Accueil du site > Des mots importants > Laïcité > Marche à l’ombre

Marche à l’ombre

Vêtement, territoire, population

par Pierre Tevanian
8 mai 2015

Du principe de laïcité réduit au rang de dress code, épisode 712 : ce n’est plus, depuis maintenant une décennie, en une séparation des autorités politiques et religieuses que consiste le principe de laïcité, mais en une séparation de toute la politique (entendue en son sens le plus large de présence visible dans l’espace public) et de la religion, mais pas toutes (puisqu’est ciblée, dans chacune de ses manifestations, individuelles ou collectives, la religion musulmane). Ou, plus basiquement encore, en une séparation des cheveux et du tissu. Et comme ni la mécanique raciste ni les logiques de guerre ne s’interrompent d’elles-mêmes, la laïcité est en passe de devenir aussi, en de multiples initiatives locales aussi bêtes que méchantes et brutales, et en attendant un grand débat national, un principe de séparation de la jambe et de la jupe... Ce qui, nous allons voir comment, peut rappeler quelques chansons déjà un peu anciennes...

Durant sa période la plus inspirée, qu’on peut situer approximativement dans les années 1975-1980, Renaud s’était inventé un beau personnage de « loubard » solitaire et dépressif, nihiliste, teigneux et paranoïaque, dont l’expression la plus pure fut donnée dans Société Tu M’Auras Pas et Où C’est Que J’ai Mis Mon Flingue ? [1] ou, sur le mode de l’autodérision, dans des chansons à la fois amères et très drôles comme Je Suis Une Bande De Jeunes À Moi Tout Seul et, nous y arrivons, le justement célèbre Marche À L’Ombre [2].

L’argument était simple : de même que « faut pas gonfler Gérard Lambert quand il répare sa mobylette », faut pas non plus importuner Renaud Séchan quand il picole dans son bistrot. La plus haute vigilance était en conséquence nécessaire au niveau vestimentaire : l’animal exigeait non seulement le silence mais aussi une tenue décente – moyennant quoi, par exemple, il n’était pas conseillé d’être un « baba cool cradoque » sorti de son bus Volkswagen, avec « patchouli, pataugas » et « Guide du Routard dans la poche », et pas davantage une « petite bourgeoise bécheuse maquillée comme un carré d’as », avec « collants léopard homologués chez SPA », « Monoï, Shalimar » et « futal en skaï comme Travolta ». Et moins encore d’être un « petit rocky barjot » et de « jouer les Marlon Brando » avec blouson et lunettes noir-e-s :

« Derrière ses pauvres Ray-Ban, je vois pas ses yeux et ça m’énerve

Si ça se trouve il me regarde, faut qu’il arrête sinon je le crève »

À tous ces mal-vêtus et à quelques autres, parmi lesquels « un punk qui avait pas oublié d’être moche, et un intellectuel en Loden genre Nouvel Obs », le chanteur énervé réservait le même traitement : « avant qu’ils aient pu dire un mot », boire leur cognac ou leur viandox, il les chopait par le paletot, par le colbac ou contre le juke box, et leur adressait cette virile mise en garde :

« Toi tu me fous les glandes et t’as rien à foutre dans mon monde

Arrache-toi de là, t’es pas de ma bande, casse-toi tu pues et marche à l’ombre ».

C’était en 1980. Trois décennies plus tard, voici que le célèbre refrain redevient d’actualité. L’heure est à nouveau à la défense d’un territoire et à la chasse aux mal-vêtus. Avec, il est vrai, quelques différences notables.

Ce n’est plus un loubard solitaire qui « s’énerve » mais toute une classe dirigeante.

Ce n’est plus en chanson et pour de rire mais pour de vrai et avec le plus grand sérieux, par des discours, des décrets, des lois et des circulaires.

Ce n’est plus un simple bistrot qui est en jeu mais rien de moins que le territoire national.

Et enfin ce n’est pas l’humanité entière qui « fout les glandes », du baba-cool en pataugas à la bourgeoise en collants léopard et du punk moche au lecteur du Nouvel Obs, mais une cible unique : la femme musulmane qui a le mauvais goût de se couvrir le visage ou les cheveux, ou simplement de porter des jupes trop longues, trop sombres et trop monochromes.

Si la posture est donc moins téméraire – on passe en gros d’un individu contre la terre entière à une meute surarmée contre une proie vulnérable – la langue est pourtant un peu plus ronflante : on ne dit plus « pas de ma bande » mais « étranger aux fondements de notre identité nationale ». On ne dit plus « T’as rien à foutre dans mon monde » mais : « La burqa n’est pas la bienvenue sur le territoire de la République française » [3].

Quelle conclusion tirer de cette analogie ? Rien d’autre que ce que je viens de raconter :

- Que dans la France d’aujourd’hui, c’est toute une classe dirigeante, et – hélas – une bonne partie de la société civile, qui se comporte comme une caricature de pilier de bar teigneux et paranoïaque.

- Que c’est une minorité religieuse socialement reléguée, économiquement exploitée et politiquement stigmatisée qui en fait les frais.

- Qu’enfin un très beau mot, laïcité, désignant au départ la possibilité d’un vivre ensemble de tous et toutes dans la liberté, l’égalité et le respect mutuel, ne signifie plus rien d’autre, aujourd’hui, que : toi, musulman-e, tu me fous les glandes, tu n’as rien à foutre dans mon monde, arrache-toi de là, t’es pas de ma bande, casse-toi tu pues, et marche à l’ombre.

P.-S.

Une prochaine fois, si j’en ai le courage, je vous parlerai de La Corrida, de Francis Cabrel, et une autre fois peut-être d’une célèbre fable de La Fontaine : Le Loup Et L’Agneau. Pour l’heure je reviens à la chanson de Renaud – et à un détail qui a son importance, son dénouement inquiet :

« C’est vrai que je suis épais comme un sandwich SNCF

Et que demain je peux tomber sur un balaise qui me casse la tête

Si ce mec-là me fait la peau et que je crève la gueule sur le comptoir

Si la mort me paye l’apéro d’un air vicelard

Avant qu’elle m’emmène voir là-haut si ya du monde dans les bistrots

Je lui dirai : toi tu me fous les glandes et t’as rien à foutre dans mon monde... ».

Voyons-y, même si l’État français, avec ses lois et sa police, est un peu plus épais qu’un sandwich SNCF, et même si tout est fait, socialement, économiquement, politiquement, pour que les musulman-e-s ne soient pas vraiment « balaises », un signe d’espoir : qu’on fasse bientôt « la peau » à cette classe dirigeante islamophobe, et qu’elle « crève la gueule sur le comptoir ».

Notes

[1] Et, de manière indirecte, par l’entremise d’un personnage/alter ego : Baston, La Teigne, Deuxième Génération.

[2] Et, à la troisième personne, les deux aventures de Gérard Lambert.

[3] Nicolas Sarkozy, Discours du 22 juin 2009.