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Prose marécageuse

Retour sur un faux débat : l’identité nationale

par Hamé
16 novembre 2009

Dans la prose marécageuse de l’ineffable ministre de l’identité nationale et de l’immigration patauge une créature aux élans de camarde. Tous les quinze ou vingt ans, depuis les indépendances et l’éclatement de l’empire colonial, et au gré des cycliques désastres économiques et sociaux, elle s’extirpe de la vase pour venir se rappeler au bon coeur du commun des Français. Plus que jamais la voilà, armée d’un rameau de ronces au bout d’une main sèche, flagellant « l’éparpillement identitaire » et éructant dans tout le pays des mots vieux, épris et pétris d’haleine chauvine. Cette créature se met à traîner dans tous les plis de nos vies et menace : « Nous allons une bonne fois pour toutes fixer ce qu’être français veut dire »...

Lancée comme une ogive aveugle à fragmentation – qui cependant sait parfaitement où elle doit frapper –, la grande « consultation » de l’Etat sarkozyste sur l’« identité nationale » est partie pour n’épargner personne. Et désigner à la vindicte en particulier celles et ceux qui, une fois le débat clos, une fois réaffirmées aux frontispices de la nation les « valeurs républicaines » et la « fierté d’être français », auront l’insigne déshonneur d’en être jugés étrangers ou réfractaires, incompatibles ou inaptes. Car c’est une frontière intérieure, un cordon de salubrité identitaire, désormais labélisée avec l’assentiment de l’opinion, qui va nous être infligée de mains d’experts.

Ce n’est hélas pas faire preuve d’imagination folle que d’anticiper l’issue du « débat ». Tant celle-ci se lit et s’entend déjà partout dans les médias de grande audience. Il y a de très fortes chances que nous assistions d’une part au redéploiement d’une conception mythique, essentialiste, ethnocentrée de ce qu’est la France – avant tout un pays européen de race blanche, de culture gréco-latine et de tradition chrétienne, point barre. Et d’autre part, à la mise au ban de ce qui n’est pas et ne sera jamais la France en des termes aussi peu neutres que rebattus. Les bandes ethniques causes de toutes les insécurités, les familles polygames, leur marmaille circoncise et leur barbarie importée, les femmes qui se voilent, « s’emburqaïsent » et les hommes qui les y obligent entre deux inaugurations de mosquées, ou encore ce rap qui tambourine les refrains criards de « la haine de la France »...

Que sais-je encore ? Les historiens et philosophes de la cour sauront, à n’en pas douter, enrichir cette liste de nouvelles catégories. Le clivage aura en tous les cas la clarté de l’eau pure et le sens de la nuance des partitions d’extrême droite : d’un côté, la France, de l’autre, l’anti-France. Le corps sain, et l’appendice pathogène à oblitérer. Ceux qui méritent d’aller et venir d’une part, ceux qui doivent être frappés d’invisibilité d’autre part.

Le débat sur l’identité nationale n’en est pas un. C’est une injonction à l’affirmation ethniciste de soi. Un blanc-seing collectif à l’apartheid qui vient.

Etre français, c’est avoir sa vie en France et rien de plus. Cela ne s’interroge pas, mais se constate comme un botaniste constaterait la poussée d’un bourgeon. Ce qui devrait se questionner en revanche, et de la plus forte des manières avant de le congédier, c’est l’identité de ce pouvoir qui nous mène au mur, son irrépressible cynisme, sa brutalité, sa morgue, lorsque dans les mêmes semaines, il aligne blagues racistes, rafles et expulsions d’Afghans dont il occupe le pays, relaxe pure et simple des policiers en cause dans la mort de Laramy et Moushin à Villiers-le-Bel. Deux adolescents niés et invisibles jusque dans la qualification des causes de leur mort.

C’est d’ordinaire le sacerdoce des anges et des démons que de se mêler à la vie des hommes sans être vus. C’est la honte de cette République que de nous offrir, à nous enfants d’immigrés, cette affriolante perspective donc : vivre comme des démons, mourir comme des anges. Nous ne sommes pourtant ni l’un ni l’autre.

P.-S.

Ce texte est paru initialement dans Le Monde sous un autre titre. Nous le republions avec l’amicale autorisation de l’auteur.