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De l’urgence d’en finir avec le « racisme anti-blanc »

Réflexions antiracistes

par João Gabriell
14 novembre 2012

A l’heure d’une résurgence médiatique de la notion de « racisme anti-blanc », à la fois à travers les récentes déclarations de Jean-François Copé, candidat à la tête de l’UMP, premier parti de l’opposition en France, ainsi qu’avec les accusations réitérées contre Houria Bouteldja, Saïd Bouamama et Saïdou de la Zone d’Expression Populaire, il est temps de mettre fin à l’imposture intellectuelle que constitue ladite notion.

Parler de « racisme anti-blanc » c’est confondre ce qui relève des émotions, de la colère et ce qui a trait aux discriminations. En d’autres termes, c’est confondre les relations interpersonnelles et les rapports sociaux [1]. Ainsi, si Fatima, Mohammed, ou Fatou traitent Marie et Louis de « sales français » (relation interpersonnelle), le désagrément certain que constitue l’insulte sera mis sur le même plan que le fait que Fatima, Mohammed et Fatou risquent de voir leur CV refoulés en raison de leur couleur de peau, celle-ci signifiant une origine « autre », qu’elle soit réelle ou supposée (rapport social).

Par ailleurs, on pourrait réfléchir au fait qu’être anti français, c’est être anti blanc, aux yeux de ceux qui s’émeuvent des ravages dudit « racisme anti-blanc ». C’est bien la preuve que le cœur du problème est la division raciale qui sous-tend la définition de l’être français ; division incarnée par la séparation entre les français « de Souche » et les « issus de » ; division parfois reprise par les « issus de » contre les « de Souche », ce qui justifierait l’usage de la notion de « racisme anti-blanc ».

Or dans ce contexte, il ne peut y avoir de commune mesure entre les positions de ceux qui discriminés, peuvent insulter par rage, et ceux qui se retrouvent privilégiés par un rapport social. Considérer le racisme anti blanc c’est tenir pour équivalent des barrières sociales concrètes telles que des discriminations à l’embauche ou au logement, et des insultes qui peuvent toucher des personnes, sans être le reflet de pratiques structurelles concrètes. En effet voit-on son CV refusé en France parce qu’on est blanc ?

L’évocation d’un « racisme anti-blanc » rappelle l’urgence qu’il y a à redéfinir le racisme selon les enjeux contemporains, et une fois le racisme redéfini de manière pertinente et l’utilité du concept établie, il convient de démontrer en quoi le « racisme anti-blanc » ne tient pas.

Mais avant cela, il faut préciser que le terme « non blanc » qui sera employé tout au long du texte est problématique de par son aspect binaire en divisant l’humanité en blancs et non blancs , de par sa capacité à faire croire que tous les vécus de non blancs se confondent, au sens où arabes, noirs, indiens, asiatiques auraient les mêmes histoires indépendamment des origines, et peut-être surtout, de par sa nomination par le négatif, par opposition au terme « personnes de couleur » qui désigne les non blancs de manière positive, c’est à dire en ne les nommant pas par rapport à ce qu’ils ne sont pas, mais à ce qu’ils seraient.

Toutefois, parler de non blancs reste utile dans la mesure où il s’agit de parler des discriminations à l’encontre des personnes qui, peu importe leurs origines réelles ou supposées, ne passent pas pour blanches dans la société, et ont donc un vécu particulier – vécu modulé bien sûr par d’autres variables comme la classe sociale, l’âge, le lieu de vie, ou le sexe. De plus, l’expression « personne de couleur » est très négativement connotée en langue française, alors qu’elle est par exemple revendiquée par des non blancs en Allemagne, où des associations de « People of color » ont vu le jour [2]. Par ailleurs, l’expression « racisme anti-blanc », comme face à face de l’expression « racisme » qui suppose d’emblée le racisme envers les non blancs, tend à montrer la prégnance de cette conception binaire en blancs et non blancs, même s’il s’agira dans ce texte de s’en saisir pour en déconstruire les effets.


Les mutations contemporaines des notions de race et de racisme

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe s’est peu à peu construite sur un rejet paradoxal de la définition biologique de la race, en raison des ravages causées sur son territoire par les deux grands conflits du vingtième siècle, alors même que les pays européens étaient encore des puissances coloniales et que le 8 mai 1945, jour de victoire contre la barbarie nazie, a aussi été le théâtre des violences de l’armée française en Algérie. Quoiqu’il en soit, dans l’aspiration européenne à la paix, du moins sur son territoire, il s’agissait de rompre avec les conceptions biologiques qui divisaient l’humanité en races intrinsèquement différentes. Cette volonté s’est aussi vue dans le monde scientifique où la notion de race a été de plus en plus discréditée en tant que notion pertinente. On peut citer dès juillet 1950 la publication de la « déclaration sur la race » de l’UNESCO qui encourageait les scientifiques à réfuter la validité de la notion de races humaines [3].

Nous sommes les héritiers de cet abandon progressif d’une conception biologique et différentialiste de l’être humain en fonction de sa couleur et de son origine. Mais cette évolution n’est pas sans poser problème, car l’élément biologique a été érigé en condition déterminante du racisme. Autrement dit nous sommes portés à croire que le racisme ne se définit que par la croyance en des races biologiques et hiérarchisées. L’essentiel du problème se trouve ici et peut expliquer la crise actuelle de l’antiracisme ainsi que les difficultés à faire admettre le racisme qui continue de sévir en Europe.

En effet, puisqu’il semble admis que la race n’existe pas, le racisme est alors pensé comme moins prégnant, et les dénonciations du racisme sont presque toujours assimilées à de la paranoïa, de l’excuse facile, du « politiquement correct », bref, à rien de bien sérieux. Or les conditions de vie des non blancs en Europe ne sont pas moins affectées par un héritage colonial (préjugés, positions de classe, plafond de verre racial, ghettoïsation) qui les maintient dans des positions subalternes. Il y a donc au moins deux niveaux d’analyse de la mécanique raciste nouvelle version à identifier : le nouvel habillage du discours raciste, et les conditions de vie actuelles liées à la pérennité d’un fonctionnement social inégalitaire.

C’est alors qu’il convient d’admettre que dans l’Europe d’aujourd’hui, il faut penser le racisme sans les races : le racisme en tant que discours s’exprime désormais à travers des arguments culturalistes. Le problème ne serait plus la biologie comme à l’époque coloniale, mais la culture, ou encore plus habilement, la civilisation – mot qui peut vouloir tout dire et ne rien dire à fois.

Plutôt que de parler de races, comme des entités biologiques, des personnages médiatiques comme Eric Zemmour ou Alain Finkielkraut, tous deux grands spécialistes des concerts d’indignation contre le « racisme anti-blanc », parlent de cultures qu’ils essentialisent (« la culture française »), comme des vérités qui n’auraient pas d’histoires. Or il suffit de prendre l’histoire française pour voir que ce qu’on appelle « France » ne renvoie pas aux mêmes choses selon que l’on se trouve dans la France mosaïque de petits royaumes à l’époque moderne, ou la France de la Troisième République.

Ce sont des batailles idéologiques sans fin, et un pays, une culture, une nation sont des créations qui ne résistent pas aux bouleversements de l’histoire (changements de régime, guerres, crises sociales, économiques, etc). C’est pourquoi, comparer des cultures que l’on essentialise à un moment M de leur histoire, sans voir qu’elles s’inscrivent chacune dans un contexte historique bien spécifique, ne peut amener qu’ à des conclusions bancales. Ces approches ethnocentristes révèlent une très particulière conception de l’universalisme, non pas comme la prise en compte de toutes les histoires, mais comme l’imposition de son histoire à tout le monde, en voulant par exemple faire d’une certaine conception de la laïcité l’unique voie par laquelle advient le progrès social.

Mais il ne s’agit pas que de cela : ces comparaisons visent toujours l’établissement d’une hiérarchie où par exemple en Europe, il est de bon aloi de se croire, à droite comme à gauche de l’échiquier politique, plus moderne que des peuples avec d’autres histoires et d’autres références, au motif que le refus de hiérarchiser reviendrait à faire du « relativisme culturel », ce qui bien évidemment serait « politiquement correct ». Ces termes entre guillemets ont pour fonction de discréditer toute critique des inégalités sociales, particulièrement le second, et sont à mettre dans la catégorie des mots-qui-ne-veulent-rien-dire mais qui malgré tout ont un pouvoir performatif : sans avoir à argumenter, il suffit de dire qu’un discours est « politiquement correct » pour qu’il soit discrédité.

Quoiqu’il en soit, voiles, barbes et tenues traditionnelles seraient le reflet de la barbarie des uns, par opposition au modernisme des autres. Et, toujours avec cette capacité à tout mélanger, les tenants des discours se voulant modernes associeront par exemple la défense de la liberté à porter le voile à ... tenez-vous bien … l’excision. C’est alors que ce produit un tour de passe-passe toujours efficace : en postulant un continuum entre voile, excision, lapidation et terrorisme, il devient aisé, puisqu’on condamnera l’excision, la lapidation et le terrorisme, de condamner dans le même temps le voile, alors qu’il s’agit d’éléments qui renvoient à des réalités fort différentes.

C’est pourquoi il est bon d’insister sur le fait que le nouveau défi pour l’antiracisme est une redéfinition qui prend en compte la rupture entre le biologique et le culturel. Aujourd’hui on peut mépriser une culture, une religion, une communauté, et s’en sortir en disant qu’il ne s’agit pas de parler de races. Sauf qu’étrangement, derrière les cultures, les religions et les communautés que l’on se sent en droit de critiquer, on peut presque toujours voir ceux qui autrefois étaient vus comme appartenant à telle ou telle race. Par exemple, comment croire qu’actuellement, le rejet européen de l’islam n’a rien à voir avec les arabes dans un premier temps, les Africains et « l’Orient », soit cet Autre éternel ?

Le racisme, un concept pertinent malgré ses mutations

Toutefois, on peut se demander pourquoi ne pas simplement considérer que ce n’est plus de racisme dont il s’agit, lorsque par exemple on trouve des moyens de plus en plus farfelus pour interdire aux femmes musulmanes de porter le voile, puisque le racisme, renvoyait au départ à la biologie. Autrement dit, pourquoi ne pas chercher d’autres mots ?

On peut répondre à cela que la continuité entre les politiques prises contre les populations que l’on désignait jadis en races inférieures, et désormais en « minorités visibles », et leur maintien en position subalterne, amène à définir le racisme au nom des conséquences sur ces populations. Autrement dit, malgré une redéfinition, le racisme étant une invention sociale qui se reconfigure nécessairement au gré des évolutions des sociétés, ses cibles demeurent les mêmes, ou presque les mêmes, même si les termes par lesquels elles sont désignées changent eux aussi. Ainsi même si l’on voulait croire que le rejet de l’islam n’avait rien à voir avec des races, il se trouve que les conséquences qui en découlent vont très majoritairement à l’encontre de populations non blanches, qu’on les considèrent comme des races biologiques ou non.

C’est pourquoi, faisant fi de l’agacement que nous pouvons susciter, nous devons continuer à parler de racisme, quitte à devoir en restituer la généalogie au regard des évolutions post Seconde Guerre mondiale. L’antiracisme doit être appréhendé sous l’angle minoritaire, à savoir le fait de partager en un certain nombre de points des conditions sociales similaires, et pas selon un angle identitaire mettant en avant une « identité » que l’on voudrait commune, dans la mesure où cela ne permet pas entièrement de comprendre comment fonctionne la société, même si cela joue un rôle, et surtout, car les contours identitaires sont ce qu’il y a de plus compliqué, et surtout impropre à tracer.

De plus, le racisme, comme le recommande Atman Zerkaoui, ne doit pas être appréhendé de manière morale (ce qu’il n’est pas bon de penser), mais en termes politiques, et j’ajouterai structurel (la manière dont des populations sont affectées par le fonctionnement d’une société) [4]. Car s’il est utile de dire que ce n’est pas bien d’être raciste et de véhiculer des préjugés racistes, il est surtout vital d’identifier et de combattre les conditions du racisme structurel notamment dans le containement de populations dans des quartiers précis, alors même que l’on reprochera à ces populations leur « communautarisme » – autre mot visant toujours les minoritaires et jamais ceux qui chérissent leur entre-soi blanc, masculin, et bourgeois – comme si elles avaient choisi de vivre dans ces prisons à ciel ouvert.

Même s’il est navrant d’en arriver là, il convient aussi d’expliquer à certains petits malins que la réfutation d’un ensemble de discours sans profondeur historique sur des peuples aux histoires qui apparaissent plus complexes, dès lors qu’on abandonne le référent universel européen, ne signifie pas qu’il s’agit de croire que les peuples en question sont gentils et parfaits. Ceci vient en réponse à cette rhétorique qui caricature les positions de ceux qui combattent le racisme, en les faisant passer pour des défenseurs sans cervelles de populations qui en vrai, ne seraient pas si parfaites que ça. Mais oui ma bonne dame, et mon bon monsieur, rassurez-vous, l’antiracisme n’a pas pour fonction d’établir une frontière entre les gentils et les méchants, mais entre les privilégiés et les lésés sur un sujet précis, la gentillesse et la méchanceté des uns et des autres n’ayant rien à y voir...

Quand on définit le racisme en tant que fonctionnement d’une société, indépendamment d’une persistance de l’idée de race biologique, sans avoir à se demander si les gens sont gentils ou méchants ou s’ils le font exprès, on peut pleinement prendre la mesure du terme rapport social  : c’est la société en tant que système, en tant que mécanisme reproduisant inlassablement les mêmes effets, qui est visée. Et, dans ce cas de figure, dire qu’une population subit du racisme dans une société donnée signifie que le fonctionnement de la société en question maintient ladite population dans une position subalterne. Ceci explique que la manifestation des préjugés et des insultes, selon qu’elle provienne des privilégiés ou des lésés selon ce rapport social, n’aura pas le même sens. En effet, la haine d’un noir envers un blanc ne renvoie sûrement pas à une croyance en sa supériorité par rapport au blanc, mais plus à une colère et un ressentiment à l’état brut, alors que l’inverse ...

Quelles sont les discriminations que subissent les blancs en tant que blancs ?

S’il est évident que des blancs peuvent subir des discriminations en France, il convient désormais d’interroger l’idée selon laquelle c’est parce qu’ils sont blancs qu’ils en subiraient, afin de mesurer la validité de la notion de « racisme anti-blanc ». En effet, cette notion signifie que la vie des blancs serait affectée de manière négative, en raison du fait qu’ils sont blancs.

Prenons la question de la classe sociale, soit l’alpha et l’oméga des inégalités sociales telles qu’elles sont pensées en France. Dans ce pays, le terme « social » tend souvent à se substituer aux expressions « classe sociale » ou « rapport de classe », tant il s’agit de l’angle d’analyse prépondérant. C’est d’ailleurs cette prépondérance qui amènent certains à s’agiter de la sorte en disant :

“il y a des blancs pauvres ! arrêtez avec cette position victimaire des noirs et des arabes ! Vous n’êtes pas les seuls à galérer !”.

Certes, personne ne le conteste dans les mouvements antiracistes radicaux, soit ceux que l’on soupçonne d’être « racistes anti-blancs » (ou encore antisémites, en raison de leur position sur la question palestinienne). L’articulation de différents rapports sociaux (ici avec la classe et la race – au sens social) permet de voir qu’en effet personne n’est jamais seulement arabe, seulement blanc, etc. Les catégories de sexe, de classe, de race, de sexualité, qui ne sont utiles que pour des raisons politiques (défendre des droits) sans qu’elles ne reflètent tout individu, ne sont pas mutuellement exclusives (on peut être noire et lesbienne par exemple). Il peut y avoir des arabes fortunés (sont-ils si nombreux ?) tout comme il y a des blancs en situation de grande précarité, c’est incontestable. Sauf qu’il ne s’agit pas de racisme envers eux, mais de rapports de classe qui les maintiennent au bas l’échelle.

Du côté de celles et ceux qui se revendiquent aussi d’autres luttes sociales, les mêmes qui s’indigneraient – avec raison – si l’on osait parler de sexisme “anti hommes” ou “d’hétérophobie”, se montrent séduits par la possible dénonciation d’un “racisme antiblanc”. Or, il est vital de comprendre qu’il y a des accointances entre les dénoncitions de « racisme anti-blanc », de « sexisme anti-homme », et « d’hétérophobie » pour ne citer que ça, et que souvent – mais pas toujours ! – ce sont les mêmes qui les avancent. Elles s’effectuent dans le cadre d’un véritable backlash, pour reprendre le terme de Susan Faludi à propos du sexisme [5], qui correspond à la croyance en une domination sociale des minorités – ce qui, lorsque l’on a un minimum de bon sens, apparaît comme un fantasme paranoïaque émanant de personnes privilégiés par un rapport social. Cela concerne ceux qui parmi les blancs et plus largement les européens sont persuadés qu’on leur vole leur pays, leur culture, leur argent, comme si les lieux de pouvoir étaient dominés par des non blancs, comme si les richesses actuelles de leur pays étaient autrefois tombées du ciel, que les colonisations n’avaient eu aucune conséquence, leurs effets ayant pris fin à la minute même où les indépendances des anciens pays colonisés furent signées, et enfin, comme si les rapports Nord/Sud n’avaient aucun rapport avec l’histoire.

Cela concerne aussi ceux qui parmi les hommes sont persuadés que l’Europe est désormais un matriarcat, ceux qui pensent que les pauvres les saignent en profitant grassement des impôts qu’il payent dans leur grande bonté, ou encore ceux des hétérosexuels qui sont persuadés que les gays et les lesbiennes fomentent contre l’espèce humaine un complot visant sa disparition. Notons que ces peurs sont particulièrement vives chez ceux qui sont tout cela à la fois, et qui bien sûr sont de par leurs positions sociales d’hommes blancs hétérosexuels de classes supérieures, les plus susceptibles d’avoir accès à une grande audience, pour tirer à boulets rouges contre la soit disant hégémonie des minorités.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, si le backlash prend des allures réactionnaires il n’est pas assimilable à la Réaction dans la mesure où celle-ci ne peut avoir lieu que lorsque ceux qui « réagissent » ne sont pas au pouvoir. Or, les spécialistes des dénonciations de « racisme anti-blanc », du « sexisme anti-homme », et autres, sont les détenteurs des pouvoirs politiques et/ou médiatiques. Cette allure réactionnaire assumée, parce qu’en réalité trompeuse, voulue « politiquement incorrecte » et donc juste, selon l’idée que c’est lorsqu’on est politiquement incorrect que l’on a raison, a pour but d’empêcher l’avancement des questions minoritaires qui pourraient entraîner par exemple, pour leur plus grand malheur, une décolonisation réelle de l’Europe, dans les esprits et le fonctionnement social.

Mais n’ayons pas peur de cette période de backlash sévère et disons-le une fois pour toutes : en France, on ne subit pas de discriminations parce qu’on est blanc. On peut être blanc et subir une discrimination parce qu’on est de classe sociale inférieure, handicapé, femme, lesbienne, gay, trans, trop âgé, trop jeune, à cause de son accent, trop gros, trop maigre etc.

Parler de racisme contre les non blancs n’est pas du tout opposé au fait de parler des questions de classes sociales, de précarité, que connaissent des blancs et des non blancs. L’antiracisme n’empêche pas qu’il y ait des mouvements contre le sexisme, contre l’homophobie, la transphobie, ou les injustices de classe. C’est juste que lorsque des classes populaires blanches, ou des homos blancs, ou des femmes blanches connaissent des discriminations, ce n’est pas parce qu’ils sont blancs, mais parce qu’ils sont respectivement de classe populaire, homosexuel(le) ou femmes.

Or, c’est parce qu’on est noir, arabe, et plus généralement non blanc, que l’on peut être discriminé en France – sauf à quelques exceptions près, lorsque des privilèges de classe épargnent de marginalisation à l’emploi par exemple, tout en n’épargnant pas de possibles difficultés dans le fameux travail ou dans le quotidien. Et qu’on se le dise, les non blancs possédant des privilèges de classe conséquents ne sont pas légions. Cela signifie que de manière concrète, il n’y a pas pléthore de chefs d’entreprises non blancs qui peuvent refuser du travail à des blancs parce qu’ils sont blancs.

En somme, le rapport à la question raciale n’est pas le même selon que l’on est blanc ou non : c’est aux non blancs de parler de discriminations raciales à leur encontre, car c’est envers les non blancs que la question raciale peut être déterminante dans un sens négatif. Les insultes et les préjugés que des non blancs peuvent avoir envers des blancs sont certes dommageables et peuvent blesser des individus, mais ils ne sont pas historiquement chargés, et surtout, ne sont pas complémentaires à un traitement social défavorable envers les blancs parce qu’ils sont blancs.

Toute allusion à un racisme que subiraient des blancs ne peut que constituer une manière détestable de taire la critique des mécaniques racistes, particulièrement lorsque l’émoi provoqué par le « racisme anti-blanc » est ressenti par des personnalités et des formations politiques qui sont toujours les premières à discréditer les dénonciations de racisme lorsqu’elles émanent des non blancs.

Notes

[1] La distinction entre relation sociale interpersonnelle et rapport social est empruntée ici au féminisme matérialiste. Voir Danièle Kergoat, « Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux », in Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination, 2009, pp. 111-125.

[2] Voir Move on up, Empowerment-Forum aus der Perspektive von People of Color, http://moveonup.blogsport.de/ ainsi que des mouvements comme Lesmigras ou Gladt, parfois appelés mouvements Queer of Color, soit des mouvements de gays, lesbiennes, bi, trans et queer non blancs.

[4] Atman Zerkaoui, « Il nous faut un antiracisme politique », 2012 , disponible ici http://www.indigenes-republique.fr/article.php3?id_article=1705

[5] Susan Faludi, Backlash. La guerre froide contre les femmes, Paris, 1993 (1991), 641 p.