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République ethnique

Petits Suisses

par Noé le Blanc
15 janvier 2018

Le 18 et 19 décembre dernier, SUD Education 93 a organisé un stage syndical pour réfléchir au racisme qui traverse l’Education Nationale ainsi que la société française dans son ensemble. Ouvert à tous les personnels de l’Education Nationale, ce stage comprenait cependant deux ateliers en non-mixité raciale, c’est-à-dire, auxquels les personnes blanches ne pouvaient participer. Cette disposition est à l’origine d’une polémique qui a secoué (et secoue encore) le monde politique et syndical français. Enseignant au lycée Paul Eluard de Saint-Denis (93), Noé le Blanc répond dans ce texte aux violentes attaques suscitées par cette pratique de la non-mixité et par l’usage du terme "racisé.é".

Qui n’aperçoit pas l’immensité du privilège blanc en France vit dans un monde de faits alternatifs. Nous sommes dans un pays où un président en exercice peut déclarer soixante ans après la décolonisation et sur le continent africain que « l’homme africain » [1] n’est « pas assez entré dans l’Histoire » sans perdre immédiatement son poste et se retirer pour toujours de la vie politique. Dans un pays où un maire peut parler de « blancos » pour regretter qu’il n’y en ait pas assez sur les images enregistrées de sa ville, puis défendre ces choix de pensée et de langage en toute tranquillité quelques jours plus tard à la télévision, tout cela avant d’accéder au poste de premier ministre. Un pays où le Front National arrive désormais régulièrement au deuxième tour de l’élection présidentielle. Le racisme n’est rien d’autre que l’expression de la légitimité du privilège blanc.

C’est ce privilège que visibilisent le terme de « racisé·e » (qui signifie un système « racisant ») ainsi que la pratique de la non-mixité choisie (qui signifie que ce système en est un). Sans doute que pour apercevoir son privilège il faut pouvoir s’en départir un tant soit peu. « Pour un petit Genevois, les Français sont “étrangers” partout, même pour eux et en France, tandis que lui-même ne l’est nulle part, même pour d’autres » écrit Jean Piaget, cité par Colette Guillaumin en exergue de l’un des chapitres de son ouvrage L’idéologie raciste. Mais le privilège blanc est tellement ancré dans la société française (le racisme de celle-ci est tellement profond) que sa simple mention suffit à faire sombrer dans la déraison infantile quasiment l’ensemble du corps social, du ministre (qui n’arrive littéralement pas à prononcer le mot « racisé·e ») au Canard Enchaîné (qui sans craindre le point Godwin accuse Sud Education 93 d’« apartheid »), de Raphaël Enthoven (qui s’oppose à la non-mixité choisie au motif que s’agissant du racisme sic : « il y a pire que nous ») à FdeSouche, du Front National à la France Insoumise. Un privilège se maintient par la violence ; la défiance et l’incompréhension suscitées par la révélation de cette violence fait partie intégrante de celle-ci.

Qui ne comprend en effet la différence entre nommer un problème et en être responsable ? Comme s’il suffisait à un État de ne pas faire de statistiques ethniques pour ne pas être raciste. Nul besoin, pour être discriminatoire, qu’une mesure affecte une population de façon explicite, exclusive et intégrale, seulement qu’elle affecte celle-ci de façon disproportionnée. Nul besoin, autrement dit, pour une forme de discrimination d’être spécifiquement formulée comme telle pour fonctionner efficacement. Taire le problème fait au contraire partie du problème, c’est-à-dire, sert à défendre la perpétuation du privilège. Ce n’est pas le slogan « Black Lives Matter » qui est discriminatoire, qui signifie que toutes les vies comptent, y compris celles des noir·e·s, mais bien celui de la police états-unienne, « All Lives Matter », qui signifie que les assassinats répétés de noir·e·s par les forces de l’ordre ne méritent aucun commentaire particulier. De la même façon, ce ne sont pas les personnes qui défendent l’obligation de présenter des listes électorales paritaires hommes-femmes qui sont sexistes, mais bien celles qui s’opposent à cette mesure. Ce ne sont pas non plus les syndicats que la presse de droite décrit comme « de lutte » avec des guillemets systématiques (CGT, SUD) qui créent, comme les guillemets le suggèrent, les divergences d’intérêt entre patronat et salariat.

Ce que manifestent en tout cas à la fois le nombre et la diversité des porte-paroles spontanés de la blanchité française est que le problème du racisme en France est bien systémique, c’est-à-dire, organise la société française de l’intérieur, fait partie du tissu même de celle-ci, ne laisse aucune de ses parties intactes. Toucher à l’ordre racial, c’est toucher à l’ordre tout court. Car un privilège bénéficie à tou·te·s les privilégié·e·s, qu’elles et ils le veuillent ou non. C’est pourquoi il est absurde (et violent) de clamer à l’encontre des campagnes #MeToo ou #BalanceTonPorc que tous les hommes ne sont pas des violeurs. Tout le monde semble pourtant d’accord pour considérer que, quand bien même toutes les femmes stricto sensu n’auraient pas fait l’expérience des actes dénoncés par ces campagnes, ceux-ci concernent bien toutes les femmes. Le sens de ces campagnes est en effet de rendre visibles non seulement certains actes individuels, mais toutes les complicités plus ou moins tacites qui permettent à ces actes de se produire à une telle échelle, complicités qui sont symptomatiques d’une violence plus générale à laquelle les femmes font constamment face et qu’on peut appeler patriarcat. Comprendre ces violences individuelles en dehors de leur contexte systémique (« All Lives Matter »), c’est ne pas les comprendre du tout. C’est nier leur violence véritable, car c’est absoudre le système des mille et unes violences qu’il commet sans cesse, et de la violence première que constitue son institution même. L’emploi du terme « racisé·e » signale pareillement que l’ensemble des faits de racisme sont à considérer comme faisant système, comme entretenant un lien systématique, plutôt que comme des actes isolés qui ne diraient rien de particulier de l’organisation sociale, ou alors seulement à la marge.

Si donc au lieu de réserver ouvertement les deux ateliers du stage incriminés aux personnes « racisé·e·s », SUD Éducation 93 avait de façon plus consensuelle organisé des ateliers intitulés par exemple « Discussion autour de votre expérience du racisme », les personnes blanches en auraient été tout autant exclues. Car le racisme anti-blanc n’existe pas : être exclu pendant une heure d’un atelier de vingt personnes lors d’un stage syndical et être exclu du marché du logement ou de l’emploi ne sont des exclusions commensurables que pour un petit Genevois. Un extrait du spectacle Fear of a Brown Planet, du comédien australien Aamer Rahman, est particulièrement éclairant à ce sujet :

« Beaucoup de blanch·e·s (white people) me tiennent le discours suivant : “Eh, Aamer, tu montes sur scène, tu sors tes blagues sur les blanch·e·s, tu dis les blanch·e·s ceci, les blanch·e cela”… Et si je faisais un truc pareil, moi, hein ? Et si moi je montais sur scène et je disais, ouais, les noir·e·s [black people] sont comme ci, les musulman·e·s sont comme ça, tu me traiterais sûrement de raciste, non ?” Et moi, je leur réponds… qu’en effet, c’est tout à fait ce que je dirais, et qu’il ne faut jamais faire une chose pareille, que c’est mauvais pour la santé. Et alors là, ils me disent : “Ben toi, c’est ce que tu fais, Aamer, c’est exactement ce que tu fais, quand tu sors tes blagues sur les blanch·e·s. Tu ne crois pas que c’est une espèce de racisme ? Que c’est…. du racisme à l’envers [reverse racism] ?” Je leur dis que non, que je ne crois pas que cela soit du racisme à l’envers. Pas parce que je pense que le racisme à l’envers n’existe pas, hein. Si vous posez la question à certain·e·s noir·e·s états-unienn·e·s, elles et ils vous diront sans hésiter qu’il n’existe rien de tel que le racisme à l’envers. Je ne suis pas d’accord avec ça, je pense que le racisme à l’envers existe bel et bien. Je pourrais en faire, du racisme à l’envers, si je le voulais. La seule chose dont j’aurais besoin serait… d’une machine à remonter dans le temps, et ce que je ferais, c’est que je grimperais dans ma machine, et que je remonterais le temps jusqu’à revenir à une période avant que l’Europe n’ait colonisé le monde. Je convaincrais les chef·fe·s de l’Afrique, de l’Asie, du Moyen-Orient, d’Amérique Centrale et d’Amérique du Sud d’envahir et de coloniser l’Europe, d’occuper leur territoire, de voler leurs terres et leurs ressources. J’organiserais une espèce de... de traite transasiatique, où on exporterait des blanch·e·s pour les faire travailler dans des rizières géantes en Chine. Puis, on passerait plusieurs siècles à transformer l’Europe en champ de ruines, de façon à ce que tou·te·s leurs descendant·e·s veuillent émigrer pour s’installer dans les pays où vivent les personnes noires et basanées [black and brown people]. Bien entendu, pendant ce temps-là, j’aurais soigneusement mis en place des mécanismes pour assurer que les personnes noires et basanées soient privilégiées en toute circonstance sociale, politique ou économique. Les blanc·he·s n’auraient en fait aucun espoir de décider véritablement pour elles·eux-mêmes de leur propre sort. Et puis tous les vingt ans, on inventerait une espèce de guerre bidon, qui nous servirait d’excuse pour les bombarder et les ramener à l’âge de pierre, et on dirait que c’est pour leur propre bien parce que leur culture est inférieure. Ah, et juste pour le fun, on assujettirait les blanch·e·s aux standards de beauté des personnes de couleur [colored people], pour qu’elles et ils finissent par détester la couleur de leur propre peau, de leurs propres cheveux et de leurs propres yeux. Si, après des centaines et des centaines d’années d’un tel régime, je montais sur scène pour faire un spectacle et je disais “Eh, c’est quoi le problème des blanc·he·s ? Pourquoi elles et ils ne savent pas danser ?” Ça, ça serait du racisme à l’envers. » [2].

La nature systémique du racisme signifie que les médiations nécessaires pour s’en affranchir sont à l’échelle de la société toute entière. C’est ainsi tout l’ordre social qu’il faudrait transformer pour qu’une personne blanche soit légitime à participer à un atelier en non mixité réservé aux personnes racisé·e·s. Il ne s’agit en rien d’une question d’individu, de for intérieur, de la même façon que la « gentillesse » d’un patron ne suffit pas à abolir la violence du rapport salarial, donc à légitimer sa participation à des réunions syndicales. Comme le signifie la vieille notion d’aliénation, tant que les humains se trouvent opposés les uns aux autres par des structures sociales dysfonctionnelles et primitives, ils sont chacun privé d’une partie d’eux-mêmes. Tant que les membres d’une société sont pris dans des rapports de pouvoir aliénants, ils ne partagent certainement pas rien, mais certainement pas tout.

Quant au « racisme anti-blanc », il est aussi imaginaire qu’une machine à remonter le temps, et relève de l’univers mental halluciné de l’extrême droite, à l’instar de notions telles que le « grand remplacement ». Il n’y a pas plus de « racisme anti-blanc » qu’il n’y a de « patriarcat anti-homme », ou de sens à organiser une « Hétéro Pride ». Quand un gouvernement reprend à son compte l’idée de « racisme anti-blanc », ce n’est pas ce racisme impossible qui doit inquiéter. D’autant qu’une certaine gauche emboîte résolument le pas au ministre, tellement il lui semble inconcevable qu’une République dont les vacances scolaires coïncident avec les principales fêtes catholiques et dont le président est chanoine de Latran puisse avoir quoi que ce soit d’ethnique.

Privilège signifie exclusion : l’existence d’un privilège blanc constitue ainsi la société française comme un espace social non-mixte blanc. Une non-mixité toujours plus chimiquement pure à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie des pouvoirs. En instaurant un espace (davantage) libre du privilège blanc, les ateliers en non-mixité introduisent donc en réalité davantage de mixité dans l’espace social français. C’est pour cette raison qu’ils sont si âprement combattus, et si évidemment nécessaires.

Notes

[1] Sans doute voulait-il dire sub-saharien : on n’a pas assez remarqué le racisme à tiroir de cette affirmation présidentielle, qui suggère que le Maghreb ne fait pas partie de l’Afrique.

[2] Traduction Noé le Blanc