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Rengainez, on arrive !

Chronique des luttes contre les crimes racistes et la hagra policière et judiciaire

par Mogniss H. Abdallah
10 juin 2013

Rengainez, on arrive ! C’est ce slogan que, parmi beaucoup d’autres, Mogniss H. Abdallah a choisi comme titre de son dernier livre, qui propose, en 160 pages, un indispensable retour sur plusieurs moments forts de cet enjeu central qu’est, pour les luttes de l’immigration et des banlieues populaires, le combat contre la violence policière et son impunité – de l’affaire Abdelkader Lareiche en 1980 à l’affaire Hakim Ajimi en 2008. Voici l’introduction de ce livre, suivie de la table des matières. Jeudi 20 juin 2013, à 18h 30, Mogniss H. Abdallah présentera son livre ce livre à la librairie du NPA, La Brèche, 27 rue Taine, 75012 Paris (métro Daumesnil).

« Que justice soit faite » : après chaque drame, familles et ami-e-s des victimes de crimes racistes ou sécuritaires sont partagés entre douleur et révolte, résignation apparente et colère explosive. On espère alors une justice immanente, une réparation symbolique pour la vie irrémédiablement volée. Mais on (re)découvre la hagra, mot d’origine arabe prononcé aussi « hogra », désignant un mélange de mépris et d’humiliation, d’abus de pouvoir et d’injustice, dans le cadre d’un système fier d’afficher les principes de liberté, d’égalité et de fraternité mais qui, en pratique, se crispe dans le déni de ses discriminations sociales ou racistes. Et qui pour se couvrir, peut aller jusqu’à absoudre un policier lorsque dans l’exercice de ses fonctions, il tue d’un tir dans le dos. Au mieux concède-t-il de « regrettables bavures », en général vite oubliées par la grande histoire. Même la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers lors des manifestations étudiantes de 1986, n’a pas connu d’épilogue judiciaire à la mesure de l’émoi suscité.

Paroxysme d’une expérience vécue au quotidien, la hagra suscite des réactions contrastées. « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, on a toujours tort. » « Militer, ça ne sert à rien » déplorent ceux qui finissent par se refermer sur eux-mêmes pour encaisser en silence. Mais la confrontation avec la police ou la justice constitue bien souvent le point de départ d’une prise de conscience individuelle ou collective, d’une expression politique ou culturelle spécifique, et de mobilisations plus ou moins durables dans les cités ou quartiers populaires. Avec pour objectif d’obtenir vérité, justice, reconnaissance, de rendre hommage aux disparus, d’inscrire leur souvenir dans la mémoire collective et, comme le rappellent avec insistance les familles, de mieux se battre pour les vivants.

Dès lors, ces mobilisations et luttes se transforment : au premier abord défensives, elles deviennent potentiellement offensives et peuvent contribuer à changer la donne globale, comme l’a démontré l’impact de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, malgré les promesses non tenues et les reculs ultérieurs. Elles débordent du cadre fataliste et nécrologique initial, bousculent habitudes légalistes et attentisme vis-à-vis de la justice présupposée « impartiale »  : « Dépasser les pleurs, on peut le faire ! », s’enhardissent les mères, les frères, les sœurs lors des rondes des « Folles de la place Vendôme », et plus tard les « combattant-e-s » du Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB).

« Pas de justice, pas de paix ! » Au-delà d’une dénonciation incantatoire de la « justice à deux vitesses » (liberté ou clémence pour les meurtriers racistes ou sécuritaires, détention préventive et peines expéditives pour les jeunes des cités), les mobilisations incitent à être plus offensif contre la hagra, à mieux défendre les condamnés pour des petits délits et à se montrer plus solidaires avec les inculpés pour « outrages ou rébellion », les prisonniers, les victimes de la double peine et autres cas réputés « indéfendables ».

Ces luttes peuvent aussi s’étendre, converger simultanément avec d’autres « fronts » comme ceux du logement, de l’école, du travail ou du chômage : on l’a vu à Nanterre où, brocardés comme les « voyous du mouvement beur », les jeunes de la cité de transit Gutenberg et leurs familles ont obtenu tout à la fois une réparation morale, une victoire symbolique avec la condamnation du meurtrier d’Abdennbi Guémiah à douze ans de réclusion criminelle, et une victoire sociale concrète avec le relogement décent de l’ensemble des habitants.

Cet ouvrage, sans prétendre à l’exhaustivité, propose une plongée dans certaines de ces luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, du point de vue des acteurs et des actrices, en s’appuyant essentiellement sur les archives politiques ou culturelles de leurs protagonistes (chansons, journaux, tracts, dessins, photos, affiches, émissions de radios libres, théâtre, films, sites Internet, forums de discussions, etc.).

Djamel Aouada, dit Djamel d’Argenteuil, un des hérauts prémonitoires de l’émergence à la fin des années 1970 d’une expression politique et culturelle autonome des enfants d’immigrés, s’interrogeait dans un écrit autobiographique :

« La valeur de mon texte, je ne la connais pas ».

Et, rageur, il soulignait avant de se donner la mort :

« Ma colère n’a pas d’écho ici. »

Comme beaucoup, il doutait de la portée de sa parole. Au risque d’intérioriser l’idée d’une supériorité de l’expertise savante qui a plus facilement droit de cité, quand bien même elle réinterprète la parole des gens à l’aune de catégorisations institutionnelles. Mais les « principaux concernés » n’ont pas attendu de validation « scientifique » pour attester de sa puissance d’évocation et de l’écho qu’il continue à avoir, tout comme les documents protéiformes – aussi artisanaux ou bricolés soient-ils – à la base des chroniques qui vont suivre.

Ces chroniques débutent avec l’action menée au tout début des années 1980 par les copains de Kader, un jeune tué par un gardien de cité à Vitry-sur-Seine, événement qui marque sans doute un tournant avec l’irruption des lascars sur la scène publique, et un moment de rupture avec la croyance naïve en une justice « juste ». « Ils nous la font à l’envers ! » s’écrient les lascars lorsque, témoins, ils se retrouvent accusés d’être les premiers responsables du sentiment d’insécurité.

Dès cette époque, ils tentent de s’initier aux subtilités de l’intervention politico-judiciaire. Pour cela, il leur faut, comme ils disent, « apprendre de nos anciens ». Ils s’inspirent des campagnes autour des affaires Djillali Ben Ali et Mohamed Diab, conduites dans les années 1970 par les militants du Mouvement des travailleurs arabes (MTA), de la troupe de théâtre Al Assifa et des intellectuels du Comité Droits-Vie, parmi lesquels Michel Foucault. Ils renouent avec les principes de « l’enquête ouvrière » (« qui n’a pas fait d’enquête n’a pas droit à la parole », disaient les maos) pour rétablir la vérité des faits et leur contexte, se rendent compte de l’importance de la circulation de l’information pour consolider les réseaux militants et élargir leur audience à d’autres secteurs de la société.

Ils sillonnent la France, crapahutent sur les pentes de la Croix-Rousse au moment des « rodéos des Minguettes », rencontrent les Marseillais des quartiers nord qui, par la création théâtrale, entendent venger leurs amis assassinés, participent au journal Sans Frontière et aux radios libres où coexistent des militants de différentes générations et origines. Dans ces milieux, l’insolence et l’impétuosité des jeunes dérangent, mais on fait cause commune contre les crimes racistes et les violences policières. Ceux-ci se multiplient dans un nouveau contexte politique où, sur fond de surenchère électoraliste, la gauche au pouvoir se convertit à la politique néolibérale de rigueur économique, cède à l’emprise sécuritaire et endosse les dogmes de la guerre à l’immigration illégale et à la délinquance.

« Rengainez on arrive, la chasse est fermée ! », scandaient les Marcheurs pour l’égalité et contre le racisme à leur arrivée triomphale à Paris, le 3 décembre 1983. Ils apostrophent ainsi l’État, mais aussi la société civile, signifiant sur un air potache l’urgence de sortir d’une logique d’escalade meurtrière. « Désarmez les beaufs », « désarmez les milices », « désarmez les flics » : ces exigences maintes fois formulées dans des mobilisations interlocales, amplifiées par la Marche, transcendent les fractures raciales. Mais elles sont surtout portées par les Arabes et les Noirs de France qui ne supportent plus d’être considérés comme des « enfants illégitimes », du gibier de potence. 

Quand ils réclament « l’égalité des droits et la justice pour tous », ils disent aussi « On est chez nous ! ». « Nous sommes tous des immigrés de Talbot » rajoutent-ils en solidarité avec les ouvriers grévistes dans l’automobile – leurs parents parfois –, attaqués par les non-grévistes aux cris d’« Au four, à la Seine ! ». Comme un pied de nez aux discours intégrationnistes, ils veulent désormais avoir voix au chapitre et ne plus s’entendre dire qu’on n’a pas le droit de se défendre soi-même. Quand ces crimes continuent en toute impunité, il devient impérieux de se défendre. Collectivement. Par tous les moyens nécessaires.

L’étude rétrospective de cette période rappelle les obstacles à la jonction des luttes. Mais elle permet aussi de réévaluer nombre d’interactions effectives avec le reste de la société dans la lutte contre les crimes racistes ou sécuritaires, de mettre en évidence par exemple la place prise par les lycéens, mais aussi celle prise par les lascars dans la lutte antifasciste, en particulier au moment de la « rumeur de Bondy » (1980). Elle révèle des capacités empiriques de réflexion et d’élaboration théoriques à contre-courant de « l’antiracisme abstrait », notamment autour de l’articulation entre racisme, préjugés antijeunes et syndrome sécuritaire, elle dévoile aussi l’existence de ressources et de niveaux d’organisation insoupçonnés en des lieux improbables. Un peu à l’image des « front-rooms », ces salons des petites maisons victoriennes britanniques qui ont servi de lieux informels de réunion et de documentation avant que ne s’établissent dans les « inner cities » populaires les contre-institutions dispensant des cours sur l’histoire noire (Black Studies).

Des militants ont fait le détour outre-Manche pour échanger leur expérience avec le Black Parents Movement et donner une dimension européenne et internationale à leur action. Ils en sont revenus avec une conviction renforcée qu’il ne faut pas tomber dans le piège des Born again Blacks qui considèrent les Noirs comme le seul groupe opprimé et tendent à exclure les autres communautés de la lutte. Il est au contraire essentiel pour eux de forger des alliances autonomes de classe avec différentes composantes de la population, et plus particulièrement celles les plus exposées à la suspicion policière. À la fin des années 1990, le MIB réaffirme ainsi qu’il doit « se mouvoir en terme de regroupement social et non ethnique ». Sans oublier pour autant que « les banlieues sont héritières du colonialisme », et que l’État perpétue voire renouvelle des formes de domination coloniale ou « endocoloniale ». L’état d’urgence décrété pour mater les révoltes de l’automne 2005 illustre ainsi jusqu’à la caricature cette continuité historique.

Il est malheureusement à prévoir que la racialisation des discours publics et l’islamophobie ambiante provoquent une recrudescence de drames à l’avenir. Et il serait péremptoire de proclamer que les crimes racistes ou sécuritaires sont derrière nous. D’autant que la notion de « crime » ne saurait se réduire à sa forme ultime, le meurtre. Début août 2012, un « fait divers » vient confirmer cette crainte : à Aigues-Mortes dans le Gard (tristement célèbre pour ses « chasses aux Ritals » d’antan), un couple de quadragénaires passablement éméchés tire à la carabine sur des gens regroupés à l’heure de la rupture du jeûne de ramadan, blessant légèrement une personne. Aussitôt interpellés, le tireur et sa complice sont déférés en comparution immédiate devant la justice qui les condamne à respectivement quatre ans et deux ans de prison fermes. La préméditation, l’alcool, mais aussi le racisme anti-Maghrébins et antimusulmans ont été retenus comme des circonstances aggravantes. « On a la sensation d’une chasse à l’homme », s’exclamera le procureur.

Ce type de verdict « exemplaire » repose à nouveau la question de la hiérarchisation des crimes. D’un côté, on aurait des agressions racistes revendiquées comme telles par des individus pathologiques souvent solitaires, parfois sous l’emprise du Front national, qui seraient lourdement condamnés. De l’autre, des « homicides excusables » au nom de la protection de la bonne société. Cette dichotomie dédouanerait l’État de toute responsabilité en matière de racisme, elle lui permettrait même de se présenter comme un rempart protecteur contre un certain racisme « populaire ». Or, sans bien sûr dénier toute responsabilité individuelle, des campagnes comme celle menée pour que justice soit rendue à Abdel Benyahia (La Courneuve) nous apprennent que « l’intention » raciste réelle ou supposée d’un policier-flingueur ne saurait occulter le racisme institutionnel et les discriminations sociales inscrits dans les dispositifs mêmes de la police et de la justice. Des organisations comme la Fédération internationale des droits de l’homme ont, à plusieurs reprises, proposé la même conclusion à leurs enquêtes en France. Il importe dès lors de s’attacher non à l’exception, mais à la règle.

Retracer l’histoire de ces luttes est aussi l’occasion d’en rediscuter les contenus, formes et modalités d’organisation, d’en souligner les attentes, les dynamiques internes, les acquis et les limites ou contradictions. Il en va ainsi du lien parfois difficile et ambivalent avec les familles des victimes, partagées entre droit à l’oubli et volonté de mémoire. À ces hésitations s’ajoutent la versatilité de militants prompts à « zapper » d’une cause à une autre, mais aussi les tentations intégrationnistes ou sécuritaires parmi les immigrés et leurs descendants eux-mêmes, certains allant jusqu’à rejoindre les rangs de la police.

Sans complaisance donc avec « la part de bluff » propagandiste, ces chroniques entendent renouer avec la pratique militante de l’enquête et du bilan autocritique, pointer les apparitions médiatiques spectaculaires mais éphémères, le « travail d’agitation politique sans suite », les analyses générales surdéterminées par une dénonciation incantatoire sans s’attacher aux réalités complexes et aux singularités de chaque situation. Elles interrogent la diversité des options prises, la coexistence entre critique radicale – ou prétendue telle – des institutions police/justice et réformisme pragmatique au sein de mobilisations concrètes qui cherchent à mieux se coordonner et à bâtir de nouvelles alliances dans des contextes politiques changeants. Avec comme perspective de creuser des pistes pour constituer des rapports de forces plus favorables dans les combats à venir.

P.-S.

Rengainez, on arrive ! Chronique des luttes contre les crimes sécuritaires, contre la hagra policière et judiciaire des années 1970 à aujourd’hui est paru aux Editions Libertalia.

Une rencontre est organisée au CICP, 21 ter rue Voltaire, Paris 11ème (métro Rue des Boulets) le jeudi 6 décembre 2012 à 18H30, avec Mogniss H. Abdallah, Maurice Rajsfus et Mathieu Rigouste, autour des crimes racistes et sécuritaires.

Table des matières :

Première partie. Aux origines de la Marche pour l’égalité

Kader Blues à Vitry-sur-Seine - Zone immigrée, ou le cinoche des lascars - Rock against Police - « La prison ne résout rien » - Ça travaille, ça travaille et ça ferme sa gueule. Retour sur les années 1970 - Racisme antiarabe et « racisme antijeunes » - La « rumeur de Bondy », ou quand l’extrême droite s’en mêle - Un « racisme du vote » - Marseille : Yaoulidi Lahouari, mon fils ! - « Créer, ça sera notre façon de venger notre ami » - Aux sources de la Marche pour l’égalité et contre le racisme - La contre-offensive des Minguettes - Le petit Taoufik, tué pour cause de ramdam à La Courneuve - Les « folles de la place Vendôme » - « À chaque fenêtre, je vois un 22 long rifle » - « Le temps est venu de dépasser les pleurs et de passer à l’action » - Intervenir dans les dossiers, ne pas rester des spectateurs passifs de la justice - Pas de « circonstances atténuantes » pour les crimes sécuritaires ! - « Je comprends votre lutte contre le racisme, j’en suis par principe solidaire, mais dans le cas de mon fils, ce n’est pas mon combat. » - L’hommage à Abdennbi Guémiah à Nanterre : gagner respect et dignité en justice, c’est possible ! - L’affront lyonnais : « Que vaut la vie d’Ahmed Boutelja ? Que vaut la vie de Wahid Hachichi ? » - « La part de bluff dans la mobilisation » - Solidarité internationale : l’apport du Black Parents Movement (Grande-Bretagne)

Deuxième partie : « pas de justice pas de paix »

« Abdel, Malik, plus jamais ça » - Le comité Justice pour Abdel et les autres - « Discrimination raciste dans la délivrance des mandats de dépôt »- Un policier « toujours en service » condamné pour « homicide volontaire » - « Pas de justice, pas de paix » - Le MIB, un « regroupement social et non-ethnique » - Affaire Youssef Khaïf. Haro sur le contre-procès d’une « justice coloniale » - Les difficultés à élargir la mobilisation - « C’est toujours l’action qui prime » - De Dammarie-lès-lys au Petit-Bard (Montpellier) : « Les banlieues ne sont pas un désert politique ! » - Après les révoltes de novembre 2005, la tentation pragmatique - Entrer dans la police et militer contre ses dérives, un choix paradoxal - Sortir de la logique de guerre intérieure, mission impossible ?