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Oum Kalthoum et les deux compères

Retour sur une méchante légende urbaine

par Faysal Riad
30 mai 2018

À l’heure où les murs de Paris se parent d’affiches pop représentant Oum Kalthoum, à l’occasion d’une exposition sur la musique arabe à la Philharmonie intitulée « Almusiqa, voix et musiques du monde arabe », une petite musique diffamatoire tenace continue d’arriver à nos oreilles. Elle est encore trop souvent reprise en chœur dans la presse et sur les ondes, et participe du discours assimilant culture arabe et antisémitisme...

Les amateurs de musique arabe qui vivent en France sont souvent confrontés – sûrement plus qu’ailleurs – à l’ethnocentrisme, au mépris, à la bêtise et à l’ignorance crasse et sûre d’elle-même des médias dominants. La plupart du temps, nous étant fait une raison depuis l’enfance, cela nous indiffère. Mais certaines choses ont quand même du mal à passer. Pourquoi par exemple la rumeur circulant dans plusieurs médias selon laquelle la grande Oum Kalthoum aurait chanté une chanson antisémite en 1967 n’existe-t-elle qu’en France et en Israël ? Comment peut-on impunément répéter un peu partout une telle idiotie sur une artiste considérée dans de nombreux pays comme un sommet de beauté, de raffinement et de génie ?

Si je racontais subitement que Barbara a appelé à exterminer des Allemands, que Maria Callas a assassiné cinq hommes et eu cinq enfants qu’elle a tués en les mettant au congélateur ou que Simone de Beauvoir était membre de l’OAS, fondatrice du FN et petite-fille de Landru, est-ce qu’on me prendrait au sérieux ? Au mieux on ignorerait ces délires ; au pire des spécialistes, ou juste des gens un peu cultivés, me diraient que ce sont d’affreux délires infamants, que je dois me taire, que mille éléments prouvent que je raconte n’importe quoi, et que rien ne prouve que ce que je dis est vrai. Que lorsqu’on veut sérieusement parler de musique, de littérature ou d’histoire, on doit respecter un minimum de règles élémentaires d’honnêteté. Que cette manière de m’en prendre à des femmes est suspecte. Si ces femmes diffamées étaient toutes d’une même nationalité, on pourrait légitimement s’interroger sur mon éventuelle xénophobie. Si cette nationalité était celle d’un pays dominé à l’échelle internationale, on pourrait même s’interroger sur mon éventuel racisme.

Mais voilà, inventer un délire du même niveau sur une femme égyptienne est possible, fût-elle une star hors du commun sur laquelle de nombreux chercheurs ont produit d’importants travaux ne mentionnant évidemment jamais l’existence d’une chanson antisémite (qui au demeurant serait aux antipodes de son éthique et de son esthétique), une artiste majeure de premier plan respectée par des millions d’individus, dès lors que lesdits millions d’individus sont considérés comme des masses débiles et incultes. Raconter une telle idiotie devant des Arabes cultivés vous ferait passer pour un fieffé abruti. Mais quelle importance de passer pour un abruti devant des êtres que l’on considère peut-être eux-mêmes comme foncièrement inférieurs ?

Répéter ce mensonge, créer une rumeur sur une telle personne a donc été possible en France et en Israël. Qu’est-ce que cela révèle de ces deux pays ?

À l’origine de cette rumeur, un chant interprété par une femme. Un « chant » – je mets le mot entre guillemets vu que cela ressemble davantage selon moi à des « vociférations » – très violemment « antisioniste » (de ce que j’en ai entendu – un court extrait – il y était question littéralement « d’égorgement » et de « sionistes » mais pas littéralement de « Juifs ») diffusé sur les ondes égyptiennes et syriennes peu avant la Guerre des Six Jours. Israël en diffusait paraît-il de semblables. Je ne suis absolument pas amateur de ce genre de mélopées. Je préfère justement les chants sentimentaux d’Oum Kalsoum, Abdel Halim Hafez, Mohammed Abdel Wahab, ou les musiques de Berlioz, Schubert et Rimsky Korsakov. Mais voilà, en pleine guerre, ce genre de chansons se répand. Pendant la Révolution française n’appelait-on pas à abreuver « nos sillons » d’un « sang impur » ? Ne peut-on pas entendre la grande Piaf chanter dans le film de Guitry un appel à pendre les aristocrates (« Ah ça ira, ça ira, ça ira…) ? Concluons-nous l’existence d’une violence intrinsèque, éternelle, immuable et essentialiste du Peuple français ? Surtout cela nous autorise-t-il à tout mélanger et à dire que c’est Madame de Lafayette qui était derrière l’Affaire des poisons au 17ème siècle et qui a assassiné Marat un siècle plus tard ?

En 1969, André Chouraqui, qui fut maire-adjoint de Jérusalem – un juif israélien arabophone certes, mais qui ne s’est jamais spécialement distingué par un intérêt, une compétence quelconque en matière de musique, de musicologie, de chant ou d’histoire du chant arabe, a attribué à Oum Kalthoum, dans un livre qui n’est ni consacré à la musique, ni spécialement à la chanson arabe mais plutôt à Israël, aux juifs et aux Arabes en général (Lettre à un Ami arabe, préfacé par Shimon Peres), ce chant arabe violemment antisémite évoqué plus haut. Sans note, sans étayer aucunement son propos, sans rien. Les chants d’Oum Kalthoum sont pourtant tous déclarés aux droits d’auteur. Il a entendu une voix féminine arabe, il s’est donc dit que c’était Oum Kalthoum. Une voix d’une tout autre tessiture, une esthétique musicale aux antipodes de celle d’Oum Kalthoum, mais ces deux points communs femme + arabe ont suffi à justifier son attribution. L’attribution absurde due à une telle personne aurait dû n’avoir aucune importance. Mettons que Jean Tibéri, ou son adjoint, dans un livre préfacé par Jacques Chirac, tienne un propos idiot sur Simone de Beauvoir, une idiotie comparable à la référence de BHL sur le philosophe Botul, il est fort probable que personne ne prendrait cela au sérieux, et qu’un simple encart du Canard enchaîné suffirait à humilier le politicien inculte qui aurait voulu se la jouer historien de l‘art.

En 2001 le psychanalyste Daniel Sibony qui s’est davantage distingué ces dernières années par son opposition au PACS et au mariage pour tous [1] que par sa culture musicale, sa mélomanie ou sa connaissance de la culture égyptienne, a réactivé cette rumeur (en citant quant à lui d’autres paroles que celles que rapportait Chouraqui – « tous les juifs à la mer »), en la répandant dans divers médias (notamment dans une tribune publiée par Libération le 6 septembre 2001). Chouraqui et Sibony sont à ma connaissance les deux sources de cette rumeur qui n’existe aujourd’hui dans aucun autre pays que la France et Israël. Des études sérieuses sur l’art d’Oum Kalthoum existent pourtant. Elles sont certes essentiellement – est-ce un hasard ? – en arabe et en anglais – mais aucune ne mentionne évidemment l’existence d’un chant antisémite d’Oum Kalthoum. Des musicologues arabes existent pourtant, ils seraient bien placés pour nous informer. Les consulte-t-on avant de relayer la rumeur ? Un spécialiste français reconnu de la musique arabe (reconnu également dans le monde académique arabe) vit et travaille en France. Frédéric Lagrange a en effet publié de nombreux travaux en français sur la culture arabe – ainsi qu’une réponse à la Tribune de Daniel Sibony : l’attribution à Oum Kalthoum d’un chant antisémite y est qualifiée de « légende urbaine ».

Si un tel chant existait, sachant (mais le savent-ils ?) que la radio d’Etat égyptienne, avec laquelle Oum Kalthoum était liée par contrat depuis 1934, a enregistré et conservé systématiquement tous ses concerts depuis 1954, et que ses enregistrements en studio ont été produits par des maisons de disques ayant pignon sur rue, il serait très facile de ressortir l’enregistrement. S’il existait.

Les auteurs Pierre Démeron ou Julien Besançon [2] ont parlé en effet du chant antisémite mentionné plus haut, diffusé sur certaines ondes arabes peu avant la Guerre des Six Jours ; mais plus rigoureux que l’ex maire-adjoint de Jérusalem ou que le psychanalyste anti mariage pour tous, ils se gardent bien de l’attribuer à quiconque. De fait, il est probable que l’interprète de ce titre infâme soit une illustre inconnue qui n’a nullement marqué l’histoire de la musique.

À ma connaissance la seule source probable (et encore consultable) des deux compères qui se sont improvisés musicologues spécialistes en musiques arabes judéophobes est un reportage apparemment diffusé dans l’émission « 5 colonnes à la Une » en 1967. C’est la référence donnée dans le générique d’un documentaire diffusé récemment sur Arte (Israël, une terre deux fois promises, de William Karel et Blanche Finger) – qui évoque également la diffusion de « chants » belliqueux des deux côtés avant le déclenchement de la Guerre de Six Jours. Ce documentaire diffuse exactement 18 secondes du « chant » arabe ; on y reconnaît clairement les paroles rapportées par Chouraqui, et pas celles rapportées par Sibony, mais dans tous les cas on ne reconnaît absolument pas la voix d’Oum Kalthoum, ni son esthétique musicale, ni son style. Le documentaire – comme les livres de Pierre Démeron et Julien Besançon – se garde bien d’attribuer cela à une quelconque chanteuse. Et comme aucun document, et aucune analyse sérieuse sur Oum Kalthoum, n’évoque l’existence d’un tel chant interprété par elle, il est plus que probable que notre oreille – et celle des musicologues qui ont voué leur carrière à l’étude de l’oeuvre d’Oum Kalthoum – soit plus fiable que celle de l’ex maire-adjoint de Jérusalem ou celle du psychanalyste opposé au mariage pour tous.

Il se trouve qu’Oum Kalthoum n’a jamais cédé à ce genre de mode consistant à interpréter des chants vulgairement belliqueux et haineux. Ce n’était pas du tout son style, incomparablement plus raffiné que ce que peuvent imaginer les gens qui parlent d’elle bêtement. Des millions de musulmans appréciaient son art, mais également des chrétiens, des athées et bien sûr des Juifs. Les gens qui répandent la rumeur infamante sur Oum Kalthoum ignorent sûrement qu’un de ses premiers compositeurs, Dawud Husni, fut de religion juive ; ils ignorent également que le réalisateur de son film le plus populaire, Sallama, est l’oeuvre de Togo Mizrahi, un réalisateur majeur égyptien qui était également de religion juive.

Le public ne recherchait nullement dans ces œuvres l’excitation des plus bas instincts violents. Ce qu’il aimait, c’était plutôt la possibilité d’une élévation par l’art, sa maîtrise incomparable de l’art du tarab. Le mot tarab n’existe pas en français, désolé. Le mot égorgement, en revanche, existe, remarquez-le. Cette pratique (et ses multiples déclinaisons comme le « décollement », la décapitation et bien sûr, notre fierté nationale, la guillotine) qui n’est pas inconnue dans l’histoire de France, mais qu’on a quand même tendance à voir partout chez l’autre (le communiste, couteau entre les dents, et bien sûr, aujourd’hui, le terroriste musulman). Le mot tarab désigne donc l’extase, l’ivresse de jouissance esthétique éprouvée en écoutant de la musique ; il désigne également l’art consistant à faire éprouver cette jouissance à un auditoire. Oum Kalthoum fut une des dernières grandes artistes arabes à maîtriser cet art, et c’est évidemment cela que recherchaient les millions d’individus musulmans, chrétiens, juifs et athées qui l’aimaient – et que trouvent encore ceux qui l’aiment.

L’écrasante majorité de son œuvre parle d’amour, de sentiments amoureux, de sensualité et de désir. Une minorité évoque d’autres sujets comme la religion ou la politique. On est cependant à mille lieues des chants vulgaires et violents évoqués plus haut. D’un point de vue religieux, en parlant du prophète de l’islam par exemple, elle le qualifie « d’imam des socialistes » (paroles du poète Ahmed Shawqi). Dans ses chants patriotiques, chantés à l’époque des décolonisations et des luttes anti-impérialistes, rappelons-le, elle évoque par exemple, au moment de la nationalisation du canal de Suez, l’oeuvre politique de Nasser par ces mots : « Tu as libéré le Nil de toute invasion / Lui qui était affligé et malheureux... » (paroles du poète Mahmoud Bayram al-tunssi). On le voit : nulle parole raciste. L’évocation d’un « fusil », dans le texte du poète syrien Nizar Qabbani Asbah Andi el-an bunduqiya (qu’un « je » poétique, renvoyant à un garçon de 20 ans « à la recherche de son enfance » est fier de porter pour retrouver « son pays entouré de barbelés »), a également fait jaser : « Emmenez-moi avec vous en Palestine », terre « triste comme le visage de Marie-Madeleine... ». On peut critiquer, si l’on est absolument antimilitariste par exemple, cette forme d’engagement artistique, ou la trouver moins intéressante que le reste de son œuvre, ou dépassée ; on peut la replacer aussi dans son contexte, penser par exemple aux paroles du Chant des Partisans dues aux deux académiciens Joseph Kessel et Maurice Druon (« Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades. / Ohé, les tueurs à la balle ou au couteau, tuez vite ! / Ohé, saboteur, attention à ton fardeau : dynamite »), ou au Plegaria a un labrador du chanteur chilien Victor Jara, appelant les paysans à prendre les armes contre l’oppression : « Souffle comme le vent la fleur/ Du ravin./ Nettoie comme le feu/ Le canon de mon fusil. ».

Qu’on aime, qu’on déteste ou que l’on soit indifférent à cette forme d’expression artistique engagée, il se trouve que la part minoritaire de l’oeuvre d’Oum Kalthoum qui y appartient est de toute façon à mille lieues de ce que Chouraqui et Sibony en ont dit. Il se trouve également qu’à partir de 1967 justement [3], Oum Kalthoum qui se lance dans une série de concerts dits de « l’Effort de Guerre » (ḥafalāt al-majhūd al-ḥarbī) afin de récolter des fonds pour l’Etat égyptien défait, évite précisément tout chant patriotique ou à contenu politique et se focalise exclusivement sur le répertoire sentimental. C’est dire à quel point nos deux compères sont ignorants en matière d’études kalthoumiennes.

Notes

[1] Ou encore pour sa psychanalyse sauvage du « problème du voile », d’une islamophobie inouïe : cf. Pierre Tevanian, « Méfiance biologique ».

[2] Julien Besançon, Bazak. La guerre d’Israël, Editions du Seuil, 11-1967, p. 96. Pierre Démeron, Contre Israël, Jean-Jacques Pauvert, 1968, 9.112

[3] Après le 1er juin 1967 plus particulièrement, quelques jours avant la Guerre des Six Jours (qui a lieu entre le 5 et le 10 juin) où elle interprète Rag3in be qowwet es-sila7 (« Nous reviendrons par la force des armes »), chanson très « palestino-centrée » (et cela va sans dire sans aucun mot raciste, un texte patriotique au sens strict du terme), et le merveilleux Salu Qalbi (« Interrogez mon Coeur »), chanson religieuse des années 45-46 qu’elle n’avait pas interprétée depuis de nombreuses années et contenant ces vers résonnant forcément de façon particulière quelques jours avant le déclenchement d’une guerre : « On n’obtient pas ce qu’on exige par des voeux, la vie se saisit par le combat ». Cela dit, par souci de précision, mais également afin de donner une idée de la manière dont elle exprime des idées politiques dans ses chansons : métaphores, paraboles, allégories – et non, comme ont pu se l’imaginer nos deux compères, par l’injure vulgaire.