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Social, Santé : les mots sont importants !

Notes sur quelques dépossessions sémantiques

par Jacques Richaud
14 mars 2009

Nous savons les mots porteurs de sens lorsqu’ils traduisent au mieux le contenu que nous souhaitons leur donner ; mais nous ignorons parfois que les mots sont aussi producteurs de sens, et que leur usage dévoyé peut viser à désarmer la pensée, ou à la contraindre vers une interprétation erronée. Le vocabulaire du social et de la santé est un lieu privilégié de ces manipulations qui imposent l’usage d’expressions devenues si banales que l’idée même d’un décryptage critique disparaît. Nous allons tenter démontrer que certains glissements sémantiques ne doivent rien à une évolution naturelle de la langue, mais révèlent une stratégie en soutien d’une idéologie, inavouée mais identifiable [1]. Le texte qui suit analyse quatre exemples, qui ont trait au sujet du social, à la protection sociale, à la notion responsabilité et aux dépenses de santé.

L’ère industrielle a vu s’identifier plus clairement qu’auparavant la classe des travailleurs. Leur appellation au contenu positif signifiait le caractère actif par nature de celui dont la fonction sociale était de vendre sa force de travail, physique ou intellectuelle. Et, comme « tout travail mérite salaire », nul ne contestait la légitimité d’une rémunération. Tous les économistes, même les plus libéraux savent que seul le travail produit de la richesse, et la question de la répartition de celle-ci est au centre de la question sociale.

Quand le « travailleur » devient le « salarié »

Cette simple évidence que le travailleur était le créateur de la richesse était déjà dérangeante pour ceux qui tirent leur profit du travail d’autrui et nous savons que la part reversée en salaire ne cesse de diminuer au profit des revenus du capital et des actionnaires…À cette appellation trop révélatrice d’évidences, les théoriciens de la pensée libérale ont su opposer une mutation sémantique en stigmatisant un mot que la lutte des classes avait selon eux trop popularisé : le travailleur est devenu « salarié »…

Le « salarié » est donc né, à la fois le même et complètement différent, car on a changé le regard porté sur lui en changeant le nom qui le désignait. Il reçoit un salaire, il est donc un bénéficiaire recevant un avantage ! Lui qui était actif devient passif, et le contenu valorisant de son ancienne nomination a été gommé : plus rien n’indique qu’il est producteur de richesse ! Il reçoit de son employeur, au travers d’un salaire dont le taux comme la légitimité peuvent être interrogés. Ce salaire qui était un pour le travailleur est devenu une charge pour l’employeur dont l’augmentation serait un obstacle à la productivité. Cette charge est la première variable d’ajustement des décisions dictées par des intérêts autres que ceux des travailleurs eux-mêmes !

Pour atténuer l’évidence de la dépossession les mots « travail » et « capital » sont bannis du vocabulaire des rapports sociaux, maintenus seulement dans le vocabulaire du discours économique. L’employeur lui-même a lissé son appellation et le Centre National du Patronat Français (CNPF), qui désignait clairement sa nature, est devenu le Mouvement des Entreprises de France (MEDEF), activant l’illusion d’une grande famille dans laquelle rien ne distingue plus les acteurs selon leur rôle ou leur pouvoir.

Dans l’effacement du « travailleur », c’est l’homme qui était alors désigné par sa fonction (le travail) qui est désigné désormais par sa valeur marchande (le salaire). Ce qui était humain, et pour cela respectable et irréductible, devient une quantité évaluable, dépréciable, éliminable…Le mot signifiant et valorisant du social (« travailleur ») a été remplacé par celui, anonymisant et dépréciatif, du comptable (« salarié »).

Lorsque les prétendus défenseurs du « monde du travail » renoncent ainsi eux-mêmes à l’appellation première pour adopter la seconde, mesurent-ils combien ce choix est déjà une capitulation ? Nul ne conteste la sincérité de ceux qui défendent « les salariés » ; pourtant la langue utilisée est inféodée à un mode de pensée englobant la marchandisation de l’homme, lui-même réduit à sa valeur marchande, son salaire. Dans les luttes sociales, les « travailleurs » se revendiquant comme tels peuvent militer pour l’amélioration de leurs conditions de travail, de sécurité, de reconnaissance et de dignité – et aussi parfois pour l’augmentation de leur salaire…Mais ils se dévalorisent eux-mêmes en acceptant d’être réduits à cette seule dimension comptable, qui contribue à la négation des autres dimensions de leur humanité. Tous ceux qui, en leur nom parfois, usent de ce langage « contaminé » peuvent le faire si leur action est celle d’un syndicalisme d’accompagnement renonçant à la transformation sociale ; mais ceux qui ont pour objectif l’émancipation et la dignité préservée des travailleurs devraient se l’interdire. L’adoption du mot est déjà un pas vers la servitude volontaire, décrite par La Boétie et décryptée par Alain Accardo [2], qui est au centre de l’idéologie de la gestion des « ressources humaines » réduites à leur coût.

Qu’avons nous fait de la « Sécurité sociale » ?

Institution emblématique de notre Contrat Social, la Sécurité sociale fut une conquête exemplaire inspirée du programme du Conseil National de la Résistance. La santé y est inscrite comme un droit accessible à chacun « selon ses besoins ». La gestion de l’assurance maladie devient une prérogative des représentants des travailleurs eux-mêmes, légitimés par le fait qu’ils sont à l’origine de son financement par la cotisation sociale (directe, ou indirecte pour la part plus faible venue de l’impôt). La solidarité entre tous les citoyens est fondatrice du système à vocation universelle.

Mais les pires adversaires de cet idéal ont inventé la plus grande mystification sémantique du siècle social en tentant imposer l’expression « État-Providence ». La vertueuse « providence » invoquée est une imposture car la création de la « sécu » ne doit rien à la providence. Cette expression est à la fois révisionniste et outrageante pour tous ceux qui ont mené les luttes débouchant sur ce droit nouveau, conquis et non octroyé par l’État !

Par cette seule appellation « État providence », l’État s’approprie symboliquement une conquête sociale et s’investit d’une légitimité à décider de son devenir ! En invoquant la providence, il introduit aussi l’idée qu’il pourrait mettre fin à cette « générosité » consentie un temps et qui relèverait de son seul pouvoir…

Par ce glissement sémantique, « l’assuré social » est désigné non pas comme le contributeur et bénéficiaire occasionnel légitime d’un système voulu et construit par lui, mais comme un « assisté » profitant d’une « générosité » peut-être excessive. Il est possible désormais lui imposer de subvenir seul (au moins partiellement) à ses besoins, de gérer lui-même son « capital santé ». Concrètement, cela représente le ticket modérateur, les déremboursements croissants, franchises et autres « reste à charge », avec l’incitation forte à l’assurance privée qui par nature pénalise les plus précaires.

En somme, lorsque l’État s’approprie la fausse vertu de « l’État providence », il rend plus difficile pour tous de dire « la sécu est à nous », et il prépare en réalité la remise entre les mains du marché de la plus belle conquête sociale altruiste du siècle écoulé... Ici encore les « défenseurs de la sécu » devraient s’interdire user des mots de l’imposture, qui sont ceux des fossoyeurs de notre protection sociale. Mesurent-ils tous combien user du même langage vaut déjà reconnaissance du détournement et capitulation devant la dépossession des conquêtes de nos aînés ?

Sommes-nous tous « irresponsables » ?

Nous subissons partout, y compris dans le domaine de la santé, cette injonction culpabilisante : nous devons devenir plus « responsables » !

Cet appel à la responsabilisation produit deux conséquences redoutables : déconstruire la solidarité, et camoufler les responsabilités véritables :

Déconstruire la solidarité, c’est désigner, en le culpabilisant , chaque « consommateur de soin » comme une « charge » pour la collectivité ou un fraudeur potentiel. C’est déjà remettre en cause le principe fondateur de la sécurité sociale, et oublier qui la finance. L’effet attendu est d’inviter ceux qui le peuvent à recourir aux assurances individuelles, et légitimer la rupture de la solidarité universelle, s’accommodant désormais d’une inégalité d’accès au soin. La santé n’est alors plus un droit mais tend à devenir un « bien de consommation » comme les autres, ouvrant un vaste « marché » dont l’État (qui se prétend « providence » !) va se désengager.

Seconde conséquence : cette injonction à la responsabilité dissimule en réalité l’irresponsabilité d’autres acteurs : D’abord ceux qui osent, eux, réclamer et obtenir la baisse ou suppression de leur contribution sociale, qu’ils qualifient de « charges » au nom de la protection de la productivité et de l’intérêt de leurs actionnaires. Ensuite ceux qui élaborent un ordre juridique meilleur protecteur des entreprises que des travailleurs qui parfois risquent « perdre leur vie à tenter de la gagner » du fait des conditions de travail ou des périls environnementaux responsables de pathologies multiples.

Mais les citoyens se veulent responsables : ils souhaitent trouver leur place dans la gestion des organismes sociaux, dans les choix de politique environnementale, dans la défense de leurs conditions de travail. La responsabilisation pourrait débuter très tôt par l’éducation sanitaire primaire ; et se poursuivre par l’apprentissage du refus des risques inacceptables, en particulier au travail ! La même exigence de responsabilité ferait refuser le modèle de la concurrence entre individus auxquels on demande de consentir et contribuer parfois à l’exclusion des plus faibles. Nous pouvons refuser la culpabilisation pour des responsabilités que nous serions réputés ne pas assumer, quand d’autres se comportent en authentiques prédateurs de la santé et de la protection sociale.

Un seul horizon : la « réduction des dépenses »

Cette autre exigence qui semble fille du bon sens appelle chacun de nous à devenir un bon économe, en prolongement de la responsabilité évoquée plus haut. Nous retrouvons ici la suspicion d’abus des « privilèges » que nous fournirait « l’État Providence »…

Ce qui se joue ici, c’est de faire accepter l’idée d’un « panier de soins » au contenu restrictif et aussi un « reste à charge » pour chaque patient, correspondant à un désengagement croissant de l’État, qui s’est approprié le budget prévisionnel des dépenses sociales, voté chaque année au Parlement. On qualifie ici de vertueux (réduire les dépenses) un objectif qui est en fait l’organisation programmée d’inégalités dans l’accès au soin, assorti de la stigmatisation des malades eux-mêmes.

Pourtant personne ne défend le gaspillage. Cette injonction nous détourne en réalité de la perception du caractère inacceptable d’autres dépenses, bien plus massives et financées par nos cotisations sociales : la clairvoyance nous permettrait exiger

- que la santé soit exclue de la sphère marchande, et le service public protégé de toute exigence de rentabilité !

- que l’industrie biomédicale et pharmaceutique soit privée de la liberté de fixer ses coûts en fonction des exigences de ses actionnaires et soit nationalisée !

- que le marché captif de la maladie et même de la mort cesse d’être l’investissement le plus sûrement rentable de prédateurs qui y voient « un marché comme les autres » !

- que la caisse nationale d’assurance maladie (CNAM) qui possède les chiffres publie le taux extrêmement faible des fraudes authentiques qui doivent être sanctionnées, mais publie aussi les bénéfices exorbitants des vrais prédateurs du système de santé et de soin !

On découvrirait alors qu’œuvrer à la réduction des coûts serait possible et bien plus socialement utile que restreindre les moyens de la santé.

Conclusion

D’autres exemples pourraient montrer ce que dissimule le « partage » des charges, ou la « couverture » complémentaire, ouvrant de nouvelles inégalités qui n’ont rien à voir avec le partage ou la protection que les mots utilisés semblent évoquer. L’important est de retenir que le langage manipulé peut servir à faire accepter l’inavouable et peut désarmer la pensée critique. Ceux qui chaque jour tentent défendre notre « contrat social », politiques, syndicalistes ou associatifs, ou chacun de nous dans nos conversations avec d’autres citoyens, usons sans nous en rendre compte souvent de cette langue « contaminée » dont la perversion du sens représente déjà une victoire de nos adversaires (5). Nous oublions que celui qui contrôle le discours contrôle le pouvoir, pourtant nos défaites en témoignent !

Peut-être conviendrait-il de nous réapproprier un « juste langage », en refusant celui de l’euphémisation, de la déshumanisation et de l’imposture. Cela supposerait une vigilance sémantique pour l’analyse et la déconstruction des mots du social et de la santé. Si nous pensons que la langue est la meilleure arme de nos résistances à l’inacceptables et le meilleur support de nos projets, nous sommes dans un état de nécessité. C’est bien le sens vrai des mots qui fait la clarté et la crédibilité de nos idées.

« Cet air de liberté au-delà des frontières

Aux peuples étrangers qui donnaient le vertige

Et dont vous usurpez aujourd’hui le prestige

Elle répond toujours du nom de Robespierre

Celle qui construisit de ses mains vos usines

Celle dont monsieur Thiers a dit : qu’on la fusille

Leurs voix se multiplient à n’en plus faire qu’une

Celle qui paie toujours vos crimes, vos erreurs

En remplissant l’histoire et ses fosses communes

Que je chante à jamais, celle des travailleurs »

Jean Ferrat (« Ma France »)

P.-S.

Jacques Richaud est praticien hospitalier. Ce texte a été publié dans le numéro 44 de la revue Pratiques, les Cahiers de la Médecine Utopique, en février 2009. Nous le reproduisons avec l’amicale autorisation de son auteur.

Notes

[1] Le philosophe Louis Althusser disait que « l’idéologie, c’est quand les réponses précédent les questions ».

[2] Alain Accardo, De notre servitude involontaire, Editions Contre feux, Agone 2001. L’auteur nous montre que la servitude « est moins ‘volontaire’ que ‘conditionnée’ », avec « l’influence ultra-modératrice…voire la complicité… de représentants du peuple, tant syndicaux que politiques »