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« Un jeu que personne n’a jamais joué »

Dionysos/Apollon, Actif/Réactif, Fort/Faible : sur quelques concepts nietzschéens nécessaires à la compréhension de L’Arnaqueur (Deuxième partie)

par Faysal Riad, Pierre Tevanian
28 septembre 2011

Malgré les poncifs bêtes et méchants que Nietzsche a maintes fois recyclés sur la démocratie, le socialisme ou le féminisme, et en dépit de l’élitisme déplaisant de certaines de ses pages, il y a incontestablement dans sa conception de la vie affirmative ou réactive, dans sa conception de la force et des rapports de force, de quoi penser la domination… et l’égalité.

Première partie : « Vision et division »

« Il y a des gens, souvent des hommes, qui ne se sentent exister qu’en pliant les autres »

(Rita Renoir) [1]

Forces actives et forces réactives

Nietzsche analyse le phénomène de la vie comme une interaction entre deux types de « forces », les forces actives et les forces réactives :

- les forces actives sont les forces qui se déchargent sans s’économiser, sans calculer ni prévoir, suivant une logique de pure dépense, de pure production, de pure création et de pure jouissance ;

- les forces réactives sont des forces régulatrices, soumises au calcul d’intérêt, suivant une logique de conservation, de promotion de soi, et donc d’adaptation au monde tel qu’il est.

On le devine : toute vie suppose une combinaison des deux types de force, même si l’on peut opposer, suivant le primat des unes ou des autres, une « vie active », plus intense mais plus vulnérable, à une « vie réactive », plus pauvre mais plus pérenne [2].

Volonté de puissance et besoin de dominer

La Volonté de puissance est, selon Nietzsche, la matrice de toutes les formes de vie, des plus chastes aux plus dissolues, des plus généreuses aux plus crevardes, des plus nobles aux plus ignobles. Trop souvent confondue avec un banal et sordide désir de dominer, elle peut en vérité prendre des formes variables, entre deux pôles opposés, sous l’effet des deux types de forces (actives et créatrices ou réactives et régulatrices) :

- ou bien, emporté par des forces actives et créatrices, c’est soi-même qu’on cherche à dominer (sa fatigue, ses habitudes, son penchant à la facilité et à l’acceptation de l’ordre existant) ainsi que la matière (le bois ou la pierre pour un sculpteur, le clavier pour un pianiste, les mots pour un écrivain, la table de billard pour Eddie Felson) ;

- ou bien, rivé à des forces réactives et régulatrices, c’est sur autrui qu’on exerce son emprise, et la volonté de puissance dégénère alors en volonté de domination.

Forts et faibles

On l’entrevoit déjà : l’opposition entre « forts » et « faibles », dans l’oeuvre de Nietzsche, n’a rien à voir avec l’ordre social. Elle découle directement de la forme que prend la volonté de puissance en fonction des deux forces définies plus haut :

- « le fort » est celui qui, porté par des forces actives et créatrices, affirme la singularité de son être et jouit de cette affirmation (ce que Nietzsche appelle « pathos de la distance », et que Fast Eddie appelle le bonheur de « jouer un jeu que personne n’a jamais joué »), dans un partage avec autrui (aussi bien l’associé Charlie que l’adversaire Fats ou la femme aimée, Sarah) qui ne peut être qu’égalitaire [3] ;

- « le faible » est celui qui, engoncé dans une économie réactive, n’a pas la générosité requise pour dépenser, créer, affirmer et offrir en partage égalitaire une oeuvre singulière (un livre, une performance de musique, de danse, de billard ou de n’importe quoi d’autre – une performance politique, la production d’un collectif, d’un couple vivant, soi-même pensé et vécu comme performance ou comme être singulier), et ne peut donc exercer sa volonté de puissance que sous la forme de la domination.

« Les faibles » sont en d’autres termes définis non pas par une quantité inférieure de puissance mais par une qualité particulière, inférieure au sens axiologique : de moindre valeur, de moindre dignité. Nietzsche caractérise cette faiblesse, ou bassesse, à l’aide de trois antinomies :

- nous ne sommes plus actifs (dans une dépense joyeuse et généreuse de notre propre puissance) mais réactifs (dans un processus d’adaptation au monde tel qu’il est, de calcul, de captation et de régulation de la puissance de l’autre) ;

- nous ne sommes plus dans l’affirmation (création, invention de nouvelles possibilités de vie) mais dans la négation (pouvoir et jouissance malsaine de diminuer l’autre, de le soumettre, de le voir plier ou s’effondrer) ;

- nous ne sommes plus dans le pathos de la distance (la joie égalitaire d’être différent) mais dans la singerie de la puissance [4], dans une sordide rivalité mimétique (cf. l’implacable diagnostic de Sarah sur Bert Gordon : « Il te hait parce que tu as ce qu’il n’a pas, il veut avoir tout ce que tu as ») et dans un pathologique besoin de prendre le dessus (cf. la tirade finale d’Eddie : « Parce que tu es mort à l’intérieur, tu ne peux vivre qu’en tuant les autres autour de toi »).

« Les faibles » sont en somme celles ou ceux qui, n’ayant pas en eux la « prodigue vertu », la « vertu qui donne », la capacité de « créer au-dessus de soi » [5], ne peuvent exister qu’en pliant les autres – par opposition à celles et ceux qui n’en éprouvent pas le besoin parce qu’ils savent se plier, se déplier, se replier et se redéployer eux-mêmes, et plier une matière non-humaine – de la pierre, du bois, de la terre, des mots, des sons ou une table de billard [6].

Il s’agit dans les deux cas d’une volonté de puissance, c’est-à-dire – Nietzsche l’a maintes fois répété – de quelque chose qui demeure « égoïste », qui ne relève jamais du « désintéressement » : c’est toujours notre propre jouissance qui est en jeu, et c’est toujours de nous-même, de notre propre puissance que nous jouissons [7]. Mais pour autant – et cela, Nietzsche l’a tout autant répété – tous les égoïsmes ne se valent pas [8] :

- il y a un égoïsme noble, consistant à jouir de se vaincre soi-même, de se grandir, de s’emporter soi-même vers des sommets jamais atteints tout en emportant l’autre avec soi, d’éprouver en somme sa propre puissance de rendre l’autre plus grand, plus fort et plus heureux ;

- il y en a un autre qui est ignoble, et qui consiste au contraire à jouir de vaincre l’autre, de le faire plier, de l’écraser, de le vampiriser et de se sentir grand par comparaison en le rapetissant, d’éprouver en somme un tout autre pouvoir, celui de rendre l’autre malheureux.

Il s’agit donc bien de deux jouissances narcissiques, mais la jouissance narcissique de rendre heureux n’est pas la même chose que la jouissance narcissique de rendre malheureux : si le « désintéressement » ne correspond à rien qui existe, la « générosité », en revanche, existe bel et bien.

Dionysos et Apollon

L’opposition entre actif et réactif reformule, de manière sensiblement différente, une autre antinomie, fondatrice dans la pensée de Nietzsche : l’opposition entre Apollon et Dionysos, « apollinisme » et « dionysisme », « puissance apollinienne » et « puissance dionysiaque ». C’est dans son premier livre, La Naissance de la Tragédie, que Nietzsche identifie ces deux principes, ces deux « instincts » opposés qui « vont côte à côte » dans les grandes tragédies d’Eschyle et de Sophocle :

- Dionysos (l’ivresse, la démesure et la jubilation) qui porte les personnages et les inspire ;

- Apollon (la raison, la mesure, l’art de la mise en forme, de la mise en scène et de la dissimulation) qui empêche l’enthousiasme dionysiaque de dégénérer en hybris chaotique, stérile ou criminelle.

Selon Nietzsche toujours, ces « instincts d’art » qui doivent s’opposer et s’équilibrer pour se renforcer mutuellement, n’ont malheureusement pas été développés au même degré dans l’histoire littéraire grecque :

« Rejeter l’élément dionysiaque originel et tout-puissant hors de la tragédie, et réédifier celle-ci sur la base exclusive d’un art, d’une morale et d’une idée du monde non-dionysiaques – c’est ce qui nous apparaît maintenant, avec une évidence lumineuse, comme étant la tendance d’Euripide » [9]

Euripide est en en effet, selon Nietzsche, l’auteur qui a tenté d’apolliniser totalement la tragédie, en y faisant régner l’ordre, la mesure et la raison, et qui de ce fait a été le principal artisan de son agonie : sans Dionysos, Apollon n’a rien à rendre sublime. En d’autres termes : s’il n’est pas souhaitable de laisser libre cours aux instincts dionysiaques, sans aucune mesure apollonienne, la réciproque est tout aussi dangereuse.

C’est, nous allons le voir, ce que nous montre L’Arnaqueur – Eddie incarnant la déchéance de Dionysos séparé d’Apollon, et son adversaire Minnesota Fats l’existence mutilée d’Apollon séparé des puissances dionysiaques.

Partie suivante : « I love action, and you’ve got talent ! »

Notes

[1] Rita Renoir, dans Sois Belle Et Tais-Toi de Delphine Seyrig, (DVD), 1981

[2] Les forces actives dominent par exemple, selon Nietzsche, dans la philosophie présocratique (réalisant l’unité d’une vie active et d’une pensée affirmative), alors que les forces réactives dominent à partir de Socrate, engendrant un dévoiement de la philosophie, qui au lieu d’affirmer ce qui active la vie, se met à la juger en fonction de critères arbitrairement décrétés « supérieurs » (mais destinés uniquement à la déprécier – voire à la condamner).

[3] Cf. Pierre Tevanian, Égalité e(s)t différence. À côté de nombreuses attaques violentes – et souvent stupides, en tout cas philosophiquement faibles – contre « l’égalitarisme », Nietzsche a dans plusieurs textes su percevoir la nécessité de l’égalité pour qu’existe un pathos de la distance et un agon fécond. Cf. notamment un texte de jeunesse : La joute chez Homère (repris dans La philosophie à l’époque tragique des Grecs, Folio Essais, 1990).

[4] Cf. Friedrich Nietzsche, « De passer outre », Ainsi parlait Zarathoustra, Folio Essais, 1985

[5] Pour reprendre des formules du Zarathoustra de Nietzsche.

[6] La métaphore du pliage est empruntée à Rita Renoir, dans le grand film de Delphine Seyrig, Sois belle et tais-toi

[7] Cf. Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, PUF, 1962.

[8] Ce que veut dire Nietzsche, sans doute, quand il souligne que « par-delà bien et mal ne veut pas dire, pour autant, par delà bon et mauvais ».

[9] Friedrich Nietzsche, La Naissance de la Tragédie, §12, Folio Essais, 1989.