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Les entrepreneurs de diversité

Les bons voisins et la mixité sociale (Partie 2)

par Sylvie Tissot
18 janvier 2012

La bourgeoisie se regroupe en général dans les beaux quartiers. Mais une fraction d’entre elle goûte aussi la mixité sociale. Avocats, consultants ou cadres supérieurs du privé viennent cohabiter avec des ménages des classes populaires, dans des quartiers naguère inimaginables pour eux. Sylvie Tissot a mené une enquête auprès de riches habitants du South End à Boston vivant aux alentours de cités d’habitat social, mais organisant soigneusement cette proximité, dans le cadre d’une « diversité » appréciée mais bien ordonnée. Nous publions ici en trois partie un chapitre de ce livre : De bons voisins, Enquête dans la bourgeoisie progressiste. Après avoir analysé les discours sur la mixité sociale, (Partie I : Ce que l’amour de la diversité veut dire), la deuxième partie revient sur ce qui est fait au nom de la diversité. Pour les plus mobilisés, il s’agit d’en transmettre le goût aux nouveaux arrivants en en présentant une image rassurante. L’enquête dans ce quartier des Etats-Unis montre comment, avec l’arrivée de ménages fortunés dans un quartier populaire, une élite locale peut s’imposer sur la base d’un objectif clair : l’organisation pacifiée de la coexistence sociale, instaurant un contrôle sur tous ceux qu’il s’agit de transformer en « bons voisins ».


Photo de David Binder

Combats pour la diversité

La défense de la mixité sociale est indissociablement une bataille pour la promouvoir et pour maintenir le pouvoir de l’organiser. C’est ce que montre l’issue de la bataille qui oppose les habitants luttant contre l’aménagement de logements pour anciens sans-logis dans leur rue et ceux le défendant au nom de la diversity. En dépit de la pétition lancée par les premiers, l’association caritative va finalement acheter les trois maisons contiguës. Certes, elle finira par négocier et vendre une des trois maisons au prix du marché, mais il reste que le droit pour une association caritative de faire l’acquisition d’immeubles et d’y loger des populations à faibles revenus s’est vu réaffirmé.

Pour cela, des habitants se sont engagés dans un combat sans répit : pétitions, tribunes, réunions, listes de diffusion sur Internet, fabrication de pins vendus dans la rue et offerts au maire, aux élus et à diverses personnalités… Le temps et l’énergie ne sont pas comptés pour combattre la position qualifiée d’égoïste des résidents hostiles à l’opération. Dans le même temps, et paradoxalement, ce dévouement offre à la communauté des propriétaires blancs l’occasion de réaffirmer leur pouvoir sur l’organisation de cette diversité, comme le montrent les négociations entre les parties en présence.

En 2007 et 2008, ces négociations, auxquelles les défenseurs de la diversité participent activement, vont faire évoluer le projet. Considérant que les inquiétudes sont légitimes, ils s’attachent d’abord à rassurer les résidents en colère en insistant sur les critères de sélection appliqués par l’association aux futurs locataires. Ils insistent ainsi sur l’examen strict des casiers judiciaires auquel Pine Street Inn procédera et sur l’exclusion des candidats ayant commis des crimes sexuels.

On ne cesse de réaffirmer la nécessité d’encadrer ces populations, qui sont pourtant des personnes majeures et pour un certain nombre ont un emploi. Un document de onze pages rédigé par PSI et diffusé lors d’une réunion publique revient sur la taille des bâtiments, le filtrage des résidents et leur encadrement. L’association détaille la liste des salariés chargés de cet encadrement (conseillers, concierges) et annonce que les visites seront strictement contrôlées :

« Tous les invités et les visiteurs doivent signer à leur arrivée et à leur départ, avec la date et l’heure, dans le registre des invités. Il n’y a aucune exception à cette règle. Les invités et visiteurs restant la nuit sont autorisés, à la condition que cela soit notifié à l’avance au concierge de l’immeuble. Aucun invité ou visiteur n’est autorisé à rester plus de trois nuits sur une semaine donnée. »

Des gages sont ainsi donnés aux résidents préoccupés par la visibilité des locataires dans l’espace public, comme l’habitant évoqué ci-dessus pour ses propos sur les Noirs et qui, dans un entretien avec une journaliste, exprime sa crainte que les trois immeubles « définissent vraiment la rue [1] ». Comme on peut le lire dans le document visant à rassurer les propriétaires, « les résidents sont autorisés à s’asseoir sur les marches, mais pas à se rassembler devant les immeubles de la rue. Il est interdit de fumer sur les marches et autour de la porte d’entrée ». Plutôt que de simples locataires soumis aux règles du droit commun, les futurs résidents des trois immeubles sont considérés comme des personnes nécessitant une surveillance.

Surtout, et c’est le plus important, les négociations aboutissent à une diminution notable du nombre d’occupants, au nom d’une préoccupation initialement mise en avant par les opposants, la « densité ». Justifié par la volonté d’améliorer les sanitaires et donc d’accroître la taille de chaque logement, le nombre de locataires chute en effet de 45 à 37, puis à 30. Même si cette option suscite des protestations au sein du groupe soutenant les sans-logis, celui-ci se rallie à l’idée d’un mélange nécessaire et souhaitable au sein des futurs habitants : les trois immeubles doivent finalement loger 25 % de résidents situés au-dessus de 60 % du revenu médian (c’est-à-dire gagnant à peu près 36 000 dollars par an).

Comme on peut le lire sur la liste de diffusion le 28 juin 2008, il s’agit de personnes susceptibles de « favoriser l’intégration économique dans le quartier. Cela apporte aussi un équilibre dans la maison en ajoutant un groupe plus sociable, plus apte à participer aux projets du quartier, et capable de servir d’intermédiaire entre les résidents les plus pauvres, qui tendent à rester entre eux, et le reste du quartier ».

On comprend alors l’étendue du soutien apporté à la cause de la diversité. Les membres les plus éminents des associations de quartier et autres groupes locaux ont en effet signé la pétition. Brian Hanson, par exemple, figure respectée nous l’avons vu, et malade à cette époque, fait une apparition à une réunion avec sa femme. Des habitants qui se sont avérées hostiles à la construction de logements sociaux dans les années 1970 et 1980 soutiennent également Pine Street Inn. De son côté, une habitante de la cité Villa Victoria participe à la mobilisation. Le leader Mel King et le député noir Byron Rushing sont présents à la première réunion. Mais les propriétaires blancs forment la quasi-exclusivité des combattants, qui pensent la diversité comme une valeur dont « nous » faisons preuve par rapport à « eux ».

Du conflit qui divise les protagonistes se dégage en effet un présupposé commun aux deux camps : la nécessité d’une répartition équilibrée des populations dans l’espace et la légitimité de la community réduite au groupe des propriétaires blancs à décider de la mixité sociale sur son territoire – même si la définition de cette dernière fait l’objet de luttes. Le terme de densité, qui mêle revendication écologique et présupposés « sociologiques », signale en effet un principe clair : celui de l’équilibre nécessaire des populations dans l’espace, en fonction de leur statut social et de leur origine « ethnique ». On voit par ailleurs comment le combat pour la diversité met en scène des populations « autres », dont il s’agit d’organiser la juste répartition et le contrôle. Certes, ces « autres » ne sont pas les locataires menaçants décrits par les premiers pétitionnaires. Mais au pauvre oisif et dangereux est opposé le pauvre méritant. Le souci de bien marquer cette division en traçant les contours des populations assez légitimes pour être aidées transparaît dans une discussion sur le pins, lors d’une réunion. Un premier slogan est discuté, « All are welcome », auquel s’opposent plusieurs participants : il ne faudrait pas qu’on puisse croire qu’ils défendent les délinquants et les violeurs, expliquent-ils.

Plus largement, un argument est constamment répété pour soutenir la cause de la diversité : les locataires actuels des trois maisons (des hommes en cure de désintoxication) sont gentils, serviables : pourquoi leurs successeurs ne le seraient-ils pas ? Ils participent à l’opération annuelle de nettoyage du quartier, cuisent les hamburgers pour le pique-nique de l’association. « They blend in » (ils se fondent) est l’expression d’usage, à quoi s’ajoute l’idée qu’on ne remarque même pas, en passant dans la rue, que ces immeubles sont « différents ». La nécessité de maintenir sur place des populations à faibles revenus s’accompagne d’efforts constants pour limiter leur visibilité. C’est, nous le verrons, mais selon des modalités et sur la base d’interactions différentes, une logique comparable qui prévaut dans le rapport aux gays.

Socialiser à la diversité

Dans la continuité de la rénovation urbaine, cet épisode montre bien comment se sont imposées des formes institutionnalisées de négociation des affaires du quartier, pilotées par un groupe restreint. Cet engagement rationnel dans la chose publique s’est greffé sur la figure du « pionnier » pour produire une identité militante très particulière. C’est celle du résident responsable, celui qui, au nom de la « mixité sociale » – et grâce à l’ambiguïté du terme –, prend en charge collectivement le devenir du quartier, y compris les appréhensions légitimes ressenties par certains.

Cela implique de contrôler (et, s’il le faut, combattre) les populations qui peuvent menacer les intérêts immobiliers, mais aussi de mettre en forme, chez les nouveaux habitants, la peur de l’autre en la retournant en fierté aventurière et en engagement altruiste. Il y a tout un travail d’apprentissage d’un habitus particulier, celui du résident responsable, soumis à certaines règles de cohabitation et de tolérance, ouvert à la discussion et reconnaissant le droit de tous (quels que soient sa race, son sexe, sa classe sociale ou son orientation sexuelle) à y participer, à condition de respecter les cadres formels de la discussion policée.

Ces « entrepreneurs de morale » se distinguent par un registre particulier, celui du juste milieu, de la bonne volonté et de la conciliation, typique des habitants qui s’engagent aux côtés du foyer de sans-logis. Ces derniers s’attachent à organiser une série de réunions, dont l’objectif est d’atteindre un compromis autour d’une mixité sociale négociée, sous-tendu par la croyance dans une gestion technique des conflits. Pendant la polémique soulevée par PSI, un professional facilitator est embauché pour animer une rencontre publique et favoriser le dialogue. Lors d’une réunion, le discours de l’ancien leader Mel King est écouté, mais aucune de ses propositions n’est reprise. En dépit de son passé radical, il est devenu une personnalité respectée en tant que figure « historique » ayant joué un rôle important à Boston. En 2007, une association de quartier lui octroie même un prix : alors qu’il incarnait pour nombre de ses membres, notamment les plus anciens, l’ennemi politique par excellence, la cérémonie traduit la dépolitisation brutale que subit l’ancien leader, désormais dépourvu des appuis militants qui existaient jusqu’aux années 1980. Son invitation à aller manifester devant la mairie, ou encore son appel à simplement ignorer les habitants hostiles aux sans-logis, pour lequel il exprime le plus grand mépris, ne sont pas repris.

Plus généralement, les défenseurs de la diversité accueillent avec froideur tout propos dévalorisant trop abruptement la position adverse : le blog d’un ancien résident gay consacré à dénoncer la gentrification et les yuppies appelé The South End is Over fait l’objet d’une vive réprobation. Les messages envoyés sur la liste d’information du groupe mobilisé commentent dans des termes plutôt hostiles sa tribune enflammée concernant l’affaire des trois maisons à vendre. Non pas que, dans les conversations privées, les opposants ne soient traités de noms d’oiseau. Mais publiquement, le registre du compromis est prégnant, qui implique de considérer comme légitime toute expression venant des habitants. Cela est d’autant plus important que la distinction entre deux positions extrêmes permet toujours de se situer, avec une certaine marge de manœuvre, au niveau du juste milieu « raisonnable ».

Ce rôle visant, selon le terme consacré, à « mend fences » (renouer le dialogue, réconcilier) participe de l’évitement du conflit qui caractérise la culture des classes moyennes supérieures qu’a étudiée Michèle Lamont. Cette attitude autorise un certain mode de gestion des clivages sociaux et raciaux, toujours particulièrement profonds dans la société étasunienne. Plus qu’une simple political correctness, la « correction sociale » (social correctness) ainsi promue à travers certaines normes linguistiques et comportementales vise à réguler d’une certaine manière les relations sociales. Cela passe, comme l’explique Éric Fassin, par un effort pour « maîtriser la forme de l’échange entre individus et groupes, en protégeant l’identité des uns et des autres [2] ». De fait, il n’y a pas seulement euphémisation sur la base d’une rhétorique occultant tous rapports sociaux inégalitaires ou relations de domination. Cette rhétorique implique la reconnaissance de l’autre, l’autre étant toutefois invité à faire de même et adhérer à ce cadre pacifié de l’échange. La formule consensuelle chez les propriétaires blancs du South End, « rendre à la communauté » (give back to the community [3]), traduit bien cet engagement dans un échange régulé et réciproque. Des lieux extérieurs au South End permettent d’exprimer et de faire avancer cette « correction sociale ». Plusieurs enquêtés participent ainsi à des sessions de discussions interraciales. D’autres, protestants et juifs, sont membres de la Greater Boston Interfaith Organization, une association progressiste qui cherche à promouvoir, dans un cadre œcuménique, les liens entre les communautés religieuses et ethniques de la ville, et milite pour un certain progrès social.

L’ethos des résidents fortunés acquis à la diversité passe en effet par un attachement à la gestion des tensions en les déminant et en en faisant disparaître toute dimension trop ouvertement conflictuelle. La diversité, définie – nous l’avons vu – comme une cohabitation de groupes différents harmonieuse et bénéfique pour tous, est ainsi présentée comme un objectif extraordinaire et enviable, mais qui exige, pour être atteint, la bonne volonté de tous. Se constitue et se transmet « une combinaison particulière de voisinage et d’autodéfense », explique Elijah Anderson. Cet ethos du « bon voisin » implique bien, comme l’écrit le sociologue, une véritable ouverture à l’autre : un « ethos du quartier et un script social [qui] exigent d’être convenable et tolérant envers autrui [4] ».

Mais le présupposé de départ reste que cette mixité sociale constitue, pour tout propriétaire nouvellement installé dans le quartier, une réalité difficile à supporter, qui exige un apprentissage : « Bien sûr, certains habitants n’aiment pas l’Armée du Salut et le foyer de réinsertion. Mais ils viennent généralement participer aux opérations de nettoyage. […] Une mission des associations de quartier, c’est de surmonter ce fossé, c’est de faire en sorte que des gens parlent à des gens à qui ils ne parleraient jamais », explique cette habitante du South End, très active dans son association de quartier et dans l’organisation de divers fundraisings pour des associations caritatives. L’objectif est de convaincre les nouveaux venus des avantages de cette ouverture en termes de régulation et de défense collective des intérêts.

Ce rôle d’intermédiaire, de promoteur du juste milieu, implique tout un savoir-faire. Il faut aider les nouveaux résidents à faire l’apprentissage de la mixité sociale tout en étant de « bons voisins, […] ces aimables membres de la communauté qui respectent les limites, prennent soin de leurs maisons et ne s’immiscent pas dans les affaires intimes de leurs voisins, [qui] se plient aux normes sociales bien établies qui incluent des marques quotidiennes de gentillesse et d’hospitalité [5] ». Installation d’une terrasse sur un toit, travaux de façade, mais aussi infractions aux règles (des ordures qui ne sont pas déposées au bon endroit ou au bon moment, une crotte de chien qui n’est pas ramassée), tout cela est rigoureusement surveillé. Assumées par un groupe restreint, conscient de sa mission, ces tâches viennent renforcer l’identification à un esprit « pionnier ». Ce sont en effet toujours quelques membres, entre cinq et une vingtaine selon la taille des associations de quartier, qui assument une charge de travail non négligeable : préparer et animer les réunions, assister à d’autres réunions au niveau de la ville, notamment les auditions publiques organisées par la municipalité, répondre aux innombrables courriels envoyés par les habitants…

Cette légitimité prend sa source dans un registre managérial et quasi professionnel que l’on retrouve chez plusieurs présidents : il sont souvent retraités, ou il s’agit de femmes travaillant à mi-temps, ou chez elles, ou encore sans activité professionnelle mais fortement diplômées. Comme dans les associations des banlieues cossues, se côtoient avocats, lobbyistes, promoteurs immobiliers, cumulant ressources économiques et capital social. Un ancien président de Union Park a un bureau dans sa maison, et y stocke et classe de manière méticuleuse les dossiers relatifs à la vie de quartier. Son bureau, sur lequel il a déposé une photo de lui entouré par le couple Bill et Hillary Clinton, signale une intense activité. La présidente de la plus grande association du South End a envisagé, à l’instar de celles de Back Bay ou Beacon Hill, d’embaucher une secrétaire.

Mais la référence à la community s’imbrique fortement au registre technique [6]. L’affaiblissement des localités autonomes comme cadre de vie des Américains sous l’effet de la croissance urbaine n’a en effet pas mis fin à cette figure, toujours forte, du citoyen investi dans son environnement proche. De nombreux résidents ont ainsi hérité de leurs parents, actifs dans leur paroisse, au sein de l’association des parents d’élèves ou encore dans les associations de scouts, de dispositions qui vont s’actualiser dans le South End. Toute une tradition d’engagement local peut ainsi perdurer au cours des générations en dépit, parfois, de fractures idéologiques et générationnelles fortes. Tel est le cas de ce résident du South End, né en 1959, fils d’un ouvrier, consultant en urbanisme, qui vit avec son partenaire, agent immobilier. Gay, il a adhéré à l’association de quartier à son arrivée en 1977 ; il est aussi membre du conseil d’administration d’un foyer d’accueil pour sans-logis. Il explique :

« Mes parents sont des gens engagés. Même si je pense que je suis très différent de mes parents [il rit], idéologiquement… Ils sont à un bout, je suis à l’autre ! Ils ont toujours… c’est presque héréditaire maintenant, c’est dans nos gènes qu’il faut s’investir dans sa communauté ! »

Un engagement féminin ?

Cette gestion singulière de la diversité sociale a pour pendant une organisation genrée tranchant avec la figure traditionnelle de la femme active dans sa communauté, mais cantonnée à l’église et aux associations de parents d’élèves. Les associations de quartier du South End organisent des activités philanthropiques traditionnelles, qui consistent en des dons d’argent à des associations caritatives et des visites de bienfaisance, avant tout prises en charge par des femmes. Plusieurs d’entre elles vont régulièrement servir des repas, qu’elles préparent souvent elles-mêmes, à des sans-logis.

Néanmoins, ces dévouements ne reproduisent qu’imparfaitement les clivages de genre. Certes, les hommes sont davantage tournés vers les négociations avec la mairie et la gestion des projets immobiliers. Et le partage des tâches selon le sexe s’accompagne parfois d’une variation des intensités militantes, très claire au sein de ce couple.

Lui est architecte, membre du bureau de l’association et responsable d’un comité. Sa femme est professeure de musique. Sans enfants, ils ont quitté la maison qu’ils habitaient dans une zone rurale proche de Boston pour déménager en centre-ville en 1998 : ne connaissant personne dans le quartier, ils assistent assidûment aux rencontres organisées par leur association ainsi qu’au bal de la Société historique. Aux positions tranchées du mari s’opposent l’indécision, la timidité et le refus du conflit de sa femme : « Je peux donner mon opinion, et si vous la voulez, c’est bien. Si vous n’en voulez pas, OK  », m’explique-t-elle. Le rôle prééminent de son époux contraste avec son investissement à elle dans les tâches moins valorisées et peu visibles. Elle participe généralement à l’organisation de la soirée de fundraising : « Je m’occupe toujours des décorations, ou alors mettre des annonces dans les journaux. » Lors d’une mobilisation contre un projet immobilier, elle fait signer une pétition dans la rue et distribue des tracts dans les boîtes aux lettres.

La vigueur des clivages de genre m’a frappée à d’autres occasions. Notamment quand j’écoutais cette ancienne présidente d’une association de quartier m’expliquer pourquoi elle avait cédé la place : « je n’aime pas la politique ». Je n’ai pu m’empêcher de comparer son retrait face aux enjeux de pouvoir avec l’attitude assurée, cynique, voire manipulatrice, de deux autres habitants. Le plaisir que ces hommes prenaient tous deux à mettre au jour pour moi, autant qu’à en jouer, les intérêts personnels et les rapports de force, m’apparaissait particulièrement genré.

Mais cette répartition classique des tâches et des attitudes apparaît dans le même temps subvertie. Plusieurs femmes s’affirment avec force, et parmi elles certaines très éloignées du profil de la femme au foyer, qui reconvertissent des compétences professionnelles dans leurs engagements associatifs. Pour certaines arrivées dans le South End suite à des ruptures biographiques (divorces, séparations), elles sont souvent animées d’une volonté de reconstruire une vie privée et des liens sociaux en dehors des cadres conjugaux, familiaux et hétéronormés.

Durant les dernières décennies, et d’une façon marquée durant la deuxième moitié des années 1960, le taux de divorce a considérablement augmenté aux États-Unis [7]. Pour ces femmes vivant seules qui sont en nombre croissant, le quartier gentrifié permet de rompre avec une atmosphère par rapport à laquelle elles sont souvent en décalage dans de nombreuses banlieues résidentielles [8]. En 2000, le pourcentage de personnes vivant seules est ainsi particulièrement élevé : 49,2 % dans le South End contre 37,1 % pour l’ensemble de Boston, et en augmentation (il était de 44,3 % en 1990 dans le South End). Les quartiers centraux et la vie associative qui s’y déploie offrent des ressources matérielles, comme l’a souligné la littérature sur la gentrification, mais aussi sociales et affectives [9].

Des célibataires de 50 ou 60 ans, pas nécessairement prêtes à occuper un rôle secondaire, ni limité au pôle « social », constituent ainsi une figure importante parmi les propriétaires du South End. Leur mobilisation repose sur des formes de dévouement dont l’intensité semble, chez certaines, proportionnelle à l’affirmation personnelle que peut générer la rupture avec des liens conjugaux oppressants et la surcharge de travail domestique.

Cette femme, qui s’engage activement dans le combat pour la mixité sociale dans le South End, en est un exemple. Née en 1946, petite-fille d’immigrés juifs russes, fille d’un avocat et d’une institutrice, grandie à New York, titulaire de deux masters, elle a fait une carrière dans les relations publiques puis dans l’administration des impôts. Séparée de son mari avocat, semi-retraitée, elle a acheté un appartement dans le South End en 1998. Certaines dispositions militantes (en partie héritées de ses parents, très impliqués dans les associations communautaires juives) sont actualisées trente ans après sa fréquentation des campus de Manhattan, en ébullition au moment de la guerre du Vietnam. À la fin des années 1990, elle est alors à la recherche d’une vie alternative à celle, tournée vers l’espace domestique et la vie conjugale, qui a été la sienne dans une banlieue résidentielle de Boston. Amatrice de jazz et collectionneuse de folk art (qui désigne, en opposition avec les fine arts, ou beaux-arts, un mouvement d’artistes autodidactes), elle a un goût prononcé pour la différence et le mélange culturel. Elle soutient activement Barack Obama aux élections présidentielles de 2008, et n’hésite pas à se dire liberal, et même un brin radical. Membre d’une congrégation juive progressiste dont le rabbin est gay, farouche militante de la mixité sociale, elle tente de traduire ce mot d’ordre en actes : par une sociabilité ouverte sur des horizons culturels différents, par des voyages et par sa participation à des sessions interraciales organisées à Boston.

Affirmant une vie sociale, amicale et amoureuse affranchie des cadres conjugaux, elle est toujours en quête de rencontres. Omniprésente, avec son chien, dans les rues du quartier, elle est une cliente fidèle des restaurants qui ne cessent d’ouvrir, où elle dépense des sommes conséquentes, marquant par là non pas seulement un statut social mais aussi une rupture avec les tâches domestiques qui lui incombaient naguère. Elle est résolument engagée dans un travail « de terrain », faisant signer les pétitions et allant solliciter les passants pour participer aux fundraisings des associations caritatives. Depuis que la gay pride passe par le South End, elle installe une table devant chez elle pour saluer la marche. Profondément choquée par la pétition des riverains, habitant à quelques mètres des immeubles controversés, elle a soutenu activement Pine Street Inn, prenant la tête du groupe constitué à cet effet, et se brouillant à cette occasion avec un de ses proches amis.

Lire la troisième partie.

P.-S.

La couverture du livre, la photo reproduite ici, ainsi que toutes celles du cahier central sont de David Binder. Voir, plus généralement, son travail sur son site.

Notes

[1] Témoignage recueilli par Linda Rodriguez dans « Nightmare on Upton Street », South End News, 20 mars 2008.

[2] Éric Fassin, « La chaire et le canon : les intellectuels, la politique et l’Université aux Etats-Unis », Annales E.S.C., n° 2, mars-avril 1993, p. 265-301.

[3] Maud Simonet, Le Travail bénévole. Engagement citoyen ou travail gratuit ?, Paris, La Dispute, 2010, p. 61-66.

[4] E. Anderson, Streetwise, op. cit., p. 253.

[5] R. Wuthnow, Loose Connections, op. cit., p. 37.

[6] S’il prend sa source dans la figure du citoyen décrit comme le town father, ce référent connaît au cours des siècles de multiples réappropriations et reformulations, et il reste présent, même étroitement mêlé à des formes prononcées d’individualisme (R. N. Bellah, Habits of the Heart, op. cit.).

[7] Il est passé de 2,5 pour 1 000 en 1965 à plus de 5 pour 1 000 à partir de 1976. Le nombre de divorces par mariage est passé de 1 sur 4 à 1 sur 2 (James Patterson, Restless Giant. The United States from Watergate to Bush v. Gore, Oxford, Oxford University Press, 2005).

[8] M. P. Baumgartner, The Moral Order of a Suburb, New York, Oxford University Press, 1988 ; Laura Miller, « Family Togetherness and the Suburban Ideal », Sociological Forum, vol. 10, n° 3, 1995, p. 393-418.

[9] Damaris Rose, « Economic restructuring and the diversification of gentrification in the 1980s : a view from a marginal metropolis », in John Caulfield et L. Peake (éd.), City Lives and City Forms : Critical Research and Canadian Urbanism, Toronto, University of Toronto Press, 1996, p. 131-172 ; Liz Bondi, « Gender, class and gentrification », Environment and Planning D, 1999, 17, p. 261-282 ; Neil Smith, The New Urban Frontier. Gentrification and the Revanchist City, Routledge, 1996, p. 98-101.