, elle souligne leur incapacité à faire pression sur la mairie, insinuant que des activités quelque peu illégales tendent aussi à les en éloigner.

Le contraste entre les intérêts et les rapports au quartier d’habitants si différents apparaît clairement lors d’un entretien réalisé avec un des seuls Noirs que j’ai croisés à une réunion d’association. Il se trouve que c’est le concierge d’un immeuble appartenant à PSI, l’association prévoyant d’acheter les trois fameuses maisons. Dans cet immeuble habitent déjà d’anciens sans-logis. Son poste le contraint à assister à ces réunions, ce qu’il fait sans intervenir à aucun moment, ni manifester l’enthousiasme et l’énergie des propriétaires. Lors d’un entretien plus tard, son emménagement dans le South End et son rapport au quartier ne sont commentés que sur le registre de la contrainte, à l’inverse de mes interviewés habituels. Avant de livrer un jugement essentiellement négatif, il ne répond qu’à demi-mot à ma question « Aimez-vous le South End ? », sur laquelle mes interviewés habituels aiment tant s’étendre. Le lieu où il habite est bien lié pour lui à son travail et au marché du logement, sur lesquels il a peu de prises.

Né en 1953 en Louisiane d’un père ouvrier, élevé dans une famille de huit enfants, il a migré vers le Nord à la recherche de meilleures conditions de travail, et pour fuir la ségrégation raciale du Sud. Il n’associe pas pour autant le South End à une quelconque diversité, mot d’ailleurs qu’il ne prononce à aucune reprise [3]. Non seulement il raconte que des insultes, et notamment le « N word » (renvoyant l’expression « nigger », qui désigne une des insultes les plus violentes adressées aux Noirs américains), lui ont déjà été adressées, mais il apprécie peu que des gays s’embrassent dans la rue. Surtout, les restaurants sont bien trop chers pour lui. C’est dans un bar plus populaire de Roxbury qu’il s’échappe, dès qu’il peut, pour jouer au billard avec son frère – les poolrooms d’antan ont définitivement disparu du South End.

La sociabilité des fundraisings ne brise que rarement l’entre-soi des associations de quartier. Tous ceux auxquels j’ai participé, généralement invitée par une enquêtée payant pour moi la contribution, s’organisent autour d’un buffet ou d’un repas, parfois d’un concert de jazz. Des rituels permettent de réaffirmer le statut social des donateurs : les ventes aux enchères (auctions), et notamment celles dites silencieuses (silent auctions), qui consistent à présenter les lots à gagner sur des tables. Les participants sont invités à inscrire sur une feuille de papier la somme qu’ils sont prêts à payer pour les acquérir ; le dernier inscrit emporte la mise. Les autres enchères, organisées par les associations les plus importantes (l’une d’entre elles fait régulièrement appel à un présentateur de télévision), ont des prix plus attractifs.

La diversité des associations du South End se retraduit toutefois dans le déroulement et l’assistance des fundraisings, les moins dotées et celles soulevant des enjeux moins consensuels comme la délinquance fonctionnent sur un mode plus militant, avec le soutien des propriétaires blancs les plus progressistes. Le fundraising d’un club de prévention me donne ainsi l’occasion d’entendre un discours clairement valorisant sur les jeunes des communautés noires et hispaniques du quartier. L’événement s’organise autour des œuvres d’art réalisées par des enfants et des adolescents avec des artistes du quartier, qui sont vendues aux enchères. La moitié de l’assistance, composée des enfants et de leurs parents, est noire, avec également une forte proportion d’Hispaniques. Plusieurs membres des associations de quartier y passent. Pendant l’enquête, je n’ai guère assisté à d’autres scènes où Blancs et non-Blancs se côtoyaient que ce soir-là.

Une gay friendliness sous conditions

Qu’en est-il maintenant de la mixité selon l’orientation sexuelle ? La présence des gays [4] fait partie de la mixité sociale vantée par les propriétaires, et on la retrouve au sein des associations de quartier. Cette intégration, que symbolise aussi le drapeau arc-en-ciel à l’entrée de quelques restaurants, ne touche qu’une fraction d’entre eux, les gays blancs fortunés. Néanmoins, elle donne lieu à des échanges et à une sociabilité commune, dans les espaces publics et privés, qui ne concernent pas, par exemple, ou en nombre très réduit, les Noirs des classes moyennes supérieures. Une certaine visibilité est même admise puisque les gays sont présents ouvertement en tant que tels.

Toutefois, cette sociabilité se déploie dans le cadre de lieux mixtes qui tranchent avec les espaces exclusifs comme les bars, certains commerces ou lieux associatifs qui ont joué un rôle majeur dans la vie homosexuelle urbaine du XXe siècle, et perdurent encore dans d’autres quartiers gentrifiés d’Amérique du Nord ou d’Europe. L’intégration à une gay friendliness excluant toute affirmation communautaire est bien mise en évidence par la trajectoire d’un habitant du South End et les possibles professionnels, résidentiels et biographiques qui se sont présentés à lui au cours de sa vie.

Steve Stanford, blanc, né en 1960, fils d’un petit entrepreneur et d’une femme au foyer, a grandi dans une petite ville du Massachusetts. Il part faire ses études à Boston et s’installe en 1982 dans le South End. « C’était un quartier identifié comme gay. C’était l’endroit évident où habiter pour un garçon gay s’installant à Boston. Et c’était abordable », raconte-t-il. Son déménagement dans le South End coïncide avec un engagement politique qui date du lycée, et qui le conduit à soutenir la carrière du premier homme politique ouvertement gay du Massachusetts : quand celle-ci s’écroule suite à un scandale, il se replie sur l’activité immobilière avant de travailler pour le maire Ray Flynn, puis de reconvertir son capital social dans l’activité plus lucrative du consulting. À la tête d’un think tank florissant, il gagne aujourd’hui 400 000 dollars par an et a renoncé à toute carrière politique. Marié à un homme au foyer et père de deux enfants asiatiques adoptés, il a aujourd’hui une sociabilité quasi exclusivement liée à sa vie familiale et fréquente, de fait, une majorité d’hétérosexuels. Quand je l’interviewe, un dimanche matin, son mari est en train de cuisiner des pancakes pour les deux enfants, et nous nous installons tous les deux dans le salon. Il n’est pas anodin que la personne qui me met en contact avec lui soit une des leaders de la défense du parc à chiens, plus récemment engagée dans l’association des parents d’élèves qui s’est constituée au sein d’une école publique du quartier. Le lobbying efficace de cette association traduit le plus grand investissement des parents dans le South End au fur et à mesure qu’il se transforme et apparaît plus adapté à la vie de famille. La multiplication de poussettes, ainsi que des magasins pour enfants renforce aussi la visibilité des jeunes parents. Ces transformations, qui irritent de nombreux gays, ne sont pas, dans le même temps, sans effet sur le cadrage subtil qui s’exerce sur leur présence dans le quartier.

Finalement, les gays, qui auraient pu s’engager dans une mobilisation collective et des actions de lobbying ancrées dans le South End, n’ont pas été, pour les gentrifieurs hétérosexuels, des concurrents potentiels dans l’appropriation du quartier. Il a donc été d’autant plus aisé, pour ces derniers, de développer une sociabilité et des engagements communs avec des gays de niveau socioéconomique élevé. Il n’en reste pas moins que cette intégration s’accompagne de formes subtiles d’exclusion, ou du moins d’une « assignation à la discrétion [5] », qui passe par l’absence de comportements considérés comme identitaires et/ou trop connotés sexuellement. Ces derniers sont relégués à des moments et dans des lieux ponctuels et moins visibles, tandis que le lieu de rencontre que constitue le parc à chiens autorise des formes de flirt analogues à celles des hétérosexuels, nous y reviendrons dans le dernier chapitre.

Cette intégration est favorisée par la présence plus importante de familles dans le South End à partir des années 1990, date à laquelle l’amélioration de la réputation du quartier et la prise en charge d’une école publique par un groupe de parents d’élèves blancs convainquent un nombre croissant de familles d’élever leurs enfants ici, et non pas en banlieue. Le rapprochement qui s’opère entre certains gays et hétérosexuels en termes de vie privée joue aussi un rôle important : à la fois par la présence de nombreux divorcés chez les seconds, et par l’investissement d’une conjugalité légitime (le mariage gay étant légalisé dans le Massachusetts en 2003) et familiale (en cas d’adoption d’enfants) par les premiers [6]. Le partage d’un style de vie reposant sur un fort niveau de consommation et un intérêt commun à mettre à distance certaines populations indésirables ont contribué à redéfinir la déviance sexuelle. Celle-ci est désormais moins liée à l’orientation sexuelle en elle-même – l’homosexualité n’étant un stigmate dans aucun discours (formel ou informel, explicite ou implicite) – qu’à des manières de l’afficher, à quoi s’ajoutent les clivages socioéconomiques et ethniques, ces deniers excluant les gays ni blancs ni aisés. Aujourd’hui, les gentrifieurs hétérosexuels affichent une attitude bienveillante mais toujours vigilante, qui transparaît lors d’une réunion à laquelle j’assiste.

Contrôle de la visibilité gay : la négociation de la Gay Pride

Un groupe de préparation de la Gay Pride est venu soumettre à une association de quartier le projet de faire passer, cette année-là, la marche dans le South End. Le groupe comprend un Français installé à Boston. Lors d’une conversation que nous avons plus tard, il m’explique : « Eux, c’est vraiment les plus chiants. » Pendant la réunion, le ton n’en est pas moins policé et respectueux. Après la présentation des deux représentants de la Gay Pride, plusieurs questions détaillées et assez pointilleuses sont posées sur un ton sérieux et sévère : l’un d’eux souligne que, les dernières années, les camions de nettoyage ne sont passés que le lendemain. Un autre annonce : « J’ai trois questions à poser et un commentaire à faire. » Le fait qu’il s’agit de l’association de quartier la plus puissante du South End explique sans doute les formes mises dans l’examen de la demande.
Si celle-ci est considérée avec professionnalisme, un accord unanime se dessine rapidement en faveur du parcours dans le South End, et la permission est donnée sans même avoir besoin de passer au vote. Outre le caractère gay friendly qui fait partie de l’identité des gentrifieurs du South End, outre le contrôle qu’ils ont pu mettre en scène lors de cette réunion, il semble bien que plusieurs membres de l’association aient été sensibles aux bénéfices commerciaux du passage de la Gay Pride par le South End. Au final, plusieurs hétérosexuels se joignent au cortège, tenant la banderole de l’association, et rendant publique leur participation sur leur site Internet.

La vie qui s’est développée autour d’un immeuble de lofts de Washington Street témoigne de la recomposition de ces frontières sociales. Depuis 1999, il accueille, dans ses 98 unités, plusieurs dizaines d’habitants arrivés au même moment dans la zone dernièrement rénovée. La réputation tangente du lieu favorise les rencontres entre les propriétaires et la mobilisation au sein de l’association de quartier. Des fêtes sont périodiquement organisées sur le toit l’été, autour de barbecues, où se rencontrent les habitants de l’immeuble et leurs amis. Surtout, le parc, situé en face, et, en son sein, le parc à chiens, sont des hauts lieux de sociabilité : c’est là qu’on lance les invitations informelles aux soirées.

Se pressent alors dans les dîners retraités, jeunes couples et gays, les premiers venus de banlieues résidentielles se mêlant souvent pour la première fois dans un cadre privé à une population aussi bien homosexuelle qu’hétérosexuelle. 20 % des unités ont été vendues à des prix inférieurs au marché. Des artistes qui ont pu, dans le cadre de cette programmation mixte, accéder à la propriété, participent aussi à cette animation – même si les moins fortunés d’entre eux vivent parfois dans la violence symbolique les décalages économiques faramineux que génère l’arrivée de propriétaires toujours plus riches.

La violence subie par ces « autres », artistes et gays, relativement bien acceptés, voire valorisés pour la diversité qu’ils représentent, affleure dans les propos d’un homme célibataire, propriétaire d’un appartement mais connaissant une situation professionnelle précaire. Ses regrets du South End des années 1980 expriment sans doute une nostalgie de l’insouciance et des fêtes de sa jeunesse ainsi que ses difficultés économiques actuelles, d’autant plus difficiles à supporter sans doute qu’il vit dans un quartier toujours plus riche. Mais ses sentiments ont aussi à voir avec la disparition d’une certaine visibilité et l’affaiblissement du rôle de la sexualité dans l’identité gay. Se plaignant de l’ostracisme que subissent aujourd’hui les peu respectables drag queens de la Gay Pride, il raconte qu’on lui a un jour conseillé de se marier et d’avoir des enfants : « Un mec célibataire, ça fait peur », conclut-il. Comme le souligne ce témoignage, l’intégration gay friendly n’est pas valorisée unanimement. Les clivages perdurent, mais de façon euphémisée. Certains expriment un ralliement au « mélange », et un refus du « ghetto gay ». Ce résident homosexuel, consultant en urbanisme, membre de son association de quartier, et qui habite le South End depuis 1977, m’explique :

« Je n’aimerais pas que ce soit un ghetto gay. Parce que ce n’est pas normal. Ça ne correspond pas à la société telle qu’elle est. Bien sûr je veux être dans un quartier tolérant, un quartier où un couple de lesbiennes, où deux hommes gay peuvent marcher dans la rue et se tenir la main s’ils en ont envie. […] On voit de plus en plus de familles avec enfants ici, je pense que c’est tout simplement merveilleux.  »

Mais d’autres voix se font entendre, qui montrent que des gays nostalgiques d’un South End plus communautaire peuvent aussi se faire les défenseurs d’un quartier où les habitants à faibles revenus étaient mieux acceptés. Ainsi Steve, le consultant gay aujourd’hui père de famille, s’emporte-t-il contre les résidents hostiles au projet de Pine Street Inn et défend la présence d’anciens sans-logis dans le quartier. Il raconte comment, lui, a toujours apprécié de voir les hommes accueillis par les associations de réinsertion (des anciens toxicomanes, d’anciens détenus) traîner sur les trottoirs ou sur les marches des immeubles. En accompagnant son propos d’un clin d’oeil, il fait clairement comprendre que, malgré son intégration à la sociabilité hétérosexuelle du quartier, il regrette la disparition d’un mode de vie fait de dragues et de rencontres éphémères, même si c’est avant tout son parcours biographique et sa vie familiale actuelle qui l’en ont éloigné.

L’opposition la plus visible des gays à cette gay friendliness des classes supérieures provient d’un blog, The South End is Over. Son auteur anonyme y publie une série de pamphlets ironiques sur les yuppies, leurs appartements de luxe (luxury condos), leurs bottes Ugg et les cuisines en granite et acier. À noter ici que l’incarnation du yuppie honni est très genrée ; il s’agit avant tout des femmes, et plus précisément de mères.

Café au lait de soja et poussettes de luxe : The South End is Over !

La scène commerciale concentre les critiques de l’auteur du blog : les cafés sophistiqués de type latte au lait de soja, les tomates « chair de bœuf » (heirloom tomatoes) à plus de 5 dollars la livre, les omelettes au foie gras à 50 dollars, le développement des voituriers sur les artères du quartier mais aussi SoWa, zone artistique du South End labellisée ainsi par imitation du SoHo de New York [7]. Ses critiques visent très souvent les familles, mais beaucoup plus les mères que les pères, à travers la place imposante et bruyante que prennent pour lui les bébés et les poussettes (de luxe) dans les cafés. Ces femmes symbolisent l’attitude désinvolte et sans-gêne qu’il dénonce chez des yuppies qu’il voit tout juste arrivés de leurs banlieues. Les articles publiés sur ce site sont par ailleurs ponctués de remarques sur la normalisation des comportements qu’opèrent, à ses yeux, les couples hétérosexuels :
« Je dînais dehors avec cinq autres hommes gay l’autre soir. On se disait au revoir, et comme tous les gays partout, chacun de nous s’est donné une accolade et un baiser de bonne nuit. On a été atterrés par l’expression choquée de ces “branchés” avec leurs bottes Ugg, qui nous regardaient derrière les vitrines de Butcher Shop. À voir les regards sur leurs visages typiquement “banlieues/Back Bay/Beacon Hill”, on aurait dit qu’on s’était fait une pipe collective bien sexy. Je me souviens qu’il n’y a pas si longtemps un baiser de bonne nuit entre deux homos dans le South End était de rigueur, et ne choquait personne. En fait, avant Butcher Shop, il y avait au même endroit un super petit restaurant gay “Rave”, et avant cela, un café gay qui s’appelait “Mildred’s”. »
Ce site a un écho tel, malgré l’anonymat dans lequel reste son auteur, que le South End News lui consacre un article en 2009 – la même année toutefois que la fermeture du blog.

P.-S.

La couverture du livre, la photo reproduite ici, ainsi que toutes celles du cahier central sont de David Binder. Voir, plus généralement, son travail sur son site.

Notes

[1] Sylvie Tissot, « Reconversions dans la politique de la ville : une profession militante ? », in S. Tissot (dir.), Les Reconversions militantes, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2005, p. 121-138.

[2] M. Small, Villa Victoria, op. cit., p. 116.

[3] Sur les différents usages du terme diversity et les autres mots d’ordre que privilégient des mouvements de locataires noirs comme celui des « droits » : Ellen C. Berrey, « Divided over Diversity. Political Discourse in a Chicago Neighborhood », City & Community, vol. 4, n° 2, 2005, p. 143-170.

[4] Le South End fait partie des deux quartiers de Boston caractérisés par une « très forte concentration » de gays (G. Gates et J. Ost, The Gay and Lesbian Atlas, op. cit.). Le pourcentage de ménages non formés de familles est d’ailleurs nettement plus élevé que sur l’ensemble de la ville : 67,6 % dans le South End (contre 51,9 % à Boston).

[5] Marianne Blidon, « Entre visibilité et invisibilité, les formes spatiales gays dans la ville », in La Forme en géographie, 2006, p. 59-63.

[6] Il est aussi possible que le recours au milieu communautaire s’avère moins nécessaire pour des gays de niveau socioéconomique élevé que pour des individus plus modestes. Philippe Adam, « Bonheur dans le ghetto ou bonheur domestique ? Enquête sur l’évolution des expériences homosexuelles », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 128, 1999, p. 56-72.

[7] « Je pense qu’il est grand temps de dire aux gens ce que veut vraiment dire SOWA : Severly Overpriviledged White Assholes (des Connards Blancs Gravement Sur-privilégiés) », article posté le 16 octobre 2006. Sur SoWa, voir le quatrième chapitre.