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People In Me

Abbey Lincoln : 1930-2010

par Pierre Tevanian
14 août 2013

Abbey Lincoln est morte à 80 ans le 14 août 2010. Ce petit texte rend hommage à une immense musicienne.

Driva Man.

Freedom Day.

Tryptich : Prayer / Protest / Peace.

All Africa.

Tears for Johannesburg.

Ces cinq titres composent l’une des œuvres artistiques et politiques les plus singulières et les plus fortes du siècle dernier, dont nous fêtons cette année le cinquantenaire :

We Insist ! Max Roach’s Freedom Now Suite.

Au milieu de Max Roach (batterie), James Chenk (contrebasse), Booker Little (trompette), Julian Priester (trombone), Coleman Hawkins et Walter Benton (saxophones ténor), Michael Olatunji, Raymond Mantilla et Thomas Duval (percussions), on y entend une performance vocale saisissante, faite de chant, de râles, de cris, proprement inouïe à l’époque et pas vraiment approchée depuis : celle d’Abbey Lincoln.

Mannequin, comédienne, poète, peintre, universitaire, activiste, auteure, compositrice et interprète, Abbey Lincoln a véritablement inventé un timbre et un flow uniques, en rupture avec tous les canons esthétiques, qui ne ressemblent à aucun autre – sauf peut-être, de loin, à Billie Holiday. Un chant qui a clivé comme peu d’autres le petit monde souvent comique – et volontiers sexiste – des « amateurs de jazz », provoquant les sarcasmes les plus stupides : « elle chante faux », « elle ne serait rien sans son mari » (Max Roach, qui a partagé sa vie huit ans) et autres abjections.

Ses premiers disques sont parfaits : une voix déjà singulière, des accompagnateurs plus que talentueux – Sonny Rollins sur That’s Him ! (1957), Benny Golson sur It’s Magic (1958), Kenny Dorham sur Abbey Is Blue (1959) – puis vient le véritable événement politique et esthétique qu’est la Freedom Now Suite, puis sa belle suite trop souvent oubliée – Percussion Bitter Sweet (1961) – et enfin un quatrième album solo, le meilleur de la série : Straight Ahead (1961) où, splendidement accompagnée par Max Roach, Mal Waldron, Coleman Hawkins, Eric Dolphy et Booker Little [1], elle interprète, sur des paroles écrites par elle, une étonnante version chantée de Blue Monk.

Elle disparaît ensuite des studios d’enregistrement pour se consacrer notamment au cinéma et aux combats sociaux et raciaux – « Ce qui est racial est social », disait-elle [2] – et il faut attendre 1973 pour la réentendre chanter, avec People In Me, peut-être son plus beau disque. Sa voix et son chant sont encore plus bouleversants, et ils ne cesseront plus de l’être jusqu’à son tout dernier album sorti en 2007, le magnifique Abbey Sings Abbey. Les seize opus qui forment cette deuxième période sont tous indispensables, je ne citerai donc que mes préférés : People In Me (1973) donc et Talking To The Sun (1983), You Gotta Pay The Band (1991), A Turtle’s Dream (1995), Who Used To Dance ? (1997).

Aussi bouleversante sur des airs traditionnels (Blackerry Blossom, Naturally) ou classiques (un Prélude de Villa-Lobos dans le sublime Wedding Song) que sur des standarts (You’re My Thrill, The Nearness Of You, A Child Is Born, The Windmills Of Your Mind, mais aussi le Mister Tambourine Man de Bob Dylan, et une poignante interprétation du Whistling Away The Dark d’Henri Mancini [3] ), Abbey Lincoln a consacré en 1987 deux disques au répertoire de celle qu’elle appelait sa grande soeur : Billie Holiday. Ses versions de Don’t Explain, God Bless The Child, Gloomy Sunday, et bien sûr Strange Fruit, sont parmi les plus belles jamais enregistrées.

Il faudrait aussi parler de son immense talent d’auteure et de compositrice, de ces merveilles que sont Natas, People On The Street, Bird Alone, Who Used To Dance ?, Love Has Gone Away, Down Here Below et bien sûr Throw It Away. D’autres noms propres pourraient être énumérés, ceux par exemple des grands musiciens qui l’ont accompagnée dans sa seconde période – Archie Shepp, Steve Coleman, Stan Getz, Charlie Haden, Hank Jones et tant d’autres. Pourtant ce sont trois autres noms qui disent plus et mieux la famille à laquelle appartient Abbey Lincoln, et ce qu’ont été et demeurent pour l’éternité son grand art, sa grande politique, son grand art politique. Le nom de Nina Simone, le nom de Miriam Makeba et celui – on y revient toujours – de Billie Holiday :

« Le personnage de Billie Holiday a souffert d’un véritable assassinat. Après sa mort, on a fait de l’argent sur sa vie, on a menti sur elle, les gens ont parlé de ce qu’ils ne savaient pas. Beaucoup la voient comme une jeune femme faible. Parmi tous les grands chanteurs de son époque, c’est la seule qui était sociale. »

Abbey Lincoln, Entretien avec Frédéric Goaty et Stéphane Ollivier (Jazz Magazine, Septembre 1990).

Freedom Now Suite : Driva Man

Freedom Now Suite : Freedom day

Abbey Lincoln : The Windmills Of Your Mind

Abbey Lincoln : Throw it Away

Notes

[1] Qui enregistrent la même année cet autre miracle qu’est Out Front.

[2] Entretien avec Frédéric Goaty et Stéphane Ollivier, Jazz Magazine, Septembre 1990. Elle ajoutait : « Quand les musiciens de jazz avaient des préoccupations sociales, c’était une période où en Amérique ils n’étaient pas les seuls à en avoir : Elijah Muhammad, Malcolm X, le docteur Martin Luther King, mais aussi Duke Ellington, Louis Armstrong. Ellington a toujours été social. »

[3] La chanson du film Darling Lili de Blake Edwards